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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Fado Alexandrino » (Antonio Lobo Antunes)

Avant, pendant et après la révolution des Œillets, le magistral « Tout change, rien ne change » du Portugal et de la violence humaine.

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Fado Alexandrino

Publié en 1983 au Portugal, traduit en français en 1987 par Pierre Léglise-Costa et Geneviève Leibrich chez Albin Michel (et réédité chez Métailié en 1998), le cinquième roman d’Antonio Lobo Antunes, écrit autour de ses quarante ans, est sans doute l’un de ses plus ambitieux.

Les 600 pages de « Fado Alexandrino » tiennent en un dîner et une nuit, vers 1983, rassemblant quatre vétérans de l’armée portugaise, de ses guerres coloniales, de sa Révolution et de ses suites, pour une confrontation de leurs mémoires, de leurs récits, de leurs vagabondages intérieurs et de leurs entrelacements apparaissant progressivement, jusqu’au petit matin blême.

– Et c’était comment, là-bas en Afrique ? demanda la vieille qui desservait et transportait les assiettes empilées vers la cuisine. Elle se déplaçait avec difficulté, traînant la savate exactement comme la grosse chienne de la caserne quand elle s’était cassé une patte et qu’elle tanguait comme un bateau qui tressaute obliquement sur les vagues. La jeune fille leva le menton pour mieux écouter, Sérieusement, c’était fameux, répéta le sous-lieutenant devant le visage préoccupé de sa femme et au même moment leur fille se mit à pleurer dans la chambre à côté, l’oncle, les mains à plat sur la table, exigeait avec impatience son café, la chasse d’eau des voisins se déclencha avec un vacarme de ferraille brinquebalante, le soldat promena ses humbles pupilles autour de lui et les arrêta sur le globe oculaire de l’ampoule poussiéreuse suspendue au plafond par un fil tressé, sans un abat-jour pour la protéger de sa paupière. Des autres étages filtraient à travers les murs des voix distantes et étouffées, l’hélicoptère emporta vers Mueda le corps méconnaissable enroulé dans une couverture en charpie, comme un fardeau sans valeur. La jeune fille, le couteau immobile, attendait toujours. Le soldat tira de sa gorge, en une espèce de hoquet, sa voix la plus neutre possible :
– Plus ou moins comme ici, madame, dit-il.

Fado Alexandrino. Obra Completa edição Ne Varietur

Même lorsque, au hasard des conversations générales ou particulières prenant place lors de cette incroyable nuit de beuverie, ils s’adressent les uns aux autres par leurs grades « actuels » (ou par ceux atteints lors de leurs versements dans la réserve – forme pudique, dans toutes les armées du monde ou presque, de la mise en retraite anticipée), les quatre militaires resteront toujours dans les récits, échangés ou monologués intérieurement, le « soldat », le « sous-lieutenant », l’ « officier des transmissions » et le « lieutenant-colonel ». Chacun  découvrira son histoire et son background, aux autres parfois, à la lectrice ou au lecteur en tout cas, au gré de confidences réticentes ou au contraire légèrement exhibitionnistes, et au fil de la nuit, d’étonnantes convergences se manifesteront peut-être, révélant tel ou tel quiproquo, relevant une étrange coïncidence ici, une curieuse incohérence là, au fur et à mesure que les grades, les noms, les surnoms et les lieux perdront progressivement de leur opacité ou de leur inadvertance.

L’officier des transmissions posa les coudes sur la nappe et oubliant son poisson, il avança vers moi la lueur douce de ses lunettes :
– Quand nous sommes arrivés, en soixante-douze, j’appartenais à l’organisation depuis cinq ans. On n’avait pas voulu que je me tire en douce ou que j’entre dans la clandestinité ou que je devienne fonctionnaire : il était important, mon capitaine, d’avoir des hommes à nous dans l’Armée, de comprendre du dedans ce qui s’y passait, d’agir à l’intérieur de la machine : nous savions que la seule possibilité d’un changement réel viendrait obligatoirement de là. (…)

