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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le roi pêcheur » (Julien Gracq)

L’inattendu roman du Graal de Gracq, au théâtre.

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Écrit en 1942-1943, publié en 1948 (naturellement chez José Corti), « Le roi pêcheur », adaptation bien personnelle d’un moment décisif du mythe du Graal, reste la seule incursion de Julien Gracq dans le théâtre. Mise en scène en 1949 par Marcel Herrand au théâtre Montparnasse (avec Lucien Nat, Maria Casarès et Jean-Pierre Mocky dans les rôles principaux d’Amfortas, de Kundry et de Perceval), la pièce sera globalement détestée par la critique journalistique de l’époque, qui lui concèdera parfois la qualité poétique, mais restera largement implacable quant à sa dramaturgie – même si, on le verra un peu plus loin, une partie non négligeable de l’hostilité se concentre en réalité davantage sur certains partis pris idéologiques dans le traitement du mythe que sur la pièce elle-même.

TRÉVRIZENT : (…) Et maintenant, Perceval, regarde-moi à ton tour. Quoi que je sache du Graal, il ne me serait pas permis de te le dire, et tu n’apprendras rien de moi. Tu es seul, et je ne désire même pas t’aider. L’Église désapprouve avec moi ces aventures troubles, et ce désir païen du triomphe et de la délivrance qui est au fond de ton cœur. Je suis ici, mangeant des racines, méditant et faisant pénitence, et tout couvert d’un habit de cendres. Je suis du parti qui a renoncé. Mais j’ai pourtant une chose à t’apprendre, puisque tu veux poursuivre ta quête. Tu rêves de coups de lance, d’embuscades, de dragons. Perceval, les combats les plus rudes ne sont pas ceux de l’épée !… Et maintenant que tu as bu et mangé, va-t’en, et laisse moi seul, que je demande pardon à Dieu de te haïr.

Comme pour « Au château d’Argol », Julien Gracq avait pourtant précisé une grande part de ses intentions dans un « Avant-propos », mi-provocateur, mi-joueur, où il s’expliquait un peu sur la genèse de cette envie littéraire, et sur ses fils conducteurs. C’est là qu’il évoquait à la fois son agacement face à l’avalanche des « actualisations » des mythes grecs (mentionnant directement l’ « Antigone » de Jean Anouilh, créée en 1944, et « La machine infernale » de Jean Cocteau, montée en 1934 – laissant en filigrane uniquement « Les mouches » de Jean-Paul Sartre, mise en scène en 1943), et sa désillusion face au « Parsifal » (1882) de Richard Wagner, qui, s’il était la cause avouée de l’intérêt premier de l’auteur pour le mythe du Graal et pour sa mise en scène, depuis une représentation vue en 1929, lui était apparu depuis lors comme une interprétation largement fallacieuse, orientée et abusive des sources médiévales, conférant ainsi au « Roi pêcheur » un petit air, plus ou moins discret, de « Cas Wagner ».

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Maria Casarès et Lucien Nat dans « Le roi pêcheur ».

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Pour cette époque qu’on nous représente toujours comme foncièrement prostrée, l’homme s’y montre redressé d’une fierté singulière, armé d’une ambition sans limites. Ils représentent pour moi dans cette époque qui a gémi sous la condamnation comme aucune autre un domaine préservé, et presque à lui tout seul la part de lumière. Le tragique n’y paraît guère : la tragique du Moyen Âge, c’était le christianisme, alors intensément vécu, et il n’y en avait pas d’autre. Mais les deux grands mythes du Moyen Âge, celui de Tristan et celui du Graal, ne sont pas chrétiens : par beaucoup de leurs racines ils sont préchrétiens : les concessions dont leur affabulation le plus souvent porte la marque ne peuvent nous donner le change sur leur fonction essentielle d’alibi. L’étrangeté absolue de « Tristan » tranchant sur le fond idéologique d’une époque si résolument chrétienne a été mise en évidence par Denis de Rougemont. À toute tentative de baptême à retardement et de fraude pieuse, le cycle de la Table ronde se montre, s’il est possible, plus rebelle encore. La conquête du Graal représente – il n’est guère permis de s’y tromper – une aspiration terrestre et presque nietzschéenne à la surhumanité tellement agressive qu’elle ne s’arrange décidément qu’assez mal d’un enrobement pudique et des plus hasardeux dans un contexte chrétien aussi incohérent que possible, où figurent plutôt mal que bien, vraiment au petit bonheur – le Golgotha, Joseph d’Arimathie, Vespasien – bien d’autres encore.

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Pierre Santini et Cyrille Gaudin – Mise en scène de Jean-Paul Lucet aux Célestins de Lyon (1991).

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Au-delà de la dramaturgie de l’ensemble, c’est donc bien en réalité ce parti pris laïque quasiment militant dans le contexte de l’époque que la critique reprochera alors à Julien Gracq, au mépris de la subtilité de l’approche et de la force du désir mis en scène, qu’il soit celui, flamboyant, de Perceval, celui beaucoup plus paradoxal de Kundry, ou celui, forcément cruellement délétère, d’Amfortas. Si la phrase y est souvent ample, d’une densité poétique déjà fortement à contre-courant de la majorité de l’écriture dramatique d’alors, si l’utilisation des didascalies – comme le remarque si justement Bernhild Boie dans la notice accompagnant le texte de l’édition de la Pléiade – crée malicieusement plus d’une passerelle avec un travail authentiquement romanesque (sans que cela se fasse – et pourquoi y aurait-il ici nécessité ? – au détriment des possibilités scéniques), c’est dans le déploiement d’une force rare, ancrée dans le mythe mais s’en affranchissant aisément, que Julien Gracq montrait – même dans cet exercice hautement atypique par rapport à ce qui se dessinait déjà comme son écriture propre – l’étendue de sa puissance.

AMFORTAS : Ainsi on se choisit un ami parmi les compagnons et un ennemi dans la mêlée. Nous serons peut-être des amis ou des ennemis, Perceval. Peu importe. Mais je commence à croire que nous avons quelque chose à voir l’un avec l’autre. Tu vois ces arbres, cette eau sans regard, ce bateau immobile, ce vieux prince malade et tout noir, et cet étourdi de Kaylet qui vide un filet plein de poissons. C’est chose bien banale, et cependant il est bon que tu t’en emplisses les yeux pour toujours, car tu chercheras un jour au fond de tes songes à en retrouver la lumière. On ne sait encore ce qui en adviendra. Mais tu sens comme moi que quelque chose arrive. C’est ici pour jamais le lieu de la rencontre.
PERCEVAL : Il est étrange que vous disiez ce que je ressens et ne saurais dire.
AMFORTAS : Peut-être suis-je un peu poète. (Gravement.) J’ai payé pour cela.

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