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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Anaconda » (Horacio Quiroga)

Dix-neuf nouvelles de 1921, pour un art secret de l’écriture qui dissout et qui inquiète, dans la jungle uruguayenne ou ailleurs.

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Il était dix heures du soir et il faisait une chaleur suffocante. Le temps lourd, sans un souffle, pesait sur la forêt. Le ciel de charbon était de temps à autre déchiré à l’horizon par de sourds éclairs, mais l’orage grondant au sud était encore loin.
Sur un chemin au milieu des spartes blancs, Lancéolée avançait avec la lenteur générique des vipères. C’était une yarara mangifique, d’un mètre cinquante, aux flancs ornés d’une ligne noire bien découpée en dents de scie, écaille par écaille. Elle avançait en s’assurant de la sécurité du sol avec la langue, qui remplace parfaitement les doigts chez les ophidiens.
Elle allait à la chasse. En arrivant à une intersection, elle s’arrêta, se lova sans hâte, remua encore un moment en cherchant sa position et, après avoir ramené sa tête au niveau de ses anneaux, elle y posa la mâchoire inférieure et attendit immobile. (« Anaconda »)

Les premières phrases de cette nouvelle de 1921, « Anaconda », qui donnait son titre à l’ensemble du recueil, comptent peut-être parmi les plus célèbres de la littérature uruguayenne. Figurant dans presque toutes les anthologies du pays et dans la plupart des manuels scolaires, cette fable animalière dense et cruelle constitue à plus d’un titre l’emblème d’Horacio Quiroga, chantre hanté d’une certaine réalité de la jungle sud-américaine, que l’on retrouve, au sein du même recueil, mais en abandonnant le rare point de vue, très particulier, des grands serpents pour celui des humains, petits colons commerçants ou modestes aventuriers, confrontés aux dangers variés de la grande forêt et de ses fleuves surpuissants, dans des nouvelles telles que « Le yaciyatéré », « Les fabricants de charbon », « Le Monte Negro » ou encore « Dans la nuit ». Dans un continuum qui irait de l’extrême réalisme social du « Forêt vierge » (1930) de Ferreira de Castro à l’onirisme subtil du « Palais du paon » (1960) de Wilson Harris, l’écrivain uruguayen (1878-1937) occupe une place centrale et déterminante. Antonio Werli rappelait toutefois en substance, avec une grande justesse, dans sa superbe postface à l’édition française de « Les persécutés / Histoire d’un amour trouble », que réduire Horacio Quiroga à cette capacité hors du commun à rendre compte d’un environnement géographique et social aussi particulier serait un contresens : le romancier-poète sait ici aussi manier plus d’un art du décalage, et son recours au Sahara (« Le simoun ») ou à l’Afrique équatoriale (« Gloire tropicale ») est également saisissant, tout comme ses incursions, frontales ou obliques, dans le fantastique et l’irrationnel assumé, par exemple avec « Les raies », « La langue », « Le vampire », « Les hannetons » ou « La tache hyptalmique ».

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Les deux hommes posèrent à terre la machine de zinc et s’assirent dessus. De là où ils se trouvaient à la tranchée, il y avait encore trente mètres et la caisse pesait lourd. C’était leur quatrième pause – et la dernière – car tout près d’eux s’élevait maintenant le talus de terre rouge.
Le soleil de midi pesait lui aussi sur la tête nue des deux hommes. La lumière crue baignait le paysage d’un jaune livide d’éclipse, sans ombre ni reliefs. Lumière d’un soleil méridien, tel qu’à Misiones, sous lequel brillaient les chemises des deux hommes.
De temps à autre, ils retournaient la tête sur le chemin déjà parcouru, et la baissaient aussitôt, aveuglés de lumière. Des rides précoces et d’innombrables pattes d’oie, stigmates du soleil tropical, marquaient d’ailleurs le visage de l’un d’eux. Au bout d’un moment, ils se levèrent ensemble, empoignèrent le bord et, pas à pas, finirent par arriver. Ils s’étendirent alors sur le dos en plein soleil, et du bras se couvrirent le visage.
La machine, en effet, pesait lourd, autant que peuvent peser quatre chapes galvanisées de quatorze pieds, renforcées par cinquante-six pieds de fers en L et en T d’un pouce et demi. Dure technique que celle-là, mais elle était gravée de A à Z dans la tête de nos hommes, car la machine en question était une chaudière destinée à fabriquer du charbon, qu’ils avaient eux-mêmes construite, et la tranchée n’était rien d’autre que le four de chauffe circulaire, résultat également de leur seul travail. Et enfin, si les deux hommes étaient vêtus comme des péons et parlaient comme des ingénieurs, ils n’étaient ni ingénieurs ni péons.
L’un se nommait Duncan Drever et l’autre, Marco Rienzi. Respectivement fils d’Anglais et d’Italiens, ni l’un ni l’autre n’éprouvait le moindre préjugé sentimental en faveur de sa race d’origine. Ils personnifiaient ainsi un type d’Américains qui, comme tant d’autres, a horrifié Huret : le fils d’Européen qui se rit avec autant de légèreté de la patrie dont il a hérité que de la sienne propre.
Mais Rienzi et Drever, couchés sur le dos, le bras sur les yeux, ne riaient pas cette fois-là parce qu’ils n’en pouvaient plus de travailler à partir de cinq heures du matin depuis maintenant un mois, le plus souvent avec un froid de zéro degré. (« Les fabricants de charbon »)

