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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Don Durito de la forêt Lacandone » (Sous-Commandant Marcos)

Les incroyables conversations entre un guérillero et un scarabée devenu chevalier errant, conteur et stratège.

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RELECTURE

Les textes résolument inclassables rassemblés dans ce recueil ont d’abord été publiés comme une série de pièces jointes aux communiqués « sérieux et officiels » adressés par le sous-commandant Marcos à divers journaux mexicains et espagnols, au nom de l’EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, Armée Zapatiste de Libération Nationale en français), à partir de décembre 1995 (soit deux ans après le soulèvement initial contre l’oppression et l’incurie mexicaines au Chiapas, et dix ans après la création confidentielle de l’EZLN), avant d’être édités sous forme de recueil en 1999 par le CIACH (Centro de Información y Análisis de Chiapas), puis d’être traduits par Anatole Muchnik pour cette belle version française parue aux éditions de la Mauvaise Graine, en 2004, avec les illustrations de Beatriz Aurora et un prologue écrit par José Saramago.

Dans l’asphyxiante solitude des premières années de la guérilla zapatiste, un personnage hors du commun a fait son apparition parmi nos campements. C’était un petit scarabée fumeur, lecteur chevronné et meilleur débatteur encore, qui s’est attelé à adoucir les froides aurores d’un combattant, le Sup.
Dénommé « Nabuchodonosor » pour l’état civil, le petit scarabée s’est choisi « Durito » pour nom de guerre, en allusion à la fermeté de sa peau. Car, comme tous les enfants, Durito a la peau dure. C’est aussi à ce titre qu’il a choisi pour interlocuteur privilégié l’enfant que nous portons en nous et que, tout comme la honte, nous avons oublié.
Dix ans plus tard, alors que le repli auquel nous avait contraint la trahison de février touchait à sa fin, Durito nous a retrouvés au petit matin, pour à nouveau solliciter ce que l’homme a de meilleur : la capacité d’émerveillement, la tendresse, l’aspiration à évoluer… parmi les autres.
Tour à tour détective, analyste politique, chevalier errant et épistolier, Durito nous tend un miroir du futur qui nous montre ce que nous pouvons devenir. Le propos des Contes pour une nuit d’asphyxie était de soulager son cœur oppressé par l’inconnu. Durito nous y ouvrait une entaille, une blessure qui fait mal autant qu’elle soulage, une blessure qui abîme mais qui permet de mieux respirer.

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« Don Durito de la forêt Lacandone » appartient sans aucun doute à cette espèce un peu miraculeuse, et plutôt rare, de littérature poétique politique qui réalise une adéquation presque parfaite entre une forme et une visée. Ce scarabée chevalier et poète incarne à la fois une volonté, celle qui irrigue sans doute toutes les luttes contre ce qui écrase, contre tous les talons de fer contemporains, celle que rappelait avec brio et éclectisme le recueil collectif « Toi aussi, tu as des armes – Poésie et politique » en 2011, et une attitude face à la vie, mêlant étroitement l’individuel et le collectif, la possibilité de la rêverie et de l’amour et celle de l’émancipation, celle qui irrigue le projet politique si particulier, dans le paysage contemporain, de l’EZLN, et ce, depuis ses origines : capable de prendre les armes lorsqu’utile et nécessaire (en 1994, le jour même de l’ouverture officielle de l’ALENA), mais résolument non-violent dans des circonstances « normales » et même moins (remisant la lutte armée après quelques semaines de combats, et ne commettant aucun attentat ou acte de terrorisme), utilisant les armes pour être pris au sérieux initialement, mais comptant avant tout sur une formidable lutte politique et symbolique, servie par une utilisation admirable des ressources alors nouvelles que fournit Internet, notamment, pour faire entendre ses revendications, gagner des sympathies, créer des solidarités au-delà des frontières et du purement local que le néo-libéralisme aime à pratiquer pour les autres que lui. Don Durito est bien à cette image-là.

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– Et si on nous bombarde ? insista-t-il.
– Bon… ben… ben, on cherche une grotte ou un truc dans le genre où nous cacher… Ou bien on se met dans un trou… Ou alors on verra bien, dis-je, agacé, puis je regardai ma montre pour insinuer que ce n’était pas le moment de penser aux bombardements.
– Pour moi, ce n’est pas un problème… Je peux me faufiler n’importe où. Mais toi, avec tes grosses bottes et ton nez… Je doute que tu trouves un lieu sûr, dit Durito en se couvrant d’une feuille de huapac.
« Psychologie de la terreur », me dis-je en voyant l’indifférence apparente de Durito devant notre sort… Notre ? Il avait raison ! Lui, il n’aurait pas d’ennuis, mais moi…
Je me levai et je dis à Durito :
– Psst… Psst… Durito !
– Je dors, dit-il blotti sous sa petite feuille.
J’ignorai son sommeil et commençai à bavarder. – Hier, j’ai entendu Camilo et mon autre moi dire qu’il y a beaucoup de grottes dans les parages. Camilo dit qu’il en connaît la plupart. Il y en a des petites où un tatou peut à peine entrer. Il y en a des grandes comme des églises. Mais il dit qu’il y en a une où personne n’ose entrer. Il dit qu’on l’appelle la grotte du Désir.
Durito sembla intéressé. Sa passion des polars le perdrait.
– Et quelle est l’histoire de cette grotte ?
– Eh bien, c’est une très longue histoire. Je l’ai entendue, mais ça remonte à des années… Je ne m’en souviens plus très bien, dis-je pour faire mon intéressant.
– Allez, raconte, dit Durito, de plus en plus intéressé.
J’allumai ma pipe. La mémoire jaillit dans la fumée aromatique, et avec elle… La grotte du Désir.