Fado Alexandrino ENG

Et en effet, pendant quinze jours, il lut les journaux, traîna dans les cinémas, musarda dans les cafés, les yeux dans le vague, absent et funèbre, penché comme un saule au-dessus d’une tasse de café vide, ne prêtant aucune attention aux conversations, aux serveurs qui tournicotaient entre les tables, aux joueurs de billard dans le fond qui déplaçaient les marqueurs d’une queue dédaigneuse. La nuit, au lit, il feuilletait désespérément d’anciens numéros du Reader’s Digest, tandis que des éléphants en bois entraient et sortaient par la fenêtre ouverte, que des guirlandes de lumière tremblotaient au plafond, que les motos du Puits de la Mort assourdissaient le quartier de leurs accélérations calamiteuses : La PIDE avait-elle démantelé l’Organisation ? se demandait-il. Et Olavo, Emilio, le Chauve, le type trapu, à demi fou, qui voulait à tout prix poser des bombes d’un kilo au siège de la Fédération de Ping-Pong, parce qu’il ne supportait plus le bruit des balles toc toc toc toc toc toc toc sur le sol de ciment ? S’était-elle ramifiée pendant son absence en de nouveaux groupes, de nouvelles cellules, de nouveaux commandos de guérilla, ou s’était-elle au contraire réduite à quatre ou cinq étudiants véhéments et obstinés qui distribuaient des tracts, sondaient leurs collègues, écrivaient en toute hâte sur les façades, à la bombe rouge, en lettres tremblées, MORT À LA DICTATURE ? Avait-elle encore assez d’argent pour payer à ses employés leur salaire de misère, pour commander des armes en Algérie ou au Maroc, pour apporter aux prisonniers des fruits, des cigarettes, du quatre-quarts et des revues ? Le sous-lieutenant étendit un bras tentaculaire, surmontant la molle résistance des couvertures, sa bouche rencontra l’angle parfumé d’une épaule et grimpa le long d’un cou jusqu’à une oreille dans une succession de doux baisers.
– Vite, prends-moi, implora la femme d’une voix haletante, urgente.
– Essayez de boire sans tout renverser, dit la jeune fille, une main en conque autour du verre. Dans dix minutes, vous vous sentirez en super-forme, je vous le garantis.
Inès retroussa sa chemise de nuit, se mit en position, les doigts du sous-lieutenant rencontrèrent une touffe de poils doux au milieu desquels une petite grotte oblique suintait et bavait. Un bras enserra son cou, une main chercha la raie entre ses fesses, trifouilla son anus, pressa la racine tendre et gonflée de ses testicules. La lune en papier de la lampe se détachait, jaune, sur les arbres, quand il atteignit l’arrêt d’autobus en face du cinéma (un film policier complètement idiot, une américanerie débile, sans queue ni tête), un type le heurta comme par inadvertance et continua son chemin en direction de la place Estefania et de son petit jet d’eau mélancolique au milieu des maisons : émerveillé, surpris, exalté, incrédule (Est-ce lui, vraiment lui, vraiment vraiment lui ?), il reconnut le dos maigre et les petits pas brefs d’Olavo dont le pardessus élimé et gigantesque, comme toujours trop grand pour le torse minuscule, traînait à terre avec la noblesse ridicule d’un parement de prêtre.
– Finalement, ils ne m’avaient pas oublié, mon capitaine, dit l’officier des transmissions, finalement ils avaient survécu, finalement ils travaillaient, finalement l’information était arrivée du Mozambique et je continuais à être un type sûr.

Oeillets

La sérénité est fort rare ici. Dans chacune des trois parties du roman, avant, pendant et après la Révolution, contrairement à d’éventuelles attentes naïves, le décor émotionnel et intellectuel ne change guère. Comme chez, avec une toute autre visée, le Pierre Guyotat de « Tombeau pour cinq cent mile soldats », l’alcool, le sexe et la violence tiennent partout une place imposante, si ce n’est omniprésente – mêlées en un brouet toujours plus sordide à une soif de justice sociale qui se dégrade progressivement en simple lutte pour la « survie », ou en une sourde résignation désenchantée qui, toujours déjà présente, n’attendait qu’une vague opportunité pour s’imposer, triomphante de médiocrité éventuellement rageuse. Il faut cette écriture d’une extrême précision et d’une rare vigilance, mécanisant ses métaphores sans jamais aucun relâchement, pour emporter la lectrice ou le lecteur dans ce fatal tourbillon où la mémoire, même claire, finit par fatiguer, s’effriter et chuter.