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Et puis, dans ce recueil de 1921 traduit en français par Frédéric Chambert chez Métailié en 1988, il y a ces nouvelles inclassables, hybrides, joueuses, poétiques ou absurdes, presque incongrues au sens de Pierre Jourde, telles « Le marbre inutile », « La crème au chocolat » ou « Le Divin », et celles basculant insidieusement dans une véritable folie, répandant une contagion délicate à nommer froidement dans un réel soudain fragilisé, à l’image de « Le chant du cygne », « Diète d’amour », « La poulie folle » ou, concluant le volume, l’incroyable « Miss Dorothy Phillips, ma femme ». Prises dans leur ensemble, ces 19 nouvelles témoignent d’une palette d’écriture d’une grande profondeur, sachant varier les angles et les terrains pour mieux dissoudre et inquiéter. Du grand art.

Être en même temps médecin et cuisinier n’est pas seulement difficile, c’est dangereux. Et le danger devient réellement grave si le client pratique à la fois le médecin et sa cuisine. J’ai pu moi-même faire la preuve de cette vérité en certaine circonstance où, dans le Chaco, je fus agriculteur, médecin et cuisinier.
Tout a commencé par la médecine, quatre jours après mon arrivée. Mon champ était en plein désert, à huit lieues du premier village, exception faite d’un chantier forestier et d’une petite ferme d’élevage à une demi lieue. Tandis que nous revenions tous les matins, mon compagnon et moi, construire notre maison, nous vivions sur le chantier. Par une nuit très froide nous fûmes réveillés par un Indien du chantier qui venait de recevoir un coup de pelle sur le bras. Le garçon souffrait beaucoup et pleurnichait. Je vis tout de suite que ce n’était rien, mais qu’il mourait d’envie d’être soigné. Comme cela ne m’amusait pas de me lever, je lui frottai le bras avec du bicarbonate de soude que j’avais à côté de ma table.
– Que lui faites-vous ? me demanda mon compagnon, sans sortir le nez de ses couvertures.
– Du bicarbonate, répondis-je et, en m’adressant à l’Indien : Tu n’auras plus mal. Mais pour que le remède soit efficace, il faut que tu appliques un chiffon mouillé.
Évidemment, le lendemain, il n’avait plus rien. Mais sans l’intervention de la poudre blanche enfermée dans le flacon bleu, l’Indien n’aurait jamais consenti à se soigner avec des chiffons mouillés. (« La crème au chocolat »)

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Anaconda » (Horacio Quiroga)

