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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Lithium pour Médée » (Kate Braverman)

Bouleversant d’émotion, d’intelligence et d’humour poétique, un conte radieux de la famille, de l’addiction, de la maladie, et du passage à un âge adulte possible.

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Lithium pour Médée

Publié en 1979 aux États-Unis, traduit en 2006 par Françoise Marel chez Quidam Éditeur, le premier roman de Kate Braverman prend place à la lecture dans mon petit panthéon personnel. Chaleureusement défendu par Maïca Sanconie lors de la soirée « Spéciale Quidam » à la librairie Charybde en févier 2013, il était resté à m’attendre depuis plus d’un an et demi. Si j’avais su, bien entendu, je me serais davantage pressé, ce roman est vraiment grand.

Rose, qui approche de la trentaine, se débat au quotidien de Los Angeles entre ses addictions et ses relations sentimentales délétères ou étonnantes, lorsqu’une nouvelle attaque du cancer sur son père, vingt ans après une rémission prolongée, réunit la famille éclatée et recomposée, autour de l’hôpital où est traité et opéré le patient, tandis qu’un curieux échange épistolaire avec une cousine irrigue le décor d’un sang artériel bien différent.

De ce schéma pourtant presque banal dans ses prémisses, Kate Braverman, d’une écriture acérée et faussement réaliste, affûtée par tous les autres travaux de cette poétesse, a su extraire deux cent soixante-dix pages d’une bien rare intensité, oscillant entre drame intime introspectif et saga socio-historique diablement habile.

Ma vie était un assemblage de mondes parallèles. Chaque monde avait ses règles et ses personnalités distinctes. Chimie, mathématiques et histoire différaient. Les éléments de base, évolution et développement, étaient tout aussi complexes et différents que la vie dans un monde de carbone diffère de celle dans un monde de méthane. Mes mondes parallèles étaient vastes, harmonieux, et clairement définis. Leurs atmosphères respectives étaient mortelles en cas de contact. Aucun point de rencontre possible.

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Usant de cette famille américaine aux parents martelés par la vie et à l’enfant qui ne sait trop quoi faire de sa « chance » tellement répétée à ses oreilles, l’auteur nous offre une histoire familiale pleine d’humour, de rage, de beauté et d’ironie. Entre amants dépressifs jusqu’à la folie et mentors pervers à la gentillesse épisodique, entre mère-enfant narcissique mais authentique et père tendrement joueur (et ayant maîtrisé parfaitement – et transmis à sa famille – l’art de la métaphore à base de courses hippiques), Rose avance pourtant, in fine, et drape la dureté de ces vies dans une émotion qui n’a rien de frelaté, mais tout d’une poésie cruelle et resplendissante.

Jamais l’homme primitif ne pourrait se soumettre à l’hôpital. Un homme primitif insisterait pour être entouré de ses objets les plus magiques. Il y aurait des prières et des chants collectifs, un souffle commun entretenu. Des feux de camps pour flamboyer dans l’obscurité, les étincelles des bûches de cèdres, l’air hérissé de rouge dans le noir, sang et fumée. Il y aurait des amulettes, des charmes, des totems. Les masques seraient repeints. Les calebasses à percussions, sorties de la hutte du guérisseur. Il y aurait des danses, des peintures de sable, des reconstitutions chantées des victoires de la tribu sur le mal, des morts aléatoires et des naissances inexpliquées, une sorte de tintement singulier.
Le guérisseur implorerait la terre. Et la terre répondrait. Les os sacrés de tous les sages décédés rongeraient la nuit noire et rouge et soulèveraient la poussière des tombes fantasmagoriques. Le rêve s’y plierait et le squelette articulerait de vrais mots d’une bouche aux lèvres et à la langue réincarnées.
L’hôpital était trop vide et uniforme. C’était un espace dénudé, une antichambre de la mort. Ici, les shamans revêtaient des costumes particuliers, masques blancs et blouses blanches. Ils maintenaient des rituels antiseptiques. Communiquaient en un dialecte privé ancestral. À leur façon appauvrie, ils s’efforçaient de préserver le mystère. Ils adhéraient à des formes ancestrales, mais vidées de leur substance, de leurs relations aux pouvoirs impénétrables.
Les docteurs portaient des stéthoscopes autour du cou et communiaient avec des machines, mais ce n’était pas suffisant, pas tout à fait. Je voulais des cornes d’antilopes sur leurs têtes, des percussions et des tambours. Je voulais une bénédiction tonitruante et prodigieuse, des sels magiques, de la fumée colorée, des genoux sur la poussière, des étoiles guidant les prières.

Derrière l’histoire intime et cristalline, derrière le faux pittoresque des canaux gentiment kitschissimes du quartier ex-hippie de Venice, Kate Braverman distille également, plus secrètement, une autre puissante illustration romanesque du Los Angeles décortiqué par Mike Davis, dans son essai historique « City of Quartz », sur près de soixante ans, à ranger aux côtés du quatuor de James Ellroy, de la trilogie de Kim Stanley Robinson, ou des recueils de shots granuleux de Larry Fondation.

Une lecture résolument indispensable, offrant en prime une tonique et intelligente préface de Rick Moody, écrite en 2001. Et on notera enfin que, parfois, il faut savoir tuer un chat à bon escient.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Kate Braverman

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Lithium pour Médée » (Kate Braverman)

  1. Je découvre votre blog avec beaucoup d’intérêt. Le mien partage la même passion pour la littérature, je verrais avec plaisir un échange de liens avec Papiers d’arpèges, si vous le souhaitez.

    Publié par Nicole Giroud | 8 mars 2016, 18:31

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Low Down – Jazz, came et autres contes de la princesse Be-Bop  (A.J. Albany) | «Charybde 27 : le Blog - 29 août 2015

  2. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 octobre 2015

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