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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Maritima » (Sigolène Vinson)

Martigues, ses muges, ses plages, son soleil, ses raffineries, sa rudesse et sa solidarité. Une folle et poignante épopée intime.

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De son appartement situé au neuvième étage, le front posé contre la vitre du salon, Jessica surplombait le chenal de Caronte. À gauche, le viaduc autoroutier. À droite, l’étang de Berre et sa frontière marquée par le pont levant du canal Galiffet. Au-delà du viaduc autoroutier, les usines et la mer. Au-delà de l’étang de Berre, la montagne Sainte-Victoire et la garrigue. Comme chaque jour d’été, la lumière était pure, peut-être trop franche. Que laissait-elle deviner ? Jessica fouillait du regard la colline en face, au-dessus du quartier de Ferrières, de l’autre côté de l’île. Quelqu’un marchait au milieu des oliviers, coteau de nature tranquille derrière les tours d’immeubles. Sûrement un touriste voulant rejoindre la chapelle des Marins qui domine la ville, blanche sur le ciel bleu. Le couillon, s’il n’avait pas emporté d’eau, il allait choper une insolation.

Martigues, de nos jours. Son canal central reliant l’étang de Berre à la mer Méditerranée, sa tradition de pêche aux muges, pour fournir la précieuse poutargue, ses raffineries, aciéries et usines pétrochimiques, ses plages, sa proximité d’avec Marseille, sa longue tradition communiste. C’est dans ce cadre, peut-être l’un des plus violemment contrastés du paysage géographique et socio-politique français, que Sigolène Vinson a choisi pour y inscrire une histoire surprenante et magnifique, une histoire d’enfants, d’adultes et de vieillards tous blanchis, à leur manière, sous le harnais du travail et du capital, affectés jusque dans leurs chairs, leurs globules blancs et leurs neurones par des choix sociaux et techniques productivistes – réputés passés, mais en pratique largement toujours actuels -, désarçonnés éventuellement par certains méandres du contemporain, mais, malgré les dangers et les horreurs, ne pouvant s’empêcher d’inventer ensemble, au quotidien, une paradoxale – et plus rusée qu’il n’y paraît d’abord – joie de vivre, en un déferlement salvateur d’un humour noir bien pesé et bien pensé.

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Antoine et Dylan étaient assis sur des chaises pliantes en bois. Le dossier basculé en arrière contre le mur, les pieds sur la balustrade, Antoine n’avait plus de torse, il disparaissait dans l’ombre tandis que ses jambes luisaient en pleine lumière. Dylan, courbé contre le fer chaud de la rambarde, le menton posé sur ses mains, était entièrement baigné de soleil. D’un air morne, il observait la rue en contrebas.
– Y a personne, dit-il.
– Normal, ils sont tous à la mer.
– Pourquoi pas nous ?
Antoine baissa les paupières pour se protéger de la luminosité renvoyée par les fenêtres de la maison d’en face, la seule de toute la ville dont les persiennes n’étaient pas fermées. À travers le rideau de ses cils, les reflets cuivrés de ses yeux vacillaient, il examinait la situation.
– Parce que nous, répondit-il après quelques secondes d’hésitation, nous sommes d’une époque où les plages n’étaient pas encore démocratisées.
– Comment tu parles ! s’esclaffa Dylan.
Le visage d’Antoine se fendit d’un sourire crâne. Après avoir examiné la situation, il en devenait le maître, celui aussi de son petit frère.
– Comme un garçon qui pourrait bien avoir son certificat d’études à la fin de cette année, pareil à celui que Papé a accroché dans l’atelier. On n’est pas bien là ? dit-il.