Ne présentant aucune des lourdeurs et des naïvetés qui émaillent encore trop souvent la poésie de combat, même lorsqu’elle est de qualité (que l’on songe aux contrastes figurant même chez Ernesto Cardenal, que ce soit dans « Poèmes de la Révolution » ou dans « Hommage aux Indiens d’Amérique »), les conversations entre le scarabée et le guérillero parcourent en à peine 200 pages un gigantesque registre de réflexions et d’émotions, mêlant très habilement et presque naturellement dialogues comiques, songes mystérieux, discussions politiques, contes traditionnels aux métaphores soigneusement détournées, éléments précis de politique intérieure mexicaine, considérations sur la mondialisation néo-libérale, récits de feu de camp, digressions scientifiques et sociales, références littéraires discrètes mais puissantes – qui viennent aisément sous la plume de ce combattant de la jungle néanmoins féru de Cervantès, de Lewis Carroll, de Bertolt Brecht, de Julio Cortázar, de Leonardo Sciascia ou de Jorge Luis Borges, aussi bien que de Karl Marx, de Michel Foucault, de Gilles Deleuze ou de Friedrich Engels.

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Je l’interrompis. Durito est capable de parler pendant des pages et des pages, et c’est moi qui reçois ensuite les critiques des rédacteurs en chef, surtout lorsque les communiqués arrivent très tard dans la nuit.
– Bon, bon. Mais dis-moi où tu vas.
– À la capitale ! répondit Durito en brandissant son épée.
La destination de leur voyage sembla effrayer Pégase, ce qui, chez une tortue, se traduit par un soupir discret.
– À Mexico ? demandai-je, incrédule.
– Bien sûr ! Tu crois peut-être que je ne vais pas oser y aller sous prétexte que la Comcopa vous en a empêchés ?
Je voulus prévenir Durito de ne pas dire du mal de la Comcopa car les députés sont très susceptibles et peuvent se mettre en colère à la tribune, mais Durito poursuivit :
– Car tu dois savoir que tout chevalier errant que je suis, je suis plus mexicain que l’échec de l’économie néolibérale.

C’est grâce au grand Manuel Vazquez Montalban, et à son bel essai « Marcos, le maître des miroirs », publié en 1999 et traduit en français en 2002, que j’avais découvert, non pas le néo-zapatisme du Chiapas lui-même, mais le personnage de Don Durito, et cette singulière manière construite par Rafael Sebastián Guillén Vicente (le véritable nom du sous-commandant Marcos, comme on le sait depuis 1995), qui fut professeur de philosophie à l’Université Autonome de Mexico, de fusionner des registres littéraires habituellement soigneusement disjoints au service d’un projet politique patient, pragmatique et ambitieux.

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Petit matin. Ville de Mexico. Durito déambulait dans les rues autour du Zocalo. Avec un petit imperméable et un chapeau posé à la façon d’Humphrey Bogart dans Casablanca, Durito entendait passer inaperçu. L’accoutrement n’était pas nécessaire, pas plus que la lente démarche de Durito, collé aux ombres qui s’échappaient des vitrines illuminées. Ombre de l’ombre, progression silencieuse, chapeau bien calé, imperméable qui traînait. Durito marchait dans le petit matin de la ville de Mexico. Personne ne l’apercevait. On ne le voyait pas, non pas qu’il fût bien déguisé, ni que cette petite silhouette, Quichotte miniature grimé en détective des années cinquante, se distinguât à peine des tas d’ordures. Durito marchait parmi les papiers traînés par tous les pieds ou emportés par une rafale de ces vents imprévisibles des petits matins du District Fédéral. Personne ne voyait Durito pour la simple raison que, dans cette ville, personne ne voit personne.

On n’oubliera pas de se plonger avec délectation dans le remarquable roman policier écrit à quatre mains par le sous-commandant avec son ami Paco Ignacio Taibo II, « Des morts qui dérangent » (2004), dont il faudrait vraiment que je vous parle aussi prochainement. On trouvera encore des éléments extrêmement intéressants, en anglais, sur la thématique de Don Durito dans l’essai de Jeff Conant, « Poetics of Resistance: The Revolutionary Public Relations of the Zapatista Insurgency » (2010), ainsi que, bien entendu, dans le « Marcos – La dignité rebelle », long entretien avec Ignacio Ramonet publié en 2001 chez Galilée. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Marcos

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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