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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « L’amour la gueule ouverte (hypothèses sur Maurice Pialat) » (Alban Lefranc)

Tous nerfs dehors, un Pialat à vif décodé par Alban Lefranc.

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À paraître le 18 mars 2015 aux éditions Helium, ce court texte d’Alban Lefranc est son deuxième à proposer de reconstruire des bribes de l’intimité, de la psychologie et des démons personnels d’un grand réalisateur de cinéma, après son somptueux « Fassbinder – La mort en fanfare » (2012).

Comme précédemment, il s’agit bien, tirant parti d’éléments biographiques connus, d’entretiens déjà diffusés, au fil des années, et d’interprétations personnelles du matériau filmique et vital, de proposer une lecture, une vision, une série d’hypothèses (comme l’avoue si joliment le sous-titre) à propos d’une figure emblématique et pourtant unique, d’une certaine manière d’envisager le cinéma ou le rapport entre l’art et la vie, d’une façon de décider, consciemment et inconsciemment, de ce qui mérite notre obstination à se jeter la tête contre les murs, comme l’aurait anticipé dès 1958 Georges Franju (beaucoup plus qu’Hervé Bazin).

Vous avez quatorze ans en juin 1940, quand l’armée française est balayée en quelques semaines. Les hommes envoyés au S.T.O. en Allemagne, d’autres parqués dans d’imprononçables camps de prisonniers, d’autres encore en uniforme de la police française chargés de rafler les Juifs ou les réfugiés de toute espèce, un Maréchal octogénaire qui fait don de soi à la Nation : le mâle national range gentiment ses couilles à la cave.
L’enfant battu dissimule des jouets, déploie des trésors de ruse. Aucun adulte ne peut venir à bout des ruses de l’enfant, tarir ses gerbes de malice, étouffer ses petits gestes virevoltants dans les bosquets. Ouh ! ouh ! chuchote l’enfant chauve-souris pendu aux branches. L’enfant marche puis court et court bientôt plus vite que le fouet et court bientôt plus vite que les hurlements. L’enfant s’échappe dans le jardin, grimpe aux arbres, escalade les falaises. L’enfant fait le mort dans la baignoire, micro-baleine échouée dans les bulles de savon.
Est-ce que vous triomphez ?
Non mais l’enfant reste en vie, ce n’est pas rien, c’est énorme dans ces circonstances.

L'enfance nue

Ce « vous » respectueux, mais violant néanmoins avec grâce l’intimité d’une boîte crânienne, adressé à Maurice Pialat tout au long de ces 75 pages, tente, insinue, déchiffre, devine, ose ces hypothèses, ces sources, ces influences qui irriguent le très long combat esthétique et humain, rageur, violent et incisif, mené par le réalisateur durant les 27 ans qui séparent « L’enfance nue » du « Garçu ».

Si vous aviez pu parler à dix ans, si vous aviez osé, vous auriez dit ceci à votre armée de camarades invisibles : vous voyez bien qu’ici est tout à fait insuffisant. Vous savez bien (ne faites pas semblant) que nous ne sommes pas au monde, ou pas assez, ou trop seul à y être, ou trop rarement. (…)

C’était aussi, au premier rang, dans une version plus primitive et plus efficace, un répertoire des attitudes, ce qu’il fallait faire infailliblement avec les femmes et les hommes pour être dans la note, les gestes sûrs et victorieux. Tout ce que vos traquerez plus tard et vomirez chez beaucoup de vos pairs : les regards-codes, les gestes-codes, les vêtements-codes. Comment on se sépare, se rencontre, se caresse, s’assassine, se console, s’enterre, se reproduit, etc. Comment on est ému, indigné, en colère, salaud, fille facile, cocu, brave homme, etc. Les gestes et les mots-marionnettes, le metteur en scène comme agent de la circulation.

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Rythmé par « L’enfance nue » (1967-1968), par les aveux radiophoniques concernant ce premier film, six ans plus tard, par « Nous ne vieillirons pas ensemble » (1972), par « La gueule ouverte » (1974), par « Loulou » (1980), par « À nos amours » (1983), par « Police » (1985), par « Sous le soleil de Satan » (1987) et par « Van Gogh » (1991), le récit virevolte, arrache les couches protectrices posées sur les chairs et les cerveaux à vif, traque dans les confidences de l’enfance les vérités de l’homme adulte, comme Alban Lefranc avait déjà su le faire si brillamment avec les premiers sympathisants de la Rote Armee Fraktion dans « Si les bouches se ferment », avec la diaphane Nico dans « Vous n’étiez pas là », et surtout, avec cet autre boxeur, de profession celui-là, qu’est le Muhammad Ali du « Ring invisible ».

Vous commencez par des corridas. Vous dites : on reste sidéré par tout ce qu’apprend un taureau au cours du combat, mais quand il a fini d’apprendre, il est trop tard. Vous dites : il est plein de trous et s’est vidé de son sang. En toute logique il faut commencer par filmer des corridas, comme on entre en société par un duel. Et tout de suite après, des chevaux, les éblouissants chevaux de Camargue. Des mises à mort et de longues rasades de liberté libre. Les unes n’existant que par les autres, indissociables. Et dans les deux cas vous êtes assisté (protégé / exaspéré) par votre femme du moment – que vous pouvez alors accuser de tout saboter. Au bout du compte vous avez dans les mains les bobines (corridas, chevaux de Camargue, aucun intérêt pour la suite, ce sont commandes de régions, des blagues, on vous réclame des images qui n’accrochent pas l’œil, des images qui peuvent couler sans encombre dans le robinet des images interchangeables). Vous avez gagné de quoi payer le loyer, mais surtout, et c’est beaucoup plus important, vous vous êtes prodigieusement engueulé avec Simone / Marie / Annie / Jacqueline, vous tenez la matrice de Nous ne vieillirons pas ensemble (le couple non pas comme guerre de tranchée, mais charge à la baïonnette).

À nouveau, la langue d’Alban Lefranc fait merveille : transmutant le matériau brut des entretiens ou des écrits de confidence, elle offre une poésie rythmique digne de son sujet écorché et toujours combattant, donne naturellement envie de voir ou revoir tout Pialat, et ouvre une précieuse fenêtre, personnelle et heurtée, dans le mystère de la relation amoureuse, de l’attraction singulière entre des êtres qui ne peuvent se résoudre à vivre le bonheur, mais doivent frapper un réel qui se dérobe, encore et encore.

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0236 - MAURICE PIALAT 4 (C)

Maurice Pialat.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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