  1. bel article dans « En attendant Nadeau » sur Binyavanga Wainaina

    dont je vous invite à lire la prose

    Lauréat du Caine Prize en 2002 pour « Discovering Home », le Kenyan Binyavanga Wainaina écrit dans Granta (2005, Granta #92) « How to write about Africa » (http://granta.com/how-to-write-about-africa/). L’article est suivi d’un second, puis de « One Day I Will Write About This Place », toujours dans Granta, puis publié séparément. Il est le co-fondateur de « Kwani ? », le magazine littéraire d’Afrique.
    « How to write about Africa » ou comment écrire sur l’Afrique selon Wainaina, si on désire être lu et reconnu comme tel. Un premier conseil, utiliser les mots « Afrique », « Noirceur » ou « Safari » dans le titre. Par la suite placer judicieusement des noms exotiques tels que « Zanzibar », « Masaï », « Zoulou », « Zambèze », « Congo », « Nil » ou alors des épithètes « Grand », « Ciel », « Ombre », « Tambour ». A noter que « Peuple » fait référence aux non-noirs, par contre « Le peuple » désigne les noirs africains. Pour la couverture, une AK-47, des pectoraux puissants, des seins nus, ou à la rigueur des tenues de Masaï, Dogon ou Zoulou. A propos des gens, ne pas trop en parler, ils ont faim et ont autre chose à faire. Par contre ils ont le sens de la musique et mangent des choses que les autres humains ne mangent pas. Il existe aussi des sujets tabous comme les scènes domestiques ordinaires, l’amour, les intellectuels ou écrivains africains, les enfants scolarisés et les mutilations génitales féminines. Les personnages de guerriers semi-nus, loyaux serviteurs et prophètes de toutes sortes sont à inclure, de même que les politiciens corrompus ou guides polygames. Penser aussi à décrire un ancien, souvent très sage, originaire d’une tribu noble. Penser aussi à un Africain mourant de faim, errant de camp en camp, avec des enfants aux yeux pleins de mouches. Le plus gros tabou étant de décrire ou de montrer la mort ou la souffrance des blancs.
    La nouvelle est suivie d’un second texte appelé « The Revenge » dans lequel Binyavanga Wainaina se met en scène à une frontière imaginaire d’Afrique avec deux possibilités. Le « Oui » signifie « Passez et payez 100 dollars », alors que le « Non » signifie « Attrapez les et déportez les ». C’est un peu une scène sado-maso dans laquelle les gens viennent se faire fouetter « Je suis méchant, Master Banya, battez moi, Oh ! Battez moi plus fort ». La scène des 100 dollars est quelque peu autobiographique, comme on le verra plus loin.
    Il raconte ensuite comment ces textes ont été initiés. C’est en réponse à un numéro spécial de Granta sur « L’Afrique » qu’il qualifie de « Greatest Hits of Hearts of Fuckedness », ce qui n’est pas vraiment un compliment. Envoi donc d’un premier texte assez négatif, et réponse de Ian Jack, l’éditeur, qui lui explique le but du numéro spécial et lui conseille de mettre en forme son courrier précédent. Ce qui est fait.
    Suit alors « One Day I Will Write About This Place» (2012, Graywolf, 256 p.) dans lequel il décrit une scène à la maison avec ses parents, Baba et Mum. Il part pour Mwingi avec Kariuki, un ami, pour une inspection dans les champs de coton. Dans le titre « This place » désigne aussi bien le nord du Kenya, que l’Ouganda, pays de sa mère, voire même l’Afrique du Sud où il a fait ses études. En route, ils se détournent vers Gruyere, en réalité un bar tenu par un Suisse perdu au Kenya. De toutes évidences, il ne pense pas que le projet de « Millenium Village » conçu par l’économiste Jeffrey Sachs pour le Rwanda voisin soit une solution pour l’Afrique. Ce ne sera jamais la Suisse. D’où sa dénonciation de l’image de son pays dans la conscience internationale. C’est le sens qu’il faut retenir de ces trois textes qui ironisent sur l’image de son pays.