Pont du 25 avril

L’expression du soldat était devenue intime, fraternelle, visqueuse, complice, l’alcool abolissait la distance kilométrique des galons :
– Oubliez ma proposition. Dans dix ans, vu la vitesse à laquelle les gens vieillissent, aucun de nous ne tiendra plus sur ses guibolles.
– La Commission Politique du Conseil Permanent, déclara Olavo, qui s’était assis en croisant les jambes sur un affreux canapé en rotin et exhibait orgueilleusement des souliers vierges de tout cirage, a décidé que tu resterais soldat au nom des intérêts suprêmes du Prolétariat et elle t’a trouvé une place de secrétaire au Ministère des Armées. Nous devons soustraire à la guerre les camarades les plus opérationnels, nous avons besoin de révolutionnaires de confiance à l’intérieur de la machine, besoin d’oreilles grandes ouvertes et de bouches sachant chanter le moment venu.
Il contempla d’un air ravi ses souliers achetés en solde, il renoua méticuleusement un lacet défait : ce type a vraiment une âme de notaire, pensa l’officier des transmissions, il s’adresse à moi avec la suffisance hautaine d’un homme de loi remettant à plus tard des actes notariaux. Il marcha jusqu’à la fenêtre, tremblant d’irritation, il écarta les rideaux au crochet et aperçut un chien misérable et bossu qui furetait dans un sac en papier déposé au pied du buste de Cesario Verde. un monsieur en costume trois-pièces passait dignement un chiffon plein de sollicitude sur le dos d’une Austin antique constellée de gigantesques phares supplémentaires. Des types en salopette déchargeaient des réfrigérateurs d’une camionnette.

Lobo Antunes

L’auteur en 1979, quatre ans avant la parution de « Fado Alexandrino ».

Par l’ampleur de son propos, par la complexité des échanges ayant lieu dans la porosité des membranes humaines assemblées pour cette commémoration qui prend peu à peu, ce soir-là, les dimensions d’un monde, Antonio Lobo Antunes touche avec « Fado Alexandrino » aux « Romanciers pluralistes » au sens de Vincent Message. Mais s’ils sont d’abord bien différents par de très nombreux aspects, ses protagonistes s’effondrent inexorablement, les uns après les autres, dans la même boue des illusions perdues et de la mesquinerie érigée en art de vivre obligatoire. Les rêves politiques lucides et généreux des « Sous-lieutenants » de Mário de Carvalho, comme les rêveries fiévreuses et désabusées des « Centurions » virant « Prétoriens » de Jean Lartéguy, ailleurs, ne résistent pas à ce réel, ni à l’âcreté poisseuse de la vie qui s’écoule comme par la bonde d’un évier sale.

Art tragique de l’écriture précise et poésie du décalage : il y a trente-deux ans, Antonio Lobo Antunes nous offrait ainsi, épique et chirurgicale, la grande, lucide et sordide chanson d’ivrogne de tout un pays, et de toute une époque.

– Bon, nous allons reprendre l’histoire depuis le commencement, princesses, dit patiemment le gros en frappant avec son crayon sur son bureau, comme un chef d’orchestre qui attire l’attention de ses musiciens. Il y a dans cette affaire des dissonances qui ne me plaisent pas du tout.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Fado Alexandrino » (Antonio Lobo Antunes)

  1. le début ou presque de ALA, peut être pas son meilleur livre à cette époque (connaissance de l’enfer ?), mais bon, cela se lit déjà avec la musique propre à ALA

    Publié par jean louis | 7 juin 2015, 12:10

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