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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La marraine du sel » (Maurice Fourré)

Drames de l’amour ou sorcellerie dans le bocage ? Un poétique et indécidable roman de 1955.

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C’est en 1955 que paraît chez Gallimard ce deuxième roman de Maurice Fourré, romancier-poète ayant « débuté » cinq ans plus tôt, à soixante-quatorze ans, avec le soutien de Julien Gracq, d’André Breton et de Michel Butor (excusez du peu).

Ce très étonnant texte à facettes, ancré solidement dans une langue à rallonges et à miroirs et dans le terroir du Chinonais – tout se passe, ou presque, dans la petite ville de Richelieu, créée géométriquement et ex nihilo par le cardinal qui lui donne son nom entre 1631 et 1642 -, nous raconte en inquiétant détail l’histoire d’un représentant de commerce devenu l’amant de la mercière, après le soudain décès du mari de celle-ci, et de la crainte qui le saisit alors que, bien des années plus tard, aux côtés de la fille de celle-ci, rentrée divorcée d’Amérique avec ses enfants, il veille les derniers jours de sa maîtresse.

Représentant les articles Mariages, Jeux, Jouets et bientôt le Funéraire pour d’excellentes maisons, je faisais déjà vingt-deux départements, de la Normandie à la Charente ; j’avais l’Ouest, Manche et Océan, de la Seine à la Garonne et la Loire jusqu’à Orléans. Feu Allespic comptait parmi mes plus parfaits clients. Il n’était pas le plus notable ni le plus important. Mais je n’ai jamais quitté Richelieu où déjà je descendais à la Rose Blanche, sans avoir emporté de la maison Allespic une commande fort intéressante. Et je n’avais ni à conduire le sobre, un peu distant et casanier M. Allespic dans le Grand Café Richelieu, où je tenais fort agréablement mes assises, ni à me dilapider en abusives instances verbales. M. Allespic n’a jamais cessé de m’attribuer un sourire bienveillant et loyal parmi les plus probes rapports commerciaux, même quand ses regards attentifs à m’observer timidement et à la dérobée allaient s’assombrir peu à peu, sous l’empire d’une inquiétude secrète, que je ne tarderais pas à découvrir, trop tard et fragmentairement, et qui par instants dans la fébrilité des gestes, nouveaux et singuliers, confessaient un fond d’angoisse et comme un mouvement de supplication mal retenu.

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Il faut beaucoup de finesse, de ruse et de talent pour transformer ainsi un drame petit-bourgeois du terroir en une fable symbolique authentiquement glaçante, que ce soit sous la pluie persistante ou sous le grand soleil d’Indre-et-Loire. Évoquer les rumeurs sans jamais les expliciter, fournir à merveille les points de vue soigneusement tronqués des principaux protagonistes pour garder à ces maigres rapports humains, sociaux ou amoureux, toute leur opacité essentielle, transformer la fonte accidentelle d’un couple de mariés en cire, sous le soleil sans pitié envahissant la vitrine du magasin – et les aiguilles accusatrices que l’on y retrouve, en un signe annonciateur des plus terribles maléfices : Maurice Fourré réussit cette singulière prouesse de convoquer, en une véritable littérature indicielle que ne renierait certainement pas le Carlo Ginzburg de « Mythes, emblèmes, traces » (1986) et moins encore la grande Jeanne Favret-Saada de « Les mots, la mort, les sorts : la sorcellerie dans le bocage » (1977), tout un univers de suggestions terribles, tortueuses et dangereuses.

Quand la disparition du vieil Abraham eut donné à Mme Allespic le loisir de faire de moi le sergent sentimental du fief familial, je venais assez souvent dans le retrait des livres pour me délasser des manifestations trop enveloppantes de la Veuve, tentaculaire et amoureuse, dont les regards d’une incroyable profondeur, toujours fixés sur moi, étaient souvent lourds à soutenir et fatiguaient tôt, ou m’inquiétaient en m’attirant avec tout l’art d’une voluptueuse magie…
J’ai relevé dans cette prison solennelle des livres de curieuses ou bien significatives annotations marginales parfois instructives ou saisissantes de mon vieux collègue en amour, l’infortuné et laborieux prédécesseur, M. Abraham Allespic, sur les ouvrages que je pensais devoir lire – aphorismes postiches ou formules explicatives, tracés d’une écriture économique et concertée, quelquefois assez nerveuse, que des paraphes arrondis boursouflaient de volutes célestes, soudain brisées dans leur mouvement ascensionnel, tôt nuageuses et lassées.