    De plus, en réaction aux lois qui condamnent l’homosexualité en Ouganda, et qui ont été renforcées en décembre 2013, il déclare publiquement ses préférences. Il présente le tout comme un « lost chapter » (chapitre perdu) dans un semblant d’autobiographie. « I am, for anybody confused or in doubt, a homosexual. Gay, and quite happy » (Je suis pour n’importe qui, troublé ou en doute, un homosexuel. Gay et très heureux). Il publie alors « I am a homosexual, mum» repris dans « The Guardian ». En fait il y a deux versions, l’une antidatée de juillet 2010, lorsque sa mère vivait encore, mais était sur son lit de mort, sous titrée « This is not the right version of events» (ce n’est pas la vraie version des faits) où il conclut « Je ne t’ai jamais ouvert mon cœur, maman. Tu ne me ‘as jamais demandé […] Je suis homosexuel, maman». Suit alors une version, également antidatée de juillet 2010, mais sous-titrée « This is the right version of events » (c’est la vraie version des faits), dans laquelle il se décrit vivant en Afrique du Sud, n’ayant pas vu sa mère depuis 5 ans, bien qu’elle soit malade, ce dont il est triste et honteux, parce qu’il a la trentaine et qu’il n’est pas sûr d’avoir un visa de retour en RSA. Il a pourtant l’intention d’aller à Nairobi, quand on lui apprend l’inéluctable. Et sa tante Grace lui conseille de rester à Cape Town pour ne pas perdre l’espoir d’y retourner. Il avoue son homosexualité, connue de lui depuis qu’il a cinq ans. Et pourtant il a connu des femmes. Sans vrai conviction. Il lui faudra encore 5 ans après le décès de sa mère avant qu’il ne se réalise à Londres. Et là, il a 43 ans. Son père est décédé brutalement d’un arrêt du cœur. Retour sur quand il avait cinq ans. Premiers émois à 5 ans, seconds avec un joueur de golf quand il avait 7 ans. « J’ai cinq ans quand je m’enferme dans un vague bonheur qui ne demande pas grand-chose à personne » « Je ne touche aucun homme. Je lis des livres. J’aime tellement mon père, mon cœur apprend à s’étendre » Et il conclut « Je suis un homosexuel ».
    Dans le même esprit de défense de sa culture « In Gikuyu, for Gikuyu, of Gikuyu » est une courte nouvelle de 5 pages, également parue dans Granta (2008, Granta #103) dans laquelle il raconte son retour au Kenya en 2000 pour l’enterrement de sa mère. A l’aéroport de Mombasa, il découvre qu’il n’a pas son certificat de vaccination contre la fièvre jaune. Les politesses en Kiswahili n’ont aucun effet, contrairement à un billet de 100 dollars. Plus tard, en 2003, à Nairobi, le gouvernement a changé, on le prend pour un kenyan revenant enfin au pays. D’où des questions sur sa tribu d’origine. Il préfère affirmer qu’il est Gikuyu.
    Il faut rappeler qu’il s’est appelé Kenneth Wainaina, mais le Kenneth a vite été confondu avec Kennedy, d’où le changement en Binyavanga. Tout comme son père qui s’appelait Muigai en Gikuyu, mais se faisait appeler Job Wainaina, en fait le nom de son grand père. Ce sont donc des Wainaina de Nakuru, originaire d’un village Kanyariri en Ouganda. Cette généalogie reformulée, il se demande d’où provient ce renouveau d’intérêt pour les origines tribales. Il admet que les Luhya sont forts et font de bons laboureurs. Les Luo sont créatifs et artistes, ils font de bons tailleurs. Les Kamba sont loyaux et font de bons soldats. Mais les Gikuyus ? Ils formaient juste une ethnie. Celle des Bantous et c’est aussi la langue majoritaire du Kenya.
    «A day in the life of Idi Amin Dada » est une nouvelle de Binyavanga Wainaina, issue du workshop de 2003 dans « Seventh Street Alchemy » (2005, Jacana, 228 p.), d’après la nouvelle de Brian Chikwava, le gagnant cette année là. On se souvient de Idi Amin Dada, dictateur fou, violent et sanguinaire, y compris à l’heure de ses repas. Le nom de dada (sœur en swahili) serait du à ce qu’il y avait fréquemment deux femmes dans sa tente, alors qu’une seule était autorisée, l’autre étant sa « sœur ». Analphabète il se fait remarquer par un mélange de zèle et de bouffonnerie. Il sera tout de même élevé au grade d’« effendi », presque équivalent à officier, le plus haut grade pour un africain enrôlé chez les britanniques. Ayant pris le pouvoir, il plonge dans la violence et la paranoïa. Il fait expulser les Asiatiques, puis tous les étrangers. En 75 il se nomme maréchal, et par la suite « roi d’Ecosse ». la nouvelle de Binyavanga Wainaina est plus courte car elle ne décrit qu’un jour de sa vie. Cela se passe en 1983. Amin Dada a déjà quitté le pays. Là il se trouve à Nakuru, au Kenya. Le président du Kenya, Daniel Arap Moi se lève d’habitude à 4.00 heures. Idi Amin Dada est penché sur Mrs Gupta Shah, il y a de la musique indienne et un « Bombay Belodrama », quelque production de Bollywood. L’influence indienne en Afrique… Idi lui propose « You want my banana » que je ne saurai traduire par bienséance. Cela fait une vingtaine d’années que Idi est chauffeur, homme à tout faire chez le Mr