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Au contact de Jessica, de Sébastien, de Joseph, d’Émile, d’Antoine, de Dylan, et des autres, on songera certainement à Robert Guédiguian et à ses fabuleuses bandes de potes, intriquées à souhait autour de L’Estaque, juste de l’autre côté du massif éponyme que troue le mystérieux tunnel du Rove et que découpent les calanques de la Côte Bleue.Si ce rapprochement, surtout si l’on regarde du côté de « À la vie, à la mort » (1995) ou de « Mon père est ingénieur » (2004), semble s’imposer, tant il s’agit bien de saisir cette ambiance particulière de l’amitié et de l’amour parmi les « pauvres gens » chers au réalisateur marseillais, Sigolène Vinson développe pourtant un ton in fine bien différent, et très personnel, en utilisant avec une ruse consommée – et admirable – la variété possible des points de vue, du pêcheur en charge des petits-enfants à la mère se remettant mal de la mort de son fiancé, du gamin surdoué à l’ingénieur local compatissant. Jonglant aussi avec d’impressionnants terrains de jeu, tous situés dans un grand mouchoir de poche, mêlant plage publique et aciérie Arcelor-Mittal, zones protégées (dont un certain savoir-faire pré-adolescent pour s’en emparer évoquera peut-être aussi l’étrange « Les grandes marées » de Jim Lynch) ou décharges plus ou moins administrées (le tout aussi étrange « Corps à l’écart » d’Elisabetta Bucciarelli ne serait pas si loin), Sigolène Vinson, quatre ans après le somptueux « Le caillou » et deux ans après « Les jouisseurs », nous offre avec « Maritima », du nom de la station martégale de radio dont les annonces rythment une bonne partie du roman, publié aux éditions de l’Observatoire en mars 2019, une symphonie oscillant entre tragique et comique, entre intime et politique, entre poignant et révoltant – tout en trouvant moyen de faire d’une boîte à livres embarquée dévidant des livres d’histoire naturelle, anciens ou modernes, mais mentionnant tous les muges et la poutargue, l’étonnant fil rouge d’une histoire dont c’est bien la véritable couleur, et d’imaginer un singulier clin d’œil poétique à Charles Sagalane en disposant un véritable bric-à-brac au bord de l’étang (de Berre) : « le tas d’objets inutiles, qui avaient pourtant tous un emploi ».

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Revenus des plages, les habitants de la cité avaient conservé leur désinvolture du bord de mer, ils avançaient au milieu de la chaussée au lieu de marcher sur les trottoirs. Elle vit passer Antoine et Dylan. Les deux frères avaient revêtu une chemisette jaune poussin par-dessus leur maillot de bain. Leur peau était encore plus brune que quelques heures auparavant, de la couleur du cuir de leurs sandalettes. Ils auraient été beaux, surtout le plus grand, s’ils n’avaient pas eu cette frange rase. Dylan avait une main dans son slip. Il se grattait ; Antoine lui donnait une tape sur le bras pour qu’il cesse. Elle se demanda si elle les aimait et conclut que oui. Qu’ils n’aient pas de parents l’impressionnait. Expulsés d’un fouillis autre qu’un ventre, nés d’une sortie de route, désincarcérés d’une voiture en feu, Jessica les considérait comme dépourvus d’hérédité et se persuadait que c’était là leur chance. Au moment où elle les regardait disparaître à l’angle de la rue, le médecin, un homme d’une cinquantaine d’années, sortit de la salle de soins. Il raccompagnait une vieille dame à la porte, une amie de Joseph et Émile, Huguette, militante communiste, agrégée de mathématiques, ancienne professeure au lycée Langevin. Le communisme et les mathématiques étaient deux caractéristiques de la cité depuis l’implantation des toutes premières industries au début du XXe siècle. Il avait fallu, pour faire tourner les usines, des ouvriers et des ingénieurs. Et par le communisme et les mathématiques mêlés, les fils d’ouvriers étaient devenus ingénieurs et, même si c’était plus rare, les fils d’ingénieurs, ouvriers. Lorsqu’elle était à sa fenêtre et que son regard embrassait les usines et l’étang, Jessica se surprenait à comparer le patrimoine génétique dont elle avait hérité, et qui dégageait quand même une sacrée odeur de poisson, à celui des hydrocarbures. Elle aboutissait toujours à la conclusion que les successions des gens de la pétrochimie empestaient bien plus fort. Sans compter qu’ils s’accompagnaient du legs d’un ou deux cancers, ce qu’un régime riche en oméga-3 permettait d’éviter.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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