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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Correspondance avec l’ennemi » (Christophe Esnault)

L’adresse aux puissances comme exorcisme poétique et incisif du manque.

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Publié en mars 2015 aux éditions Les Doigts dans la Prose, ce nouveau texte de Christophe Esnault explore en apparence des chemins extrêmement différents de ceux empruntés par son beau « Isabelle, à m’en disloquer », chez le même éditeur, mais tente bien à nouveau d’appliquer le potentiel d’exorciste et de magicien que contient le langage, si l’on se donne la peine d’y fouir, pour déplacer, peut-être, les plus improbables montagnes.

Adressant sans relâche des dizaines de courriers, du consommateur, du lecteur ou du cœur, à diverses personnes, physiques ou morales, Christophe Esnault construit patiemment – sous des dehors rageurs – une poétique de la miette à revendiquer auprès des puissances, financières, administratives ou marketing. Que ce soit sous couvert de plainte ou de simple suggestion, de chantage à mots masqués ou de supplique mendiante, il triture l’épistolaire, « policé » ou « parlé », usant sans honte des licences désormais plus qu’autorisées par l’électronique, pour mettre en danger, souvent en la poussant dans ses extrémités, une certaine logique marchande éternellement satisfaite d’elle-même.

Aux vilains de chez Colgate,
Y avait une promo. J’ai acheté votre lot de deux tubes Triple Action. Le fond du premier tube s’est décollé et j’ai mis plein de dentifrice sur mon pull et mon froc à cause d’un type qui n’a pas fait son boulot dans votre usine de merde. En même temps, je soutiens le sabotage des employés sous-payés, mais là, ils se gourent de cible.
J’ai dû dépenser 8 euros au lavomatic où logeaient six SDF qui m’ont tapé des clopes en me forçant à boire à leur goulot. J’ai perdu deux dents et mon portefeuille dans la bagarre. Pour avoir voulu gagner 25 centimes avec votre opération promotionnelle à la con.
Je ne vous souris pas.

dentifrice-290

Maniant le coup de poing trash dans le ventre inattentif de son interlocuteur, en esthète confirmé, Christophe Esnault convoque à sa guise la mort, le sexe, la misère ou les excréments, lorsque nécessaire (dans un usage décapant et soigneusement mesuré de la provocation qui évoque aussi les nouvelles et les shots déterminés d’un Jean-Marc Agrati). Le butane, les préservatifs, les magasins de bricolage, les biscuits, les cigarettes, les friandises caramélisées,, les tubes de dentifrice, les découverts bancaires, les fournisseurs d’électricité, les clubs du livre, les livreurs de fleurs, les supérettes, les sodas, les fast-foods, les batteries de cuisine, les pâtes alimentaires, les fromages industriels, les distributeurs d’électrodomestique, les sous-vêtements, les piles électriques,  les surgelés, les saucissons, les loueurs de voitures, la vente sur catalogue, les services postaux, le papier toilette, les nettoyants ménagers, les yaourts, le lait concentré, la pâte chocolatée aux noisettes, l’eau gazeuse, le cassoulet, les crèmes desserts, les rillettes, les éponges à nettoyer, les moulins à légumes, les robots mixeurs, les chemins de fer et le sel de table : le plus souvent emblématisés par une marque commerciale phare, tous ceux-là font l’objet de la vindicte ou du conseil intéressé de l’auteur, qui immisce sa logique poétique imparable dans chaque interstice publicitaire exploité par le capitalisme de la consommation à outrance.

Croustibat

Findus (les mythologiques),
Je suis issu d’une famille de pêcheurs. De braconniers pour être précis. On s’y entend pas trop en poisson de mer, mais pour le brochet, le sandre et la brème on est les dieux de la Verzé (la petite rivière qui coule près de chez nous).
Notre tragédie familiale a à voir avec votre produit. Je dis produit parce qu’on est d’accord, on ne peut pas parler de poisson. Ma mère nous avait fait l’affront de préparer du Findus au retour d’une partie de pêche dont nous étions rentrés bredouilles. Mon père a sorti le fusil de chasse et lui a tiré une cartouche de chevrotine dans la tête. Ensuite, devant la perspective du procès et d’une longue peine de prison, il a retourné l’arme contre lui, juste après avoir descendu ma soeur qui prenait la défense de ma mère : « Tu n’as aucun sens de l’humour, papa ! » Bref, l’histoire s’est passée il y a une dizaine d’années et j’y ai repensé, dans ma cellule, la semaine derrière. Avant mon incarcération ma femme m’avait dit : « J’aurais pas dû mettre le faisan criblé de plombs au micro-ondes. Heureusement, il y a Findus.

Rillettes

(…)

Chères Rillettes du Mans,
Déjà tout gamin, je mangeais vos rillettes au petit déjeuner. Je m’en faisais des tartines que je trempais dans mon bol de chocolat après l’école. Inutile d’en dire beaucoup plus, je vous suis resté onctueusement fidèle, et j’ai séduit ma femme avec un pied de porc fumant à la confrérie des Chevaliers des rillettes sarthoises, en 2004. Nos gosses se tiennent à carreau, sinon on met le frigo sous cadenas.
Je suis un écrivain à succès qui diffère sa gloire pour des raisons névrotiques, mais je sens que le prochain livre va cartonner. Mon éditeur est basé au Mans. Il a la couenne un peu molle et ne vous a pas encore proposé un partenariat. Je prends donc les devants. J’ai une idée de com’ qui égorge tout, un packaging qui affolera le groin du consommateur, un cadeau de Noël garanti sous tous les sapins. Mon livre, « Le jour où ma femme est devenue une truie nymphomane », est un pastiche d’un roman à la mode, en vachement mieux écrit, plus court (12 pages) et beaucoup moins chiatique. On offre le joli livret avec quatre pots collectors numérotés, amour des traditions et porcherie de la littérature. Ce sera tout bénef parce que le texte incite à la copulation effrénée : 9 mois plus tard vous pouvez lancer le lait-rillette protéiné.
Alors ?

