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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Histoires assassines » (Bernard Quiriny)

Vingt-et-une nouvelles drôles et savamment ironiques, flirtant ou non à l’occasion avec le fantastique.

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Publié en 2015 chez Rivages, ce nouveau recueil de nouvelles du Belge Bernard Quiriny poursuit l’exploration de l’étonnant espace fantastique qu’il dessine au fil des textes, depuis dix ans maintenant.

Que l’acte amoureux déclenche désormais une coloration temporaire bleue de la peau (« Bleuir d’amour »), que le squelette d’un observateur embarqué sur un chalutier se liquéfie littéralement (« Mon corps me quitte »), que les objets familiers – en sus d’une âme – soient dotés de parole (« Les choses ont la parole »), qu’une hideuse vieille dame semble bien différente au milieu de ses papillons (« Le grand collier argenté »), que l’on découvre une véritable panacée (« Remède miracle »), qu’un gentil libidineux découvre qu’il engrosse les femmes par la pensée (« Le nouveau Landru »), qu’un condamné à mort échappe paradoxalement à la vindicte du directeur de la prison (« Histoire sans tête »), ou encore qu’un mystérieux et méthodique buveur inquiète le client d’un café (« Le buveur ») : Bernard Quiriny introduit ici, à chaque fois, un brutal surnaturel qui ébranle certitudes, ordres établis, tissus sociaux et psychologiques.

Comme le dit le Pr Berg, de l’université de Fribourg : « On en est toujours au point mort, et il est stupéfiant de voir qu’en dépit de ses recherches intensives la communauté scientifique mondiale est impuissante. Rarement problème de santé aura suscité tant d’efforts pour si peu de résultats. » En attendant l’improbable explication, l’humanité se résigne à ne plus pouvoir faire l’amour en secret. Impossible d’intercaler un coït entre deux rendez-vous, ou de faire l’amour au bureau avant une réunion, sans paraître bleu devant les collègues, sachant de surcroît que le partenaire, s’il est dans la salle, sera identifié sur-le-champ. Certains prennent les choses avec bonhomie, et ne changent rien à leur comportement. Ils s’exhibent en public sans avoir débleui, ignorant les regards scandalisés des bien-pensants, soutenant que sortir de chez soi n’est pas un crime et affirmant que « ce n’est pas comme s’ils faisaient l’amour en public ». Toutefois, aux yeux d’autrui, il est aussi indécent de se promener bleu par les rues que de copuler ouvertement sur la place. Les mères de famille qui croisent un homme bleu cachent de leur main les yeux de leurs rejetons, et rougissent quand ceux-ci demandent en parlant fort pourquoi la peau du monsieur est ainsi colorée. Les passants pouffent, mais on trouve que ce serait au monsieur de rougir, s’il pouvait. (« Bleuir d’amour »)

Le papier peint Dans cette maison jadis a vécu un pingre qui, détestant les banquiers, conservait sa fortune dans des bas de laine, cachés partout dans la demeure. Il y en avait sous les planchers, derrière les meubles, dans le grenier ; une fois, il a même tapissé les murs du salon de billets de banque, avant de les couvrir de papier peint. Ce pingre est mort depuis longtemps, mais les billets sont toujours là, moi par-dessus. Il suffirait que je me décolle dans un coin pour qu’on m’arrache, et que la famille très pauvre qui vit ici trouve l’argent et soit sauvée. Mais je tiens bon, et cette famille se félicite de n’avoir jamais dû refaire les murs dans cette pièce, où malgré le temps les couleurs du papier sont intactes et resplendissent. (« Les choses ont la parole »).

Amazonie

Mais c’est peut-être lorsqu’il omet résolument l’introduction d’un élément fantastique (car dans ce cas, on pourrait lui préférer à bon droit les nouvelles autrement plus incisives d’une Mélanie Fazi, d’une Lisa Tuttle ou d’une Anne-Sylvie Salzman, par exemple) que Bernard Quiriny atteint sans doute sa pleine mesure : que ce soit dans le meurtre systématique d’écrivains sans (ou ayant trop de) mérite (« Sévère, mais juste »), dans la terreur qui saisit les critiques littéraires et universitaires constatant l’irréconciliable nature du pays objet de leurs études (« Deux conférenciers » et « La capitale décapitée »), dans la richesse intacte des livres jamais écrits (« Bartleby »), dans les superbes et fous compte-rendus anthropologiques des quatre nouvelles de « La tournée amazonienne », dans les minutieuses études déjantées de cas cliniques des trois nouvelles de « Les patients du Dr Hampstadt », ou encore dans l’ironie pince-sans-rire et légèrement vertigineuse des deux « Correctifs », l’auteur distille le doute, la distance surgissant soudainement et le sourire désemparé face au saugrenu ; et il le fait joliment.

Un confrère de Strasbourg m’envoya Christiane D. pour des problèmes de mémoire. Selon sa fiche, Christiane, trente-huit ans, informaticienne, avait du mal à se repérer en société. Il lui arrivait de ne plus savoir qui elle était, ni qui étaient les gens autour d’elle. Elle mélangeait les noms de ses collègues, ne reconnaissait pas ses parents, il fallait tout lui répéter. Dans la rue, elle croisait des amis de vingt ans sans les remettre ; ces amis devaient lui expliquer qui ils étaient ; elle hochait la tête et s’excusait, horriblement gênée. Tout de suite, je compris que ce n’était pas un problème de mémoire. Christiane, au contraire, avait une excellente mémoire, elle se souvenait très bien des gens. Simplement, elle n’arrivait pas à corréler leur apparence physique avec leurs noms, comme s’il y avait du brouillage dans sa perception. (« Les patients du Dr Hampstadt – III »)

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Bernard Quiriny

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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