Shah, maharajah de son état. Militaire tout d’abord il est maintenant humilié constamment « avec un visage impassible un léger épatement de ses narines. Ce qui ne l’empêche pas de satisfaire la femme du maharajah dans la lingerie. Et de plus il aime repasser. On passe ensuite sur sa vie. Adolescent, il aide sa mère qui « vendait des liqueurs, et son corps, à des officiers de l’armée ». Nommé presque officier, c’était un régal d’entendre « Yessire Afande ». Pour en revenir à Mr Shah, il écrit un roman « Conquérants de l’Empire Britannique », dont il a déjà écrit 1000 mots. L’argument est simple, pour ne pas dire simpliste. L’Inde, ayant déjà un pied à la porte du Kenya, elle prendrait facilement l’avantage sur le continent, et par effet de levier sur l’Angleterre. Quant au fils, il fréquente « The Shrival Manahaval Shah Academy For Successful Gentlemen Who Will Go To Oxford and Cambridge», ce qui n’est pas rien. Depuis quelques temps, la situation est moins sûre, mais la taille de Idi, et la couleur de sa peau met les rares thugs en fuite.
    « Ships in high transit » commence par une pancarte « Do not feed the baboons» (ne pas donner à manger aux babouins), pancarte dont un touriste japonais n’a pas voulu voir, et qui lui a valu une attaque par un grand mâle, qu’il a fallu abattre. Pour une fois ce n’est pas le japonais qui perd. C’est un peu donner au monde l’image de l’Afrique que les Kenyans ont délibérément façonné pour les touristes. Quelle est la réalité, qu’est ce qui est vrai, qu’est ce qui est faux ?
    « Discovering Home» nouvelle avec laquelle il a gagné le Caine Prize en 2002, a été publiée, avec les 5 autres nouvelles de la liste restreinte du Prix sous le titre de « Discovering Home » (2003, Jacana, 240 p.), ainsi que 15 autres nouvelles du Workshop qui a suivi. Dont une autre nouvelle de Binyavanga Wainaina « Ships in High Transit », et d’autres auteurs tels que Chimanda Ngozi Adichie avec « You in America » et « Lagos, Lagos », de Helon Habila « My Uncle Ezechiel » et Véronique Tadjo « Untitled ».
    Dans « Discovering Home », l’auteur narre un voyage qui devrait durer 13 mois depuis Cape Town, jusqu’en Ouganda, terminant avec le 60eme anniversaire de mariage de ses grand-parents. Vol tout d’abord jusqu’à Nairobi, qui est tout de même à plus de 5000 km. Et il retrouve ses parents à Nakuru, au Kenya. « Au Kenya, il y a deux sortes de gens, ceux d’un coté de la ligne qui vont porter des vêtements de troisième main jusqu’à ce qu‘ils soit vraiment pourri ; ils mangent mal, mais les frais scolaires seront payés. De l’autre coté de la ligne, vivent les gens que l’on voit dans les livres de salon, incroyablement exotiques et en nombre moins nombreux que les livres de salon le suggèrent ». « Ces deux groupes de gens se fascinent l’un l’autre. Nous, les modernes sont fascinés par les compétences des anciens ».
    Puis il y a la traversée du pays Masaï qui chevauche la frontière entre Kenya et Tanzanie. Pas le pays Masaï de la télévision, des lions et des acacias. Ils sont dans les Mau Hills, pays de forêts de bambous impénétrables. On rencontre Eddah, la femme de Ole Kamaro le « landlord », bien qu’il précise que les noms ont été changés. Ce sera l’occasion de présenter la culture et société Mau. Donc Eddah est la cinquième femme de Ole, tout juste âgée de 13 ans, fille d’un chef Mau. Elle jouait avec Ciru, la sœur de l’auteur, alors âgée de 8 ans, qui fait le « cauchemar d’avoir été vendue à Ole, en échange de cinquante acres ». Ce qui n’empêche pas Eddah de très vite réaliser qui tenait le pouvoir, en particulier les « Kenya Breweries » (les Brasseries du Kenya), et en plus de prendre un amant, vendeur kikuyu de produits de première nécessité.
    Retour en Ouganda, et on en arrive tout de même à Noèl à Bufumbira, près de la frontière de l’Ouganda avec le Rouanda. On y apprend que certaine femmes Tutsi ont peur du soleil, et donc ne sortent pas de leurs cases, nourries à la cuiller par leurs serviteurs Huttus. Il a sur l’Ouganda une vision spécifique « C’est un pays qui n’avait pas seulement atteint le fond du trou dans lequel certains pays tombent ». Bien que le pays y tombe, il se reconstruit. Et il a cette très belle formule « Ce pays me donne espoir que ce continent n’est pas incontinent ». Il faut rappeler que l’on est en décembre 1995, donc après le génocide de l’été 1994.

