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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « L’autre vie de Valérie Straub » (Stéphane Padovani)

Lutte armée, justice, expiation et vengeance, en cinquante pages rares.

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Publié en 2012 chez Quidam, le quatrième texte de Stéphane Padovani était une novella d’une cinquantaine de pages, associant en un rare équilibre instable et fructueux la sortie de prison, le retour à la vie et la mort – mêlant une étonnante poésie décalée et onirique à un songe politique puissant autour de la lutte armée, de l’expiation et de la justice.

Dès le moment où tu es sortie, c’est une autre époque qui te saute littéralement au visage. Celle que tu voyais et écoutais depuis la télévision de la salle commune ou la radio dans ta cellule, depuis les échanges de lettres et les rares visites au parloir, depuis l’Internet à la bibliothèque et tous ces livres que tu as continué de lire, n’était qu’un écho répercuté de paroi en paroi, écho démultiplié dans l’espace de la citadelle dont on te sortait parfois pour de brefs entretiens avec des juges aux visages fermés. Cette époque ne te reconnaîtra pas. Les gens t’ont oubliée. Ne reste vaguement que le bruit superficiel de tes éclats, d’armes ou de voix, dans un espace social replié comme un linge dans une armoire de réfectoire.

Valérie Straub a été condamnée à de nombreuses années de prison pour l’assassinat d’une grande figure du patronat et du policier qui lui servait de garde du corps personnel. On pensera nécessairement à l’exécution de Georges Besse par Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron, dernier attentat d’Action Directe, en 1986. Après avoir purgé sa peine, Valérie Straub retrouve, théoriquement, la liberté. Alors qu’elle cherche au plus profond d’elle-même ce que sera désormais son « autre vie », aidée par quelques amies et amis, et par le précieux et étrange cahier que lui a laissé son jeune frère, décédé de maladie durant son incarcération, elle reste toutefois un ennemi pour l’État, bien que justice ait été officiellement rendue, et pour d’éventuels vengeurs liés à la famille de l’industriel jadis assassiné par cette « salope gauchiste ».

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Première arrestation de Nathalie Ménigon en septembre 1980. Photo ® Villard / SIPA.

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Il est de toute première instance que la femme Valérie Straub, terroriste notoire, demeure suivie en milieu ouvert. Il est indispensable de procéder à son contrôle permanent afin de situer sa position à chaque instant et, pour cela, d’utiliser tous les relais visuels nécessaires. Il est de toute première instance de limiter son accès aux médias, d’anticiper sur les projets d’une quelconque diffusion de sa parole, de ses témoignages ou de ses élucubrations post-terroristes. Il est indispensable de circonscrire ses déplacements, d’enregistrer ses moindres conversations, mais aussi de laisser suffisamment de champ autour d’elle pour endormir sa vigilance. Il est enfin tout à fait essentiel que la capacité de nuisance d’un tel personnage ne soit jamais sous-estimée, et que toutes les mesures soient prises pour en éliminer le risque, quand bien même la femme Valérie Straub accepterait de mener une vie paisible.

D’une écriture magnifiquement économe et sachant introduire une étrange rêverie dans ce choc des convictions, du passé, de la fatigue et du présent, Stéphane Padovani nous offre une fable contemporaine poignante, à rebours du système de vengeance imaginé par Serge Quadruppani dans son beau « Colchiques dans les prés », méditant subtilement sur les ressorts mis à jour par Alban Lefranc dans son indispensable « Si les bouches se ferment » et par Mathieu Riboulet dans son intime « Entre les deux il n’y a rien », usant d’une précision froidement poétique que ne renieraient ni Frédéric H. Fajardie ni Jean-Patrick Manchette, pour un texte à bien des égards essentiel, sous son air discret et modeste.

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Elle n’aspire plus qu’à la tranquillité des pierres. Donne-lui donc une terre sans tremblements, un pré limité mais où le soleil chauffera son corps, où elle pourra sans grand effort faire pousser des clématites, des muscaris, des pensées. L’hiver laissera un peu de mousse sur son toit en ardoise, quelques feuilles mortes avec cette poussière de kérosène tombée des avions en partance pour des plages abstraites, cette substance noire qu’on prendrait pour de la suite, aumône du monde d’aujourd’hui. Donne-lui en partage, en héritage, ce territoire que tu as toi-même reçu, qui t’appartenait à peine. Laisse-la sous la garde des arbres et la vigilance de l’eau qui ruisselle souterrainement avant de reparaître derrière une clôture, un kilomètre en aval de la maison. Laisse-la sous le regard des hérons dont le moindre pas trop appuyé des promeneurs sur la berge provoque l’envolée laborieuse. Donne lui cet espace comme s’il était une portion de temps, une torsion de l’histoire où elle pourrait s’inscrire, trouver la paix, plus petite encore qu’une pierre, intouchable. Oui, que plus rien n’y touche, pas même des mots.

Cette lecture redouble mon envie de me plonger dès que possible dans le dernier texte de Stéphane Padovani, « Le bleu du ciel est déjà en eux », recueil de nouvelles dont ma collègue et amie Charybde 7 parle magnifiquement sur ce même blog, ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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