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Dans un registre plus joueur encore, Christophe Esnault écrit aussi à diverses personnalités, réelles ou imaginaires, leur distillant conseils ou reproches, menaces voilées ou indignations bien senties, retrouvant à l’occasion certains des accents rêveurs, même discrètement vindicatifs, qui enchantent les pages du « Dans l’attente d’une réponse favorable » de Gilles Marchand ou du « Il y a un trou dans votre CV » d’Olivier Salaün.

Les poilus de 14, Dieu, Philippe Poutou, Jean-Luc Mélenchon, la CGT, François Hollande, Joey Starr, Michel Sardou, AIDES, Médecins Sans Frontières, le Père Noël, mais aussi son docteur, sa mère, son ancienne maîtresse d’école, sa sœur et son père se retrouvent ainsi présents à la barre de ce qui prend dans ces moments-là les allures d’un surréaliste et hilarant tribunal des flagrants désirs.

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Frangine,
C’est bientôt Noël et je suis un peu obligé de venir pour voir Papa vu qu’il sera sans doute mort l’année prochaine. Je fais des allers-retours à Paris pour voir mon vingt-septième psy. Ça se passe aussi mal qu’avec les précédents, mais on vient de m’en conseiller un autre. Il est basé à Nantes, ça va me coûter 800 euros par mois avec un crédit énorme à la banque, mais je ne veux pas culpabiliser tout le monde en me tranchant la gorge dans ma salle de bain. Toi, t’as vachement de chance de vouloir garder ta névrose intacte.
Je ne fais pas de cadeau à Noël. À personne. Même aux nièces. Tu ne vas pas pouvoir t’empêcher de m’offrir des trucs. Laisse tomber les livres. Le recueil de nouvelles de Bégaudeau sur la thématique Maternité, l’année dernière, merci bien. Offre-moi des fringues si tu veux, ça finit dans les clips du Manque. La veste en moumoute blanche pour femme taille XS, ça a rendu génial dans Les amis du Solian. T’es une accessoiriste d’exception. Sinon, mon psy en cours me dit que j’ai eu deux œdipes. Tu es ma deuxième mère. J’apprends rien de nouveau. J’avais pensé à te rayer de la carte, te dire ce que je pense de toi, de ta vie, de ton mariage, de tes récits détaillés comme s’il fallait que tu me refiles absolument tes histoires de syndic (ou de la coopérative bio) racontées en temps réel. Ou encore de ta bibliothèque en ébène de deux mètres cinquante que t’as payée 6 000 euros pour ranger tes livres de Nadine de Rothschild et de Pierre Bellemare. Finalement, ça serait encore une trop grande preuve d’amour d’essayer de t’anéantir, alors je vais juste gober six neuroleptiques pour supporter le réveillon en ta compagnie.
Hélas, pour la vie.

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Le dernier type de lettres adressées à ce fameux « ennemi » générique par Christophe Esnault est celui concernant les actrices ou acteurs du milieu littéraire, critiques, éditeurs ou auteurs. Piques vengeresses peut-être, ironies somptueuses certainement, exercices subtils d’admiration dissimulés sous une couche de venin écrit à l’encre sympathique, chacun ici en prend pour son grade ou pour son affection. La médiathèque de Chartres, Télérama, les éditions du Sonneur, France Inter, le Monde des Livres, Éric Chevillard, Causette, Chloé Delaume, la revue Dissonances, la revue Décapages, la librairie L’Esperluette, le Matricule des Anges, Libération, Arte, Frédéric Beigbeder, Bernard Pivot, Éric Pessan, Gibert Joseph, Claro, le Marché de la Poésie, les éditions du Dilettante, Guillaume Musso, la revue Décharge, l’École des Loisirs, Thomas Vinau, et jusqu’à son propre éditeur, David Marsac : toutes et tous sont ici les cibles de ces embrassades empoisonnées ou de ces engueulades complices, dans lesquelles il appartiendra in fine à la lectrice et au lecteur de décoder les enchevêtrements d’ironie pour saisir la force de la dureté et de la tendresse que les mots expriment ici.

Au Monde des Livres,
La petite Agathe, fille d’Éric Chevillard, chroniqueur
au Monde, a été kidnappée à la sortie
de l’école.
Un écrivain reconnu dans un microcosme de
trente lecteurs s’est retranché dans une sanisette
à pièces avec la gamine.
Votre responsabilité est engagée.
Non signé

Féroce et drôle, agressive et subtile, cette « Correspondance avec l’ennemi » offre un moment intense en compagnie de la force performative, réelle ou imaginée, du langage poétique.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « CapharnaHome  (Collectif) | «Charybde 27 : le Blog - 1 décembre 2016

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