    Qui se souvient encore de la révolte des Mau Mau, dans les années 50. Peuple kikuyu, hautement socialisé et organisé politiquement. Mais qui a été opprimé par les anglais qui aboutira, après 110000 morts et 20000 prisonniers en camps (contre 200 morts anglais), à l’élection de Jomo Kenyatta, ancien chef rebelle qui proclame que « la propriété foncière est la clef de voûte de mon peuple », alors que les anglais ont interdit l’acquisition de terre par des Africains. Il faut dire que ce n’st en septembre 2015 qu’une statue a pu être dressée dans le parc « Uhuru », ce qui signifie « liberté », en swahili, à Nairobi en hommage aux morts avec ces mots gravés « « Le gouvernement britannique reconnaît que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale. ». Tout de même, après 60 ans….J’apprends par la même occasion qu’il y a toujours un « haut-commissaire du Royaume-Uni au Kenya ». Sans doute parce que la République ne sied pas aux anciennes colonies de l’Empire. On pourra néanmoins lire Romain Gary, qui y fait plusieurs fois allusion dans « Les racines du ciel » (1972, Folio Gallimard, 494 p.), bien que plus sensé dénoncer la chasse aux éléphants « Les racines étaient innombrables et infinies dans leur variété et leur beauté et quelques-unes étaient profondément enfoncées dans l’âme humaine – une aspiration incessante et tourmentée orientée en haut et en avant – un besoin d’infini, une soif, un pressentiment d’ailleurs, une attente illimitée ». On lira de préférence « La Piste Fauve » de Joseph Kessel (1954, Galimard, 376 p.), plus proche. Mais que d’extraire « Ô grands lacs ! Ô vertes collines ! Ô vallée du Rift ! Ô pistes fauves ! Afrique ! », n’est-ce pas donner l’exemple, selon Binyavanga Wainaina de ce qu’il ne faut pas écrire sur l’Afrique ? On lira aussi « Mau Mau and the Kikuyu » par Louis Seymour Bazett Leakey (2004, Routledge, 144 p.). L’auteur se défini comme un « Africain blanc ». Il est paléontologue, élevé dans la culture kikuyu dont il parlait parfaitement la langue. Avec sa femme Mary, ils mènent des fouilles dans les gorges de l’Olduvai qui entaille la vallée du Rift au nord de la Tanzanie. En 1959, ils découvrent un crâne d’Australopithecus boisei, le « Zinjanthrope », a et en 1973 les ossements d’Homo habilis. Ce dernier est daté entre 2.5 et 1.5 Ma.
    Dans son livre sur le problème kenyan, il tente de justifier la place dominante de la «tribu blanche» tout en «comprenant» et «acceptant» les Kikuyu. Il identifie fort bien le problème agraire lié à la prolétarisation des paysans sans terre. Alors que c’était une des caractéristiques de la société kikuyu. Ces terres ont été souvent accaparées par les colons. Il dénonce alors les leaders «pas très intelligents» qui «se livrent à des menées subversives», en particulier ceux de la « Kenya African Union » (KAU) dont Jomo Kenyatta lui-même. Que ces terres aient été « volées » est «un mensonge délibéré». D’ailleurs elles appartenaient aux Masaï «avec qui on a signé un traité». Sa conclusion est alors que les colons se conduisent de manière plus «chrétienne […] en permettant aux Africains qui se comportent décemment» de manger dans les restaurants réservés aux Blancs. Il ne précise pas si cela pourrait se faire aux mêmes tables. Dans un second livre, il suggère la manipulation du peuple kikuyu par « la souillure Mau Mau ».
    L’important dans ces histoires et ces pays, n’est pas tant l’approche historique que le résultat sociologique. Peu d’années d’un colonialisme acharné, globalement amorcé en 1872 avec Disraeli proclamant l’« Empire Britannique », mais l’« Empire Colonial Français » n’est pas loin, ce qui aboutira à la Conférence de Berlin de 1885. Pour la Belgique, c’est un peu différent, le Congo étant déclaré en 1908 possession personnelle pendant vingt-quatre ans du roi Léopold II. On ne peut donc accuser le pays d’avoir pillé l’état. Les possessions de l’Allemagne telles que le Togoland et Kamerun, ou Deutsch-Ostafrika ne survivront pas à la première Guerre en 1918. Et ce pillage organisé par l’Europe va durer jusqu’à l’indépendance dans les années 