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Fort solidement campé sur un pourtant très instable tabouret littéraire des années 1950, magnifiquement écartelé entre les atmosphères angoissantes du Georges Rodenbach de « Bruges-la-Morte » (1892) et les suppositions irréelles et proliférantes du Fabien Clouette de « Quelques rides » (2015), Maurice Fourré nous offre ainsi, grâce à la superbe réédition opérée par l’Arbre Vengeur en 2010, avec une passionnante préface de Bruno Duval pour ce texte devenu introuvable depuis de bien nombreuses années, la performance troublante et belle d’un écrivain de soixante-dix-neuf ans développant toute la fraîcheur capiteuse d’un jeune poète lucidement enflammé.

« Il ne faut pas donner de crainte à mon aimé. Laissons-le rire. Il ne faut pas faire peur à mon amant, ni l’effaroucher dans ses malices désordonnées. Il faut le plaindre, car sait-il bien où il va tomber, quand je ne serai plus là, et de quel rire homicide le malheureux sera lui-même poignardé, sans moi pour enclore et protéger sa vie d’un lacet d’amour… Notre Clair est fragile, malgré son élastique bondissement vital. Futile, inconséquent jusqu’à l’extrême fragilité, mon féroce et charmant amant est très friable, Florine, et redoutable aussi en ses pitoyables futilités. Son rêve et son insouciance ne sont pas moins dangereux pour nous et pour lui que ses souples jeux. Ses moments de passivité et ses rêves, silencieux ou parleurs, ne sont pas moins viciés d’une pointe pernicieuse que ses taquineries qui, sous des apparences d’insouciance anodine, portent toujours le reflet d’un fragment homicide. Ses mouvements de charité, ses élans les plus spontanés de pitié ou d’amour, toujours si prompts, si inattendus et passagers, surprennent et laissent confondu… Je l’aime ainsi, mon distrait et inconstant amant. Je l’aurai aimé tel qu’il est. Je saurai mourir sans que mon amour ait changé, sans que rien ne soit dissipé du parfum dont m’embauma une étrange rose le jour de mon éclosion à l’amour… Souhaitons noble et languissante nuit à mon chéri dans son étroit lit glacé de la Rose Blanche, où le tourmentera mon cœur caressant, mon âme trop enveloppante et le hoquet des baisers de la vie finissante…
– Ma mère, je suis ta fille. Tu me perces le cœur.

Ce qu’en dit très pertinemment le Fric Frac Club est ici. Et Goran, à qui je dois sans doute plus ou moins consciemment cette découverte, en dit merveille ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

8 réflexions sur “Note de lecture : « La marraine du sel » (Maurice Fourré)

  1. Superbe livre que j’ai aussi critiqué il y a quelques mois sur mon blog https://deslivresetdesfilms.com/2016/01/19/287/

    Publié par Goran | 1 septembre 2016, 12:27
  2. Je m’aperçois que je l’avais lu, le billet, et omis de le noter. Horreur de la fugacité mémorielle…

    Publié par charybde2 | 1 septembre 2016, 15:32
  3. maurice fourré ??

    ne serait pas le même qui écrivu « la nuit du rose hotel » avec une préface de André Breton ??
    superbe hotel tenu par une dame Rose et deux charmants garçons du nom de Vespasien et Charlemagne
    comme quoi dans les années 50 on savait prénomer ses enfants

    par contre je me souviens d’une couverture riche en couleurs de « Caméléon Mystique », (ce qui convient pour affoler la dite bestiole) mais n’arrive pas à remettre la main dessus (le livre, pas l’oiseau)

    Publié par jlv.livres | 2 septembre 2016, 09:10
  4. commentaire qui n’a rien a voir

    adresse a un lecteur qui demandait quand sortirait une traduction du W.T. Vollmann « Fathers and Crows »
    je viens de finir de lire cet énorme pavé (presque 1000 pages) en anglais
    c’est long, avec plein de digressions (c’est du Vollmann)
    dans le genre, le bouquin de Joseph Boyden « Dans le grand cercle du monde » traduit de « The Orenda » est aussi bien (et dit la même chose)
    a moins que cela ne soit pour les descriptions des scenes de torture et martyre des jésuites….

    apres avoir decime les indiens des premieres nations, on s’attaque maintenant a la foret pour en faire du papier

    Publié par jlv.livres | 2 septembre 2016, 09:18

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