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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Fassbinder – La mort en fanfare » (Alban Lefranc)

Fassbinder, frénésie tragique témoignant de l’hypocrisie de toute une société en une énorme fiction.

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Fassbinder - La mort en fanfare

Publié en 2012 chez Rivages, le cinquième roman d’Alban Lefranc, inclus dans une « trilogie allemande » avec « Des foules, des bouches, des armes » (2006) – récemment réédité dans une version revue et augmentée sous le titre de « Si les bouches se ferment » – et « Vous n’étiez pas là » (2009), utilise avec un infernal brio le personnage authentiquement romanesque que fut Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) pour établir un pont de violence tragique et de décryptage d’une modernité glaçante et hypocrite entre, précisément, la Fraction Armée Rouge qui hante les débuts du romancier et la figure de Mohamed Ali, qui sera le héros du « Ring invisible » (2013), et qui se propose déjà à l’horizon de ce roman-ci.

Projeté à cent à l’heure, au moins, dans le tourbillon imaginé des pensées du cinéaste allemand, au soir de sa courte vie, alors que s’agitent sous son crâne les fulgurances de plusieurs ouragans simultanés, le lecteur est très vite forcé dans ses retranchements, forcé d’accepter, au-delà de la provocation permanente ayant si souvent servi d’excuse au confort bourgeois pour ignorer le message sous l’outrance, que le fard et le fond de teint coulent justement ici à foison, forcé de regarder dans les yeux les histrions jamais avoués qui dirigent dans l’hypocrisie toujours renouvelée, prétendant que l’artiste violemment engagé, au péril de sa santé et de sa vie, est le clown, et que leur sérieux, à eux, garantit leur probité.

Entre nazisme à l’ombre d’autant plus portée qu’il n’a plus besoin d’oripeaux bruns, intégré qu’il a été, dans sa substance pratique, en tout pragmatisme, au miracle économique (rappelée par Alban Lefranc, la célèbre phrase de Franz-Josef Strauss : « un peuple capable de telles prouesses économiques a le droit de ne plus vouloir entendre parler d’Auschwitz »), et social-démocratie ayant tôt rendu ses arbitrages finaux, arc-boutée là-bas dans un réformisme trop aisément abandoniste, Alban Lefranc, usant d’une rage brute mais néanmoins rusée, qui s’obstine à signifier que l’on peut avoir mal, vraiment, et se cogner la tête aux murs en conscience, donne à Fassbinder les phrases qui ordonnent, en dépit des foucades et des coqs-à-l’âne permanents, un chaos chirurgical ne permettant aucune suture, aucun répit, aucun assoupissement, à l’image terrible des 43 films réalisés, pour le cinéma et la télévision, entre 1966 et 1982, par celui qui sut, dix ans après la mort d’Alfred Döblin, porter haut, fort et vite, l’actualité brûlante de sa littérature, sous d’autres formes encore plus agressives.

Sans doute l’un des livres les plus impressionnants de fusion artistique d’une critique sociale et politique que j’aie lus ces dernières années.

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Rainer Werner Fassbinder

« On entre dans un mort comme dans un moulin. On s’est introduit d’abord par effraction, la nuit, en forçant une porte de derrière, une vieille porte oubliée qui n’intéressait plus personne. Et on s’est plu dans les lieux, on y a même très vite gagné l’impression qu’on était seul à les connaître. On s’est surpris à croire qu’on les connaissait mieux que le mort lui-même, qui ambitionnait justement de construire une maison avec des films, après avoir mis le feu au pays. Il faillit bien réussir, avec pour viatique essentiel le Berlin Alexanderplatz de Döblin, bestiaire féroce où faire ses armes. »

« On voit d’abord une vingtaine d’hommes en armes, un pied à terre, debout, certains casqués, d’autres tête nue : ils s’abritent derrière des voitures avant de riposter à une menace hors champ, dans une rue exhibant tous les signes de la plus parfaite normalité urbaine (arbres en fleur, passants qui passent, poubelles de couleurs différentes pour le tri des déchets, chaussée et trottoirs impeccables, ciel bleu infrangible, dentelle de nuages, etc.). On sait, on récite son catéchisme, on est un bon petit soldat des repères historiques, on a vérifié : le déchaînement de violence en Allemagne de l’Ouest dans les années 1970, la vitrine brisée du fameux miracle économique qui avait vu le pays renaître de ses cendres, un groupe de terroristes diaboliquement photogéniques contre un État pris de frénésie répressive. On sait le triple barrage opéré sur les faits et leur sens, le ronronnement des doxas. On regarde toujours. Plusieurs tanks circulent également mais dans une autre plan, et on pense alors montage, montage forcément, collage de séquences initialement étrangères l’une à l’autre, on pense reconstitution, fiction plus ou moins documentée parmi d’autres consacrées à la période, à ces années dites de plomb, inconcevables dans ce pays devenu profondément allergique à la violence d’État, et qui eurent lieu pourtant, sous les yeux de tous. Mais il n’y a pas tellement de films sur le sujet, une dizaine tout au plus, on les connaît tous, même les plus infâmes. Et puis on aperçoit deux hommes, le second d’un roux presque rouge est évacué sur une civière dans la cinglante lumière de juin, le premier très maigre avance en slip au milieu des uniformes, et on comprend alors que les images ont été prises sur le vif car les visages sont bien ceux qu’on a vus sous les chiffres de la récompense promise pour leur capture, on comprend que des dizaines de caméras filmaient en direct l’arrestation des deux terroristes les plus recherchés d’Allemagne, que des photographes dans la très belle lumière de juin avaient peut-être le temps de choisir l’angle épique approprié, que les couvertures des gazettes n’ont eu que l’embarras du choix le lendemain, et sur l’écran s’affichent ces quelques mots qui authentifient tout : arrestation d’Andreas Baader et Holger Meins, juin 1972. »

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« On ne peut pas en parler, dit sa mère au petit gros, c’est comme pendant Hitler, les gens ont peur de parler de ça, peur de passer pour des sympathisants, peur en critiquant le gouvernement d’être mis dans le même sac que les terroristes. Les gens sont à bout. On ne peut pas en parler. »

« D’autres commandos continuent d’agir depuis l’arrestation en 1974 des membres fondateurs de la Fraction Armée Rouge. « On évalue à 1 200 le nombre de personnes potentiellement dangereuses qui sont passées dans la clandestinité », déclare devant une commission parlementaire le docteur en droit Horst Herold, président de la police fédérale allemande, début septembre 1977. « On évalue à plus de 6 000 le nombre de sympathisants prêts à leur fournir une aide passagère, à les cacher pour quelques jours. Il n’y a aucun capitaliste qui n’ait pas son terroriste prêt à agir dans le cercle de ses proches ou de ses connaissances. Il n’y a aucun milieu, le plus select soit-il, qui ne compte parmi ses membres un terroriste à l’affût du moment propice », confie le docteur Herold aux députés allemands. En 1979, il annonce que ses services ont enregistré l’identité de 4,5 millions d’individus et de 3 100 organisations, les empreintes digitales de 2 millions de personnes, la graphie de près de 60 000 suspects. »

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R. W. Fassbinder, « L’Allemagne en automne » (1978)

« En 1974, quand il interprète le jeune putain naïf à la merci de la rouerie bourgeoise dans « Le droit du plus fort », il pèse 70 kg, le corps est souple encore et répond sans peine à l’appel de la jouissance. La Cinémathèque française projette une rétrospective de ses films, l’Allemagne organise et remporte la Coupe du monde, de grandes blondes sportives made in RFA défilent chez tous les couturiers, les salariés votent, Helmut Schmidt devient chancelier, le savoir-faire germanique envahit les cuisines et les salles de bain européennes, ça ne va pas. Il prend quinze ou vingt kilos en quelques années, rien que dans le cou et les joues, et exige que son visage soit photographié de très près sur les couvertures des magazines. Non content que sa laideur prolifère dans les rues, il viendra sauter à la gorge des ménages allemands sur le petit écran. Une tête de Rainer Werner Fassbinder surgit sans crier gare entre la machine à laver Siemens et le grille-pain Schneider. Les associations de parents d’élèves obtiennent tout de même que son visage ne soit pas diffusé avant 22 heures. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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© Tina Merandon

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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