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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « CapharnaHome » (Collectif)

La maison, lieu de toutes les joies et de tous les dangers dans ces 10 nouvelles étonnantes.

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Publié en 2010, le quatrième recueil collectif thématique des éditions Antidata se consacrait à la maison, en proposant 10 nouvelles qui succédaient à celles des anthologies précédentes, sur la noirceur, le sommeil et l’éveil. Parmi les auteurs, on pouvait y noter l’apparition de Malvina Majoux et de Gilles Marchand, qui allaient compter peu à peu parmi mes préférés au fil des recueils suivants, mais aussi de Michel Besnier, Isabelle Doleviczenyi, Christophe Esnault (dont il faut absolument lire l’étonnante poésie de « Isabelle, à m’en disloquer » ou de « Correspondance avec l’ennemi »), Charlotte Monégier, Bertrand Redonnet et Roland Thévenet, seuls Benjamin Peurey et Olivier Salaün ayant déjà participé à l’un ou l’autre des trois recueils précédents. Cet important renouvellement des auteurs d’un recueil à l’autre (qui demeure une marque de fabrique des anthologies de la maison) ne se produisait absolument pas au détriment de la qualité, l’ensemble proposé étant effectivement une belle réussite.

Les hameaux de l’est polonais n’en finissent pas de s’étirer le long des routes. Ils sont une rue. Une rue unique et jalonnée d’habitations toutes de bois.
Aucune ruelle transversale, aucun détour possible, aucun crochet autorisé, même par simple curiosité, vers une petite place qui serait centrale et où grincerait au vent la modeste enseigne d’un commerce de proximité. Non. On ne peut ici que filer tout droit. Car derrière les maisons, il n’y a plus de village. La morne étendue des prairies que clôture généralement la forêt de bouleau et de pins, s’y déroule, aplatie sous le souffle des steppes lointaines de Russie.
On arpente le hameau qui n’en finit pas et les maisons de bois, avec les cours de ferme disposées bien en carré, sont si espacées, séparées parfois les unes des autres par une jachère ou un lambeau de forêt, qu’on croit en avoir terminé de sa traversée quand d’autres habitations surgissent encore, vertes, rouges, grenat, orange, comme des étincelles de couleur joyeuse, comme des pieds de nez au vague à l’âme des alignements. (Bertrand Redonnet, « Souricière »)

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Zdrój (Pologne)

Il y a déjà six ans, Antidata témoignait ainsi de son attachement maîtrisé et perpétuellement curieux à la forme courte, si maltraitée éditorialement – le plus souvent – en France (à la notable exception de la vigoureuse tradition se maintenant contre vents et marées au sein du genre science-fictif, au sens large, et de certaines revues courageuses par ailleurs) : sur ce thème faussement anodin et gentiment piégeux de la maison (« Home, sweet home » étant suggéré dès le titre, bien entendu), la lectrice ou le lecteur peut ainsi goûter en alternance à une campagne polonaise bucolique se refermant en un piège digne d’un conte de Grimm (« Souricière » de Bertrand Redonnet), à une belle fable mélancolique mêlant maison d’enfance et maison imaginaire (« La Maison commune » de Roland Thévenet), à une singulière variation d’architecture intérieure englobante – qui résonne de plus d’une manière avec une nouvelle beaucoup plus récente du même auteur, « Syllogomanie de proximité » dans le recueil Antidata d’octobre 2016, « Parties communes » – (« Une odeur de soupe » de Gilles Marchand), au magnifique télescopage d’une pièce, d’un souvenir et d’une bouée sonore pour l’une des plus belles pièces de cette anthologie (« Un vestibule », Olivier Salaün), ou encore au pouvoir d’évocation soigneusement indistinct d’une grande demeure, capable de conduire au fantastique sans forcer un instant le trait, rappelant ainsi certaines facettes du talent d’une Lisa Tuttle ou d’une Mélanie Fazi (« Filstaed House » d’Isabelle Doleviczényi-Le Pape)

La sensation de malaise est apparue progressivement. Un soir, assis sur le carrelage, j’ai regardé l’ensemble sans réussir à mettre le doigt sur ce qui me gênait. J’ai renouvelé l’expérience tous les soirs pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que la solution s’impose : les meubles. Le problème vient des meubles.
Il y a certes une table, deux chaises et une petite armoire, mais c’est bien peu. J’ai toujours eu de la réticence pour les intérieurs surchargés en bibelots et mobilier inutiles. Cela m’angoisse, m’oppresse et me donne une envie irrépressible de sortir pour respirer une bonne bouffée d’oxygène. Mais j’ai peut-être poussé le raisonnement un peu trop loin. Ce qui me gêne dans cette maison, c’est qu’on ne s’y sent pas à l’ « intérieur » , justement : un beau carré aux belles proportions, mais un carré vide. Bien sûr, le matin, il y a ma tasse de café pleine, au milieu. Cela donne un petit côté art contemporain à l’ensemble : « rond noir sur fond blanc ». Mais s’il y a des œuvres qui lassent, celle-ci en fait partie. (Gilles Marchand, « Une odeur de soupe »)

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La deuxième moitié du recueil n’est pas en reste, avec une somptueuse anticipation, à nouveau, du thème de « Parties communes », tant il est vrai que dans bien des cas, la maison est inséparable de ses voisins (« Premières maisons » de Michel Besnier), avec l’imagination follement et génialement débridée à laquelle nous a depuis longtemps maintenant accoutumé la nouvelliste  de « Des hippocampes dans l’hémicycle » (2008), révolutionnant ici sans sourciller le mariage à la russe dans un jardinet de Boulogne-Billancourt (« Le terrier orthodoxe » de Malvina Majoux), avec la violence de l’absence d’échange en milieu clos somptueusement condensée en sept pages (« Maman est en bas » de Christophe Esnault), avec le charme tragique des malentendus domestiques dans les yeux d’une fillette, au mauvais endroit, au mauvais moment (« Martyre » de Benjamin Peurey), ou enfin avec une saisissante et surréaliste variation, malicieuse et déjantée, du voyage immobile (« La Valise » de Charlotte Monégier).

Publié la même année que l’excellent recueil « Douze cordes », ce « CapharnaHome » impressionne encore par sa qualité et sa variété au sein d’un thème pourtant facétieusement intime.

Le marié a longtemps attendu ce jour mais s’en rend malade depuis deux mois. Il faisait 5° à Pétersbourg, sa femme est sortie tête nue. Maintenant qu’il fait 25… Bref. Il a fait tout ce qu’il a pu pour rassembler des voitures qui brillent ce matin. Des Mercedes à vitres fumées. Le témoin avait bu l’argent du cortège, il n’a pas pu éviter une Lada et deux Moskvitchi. Son frère est même venu avec une Jigouli. On ne peut la freiner qu’en posant le pied au sol par la portière ouverte. Vaut mieux des semelles de crêpe. (Malvina Majoux, « Le Terrier orthodoxe »)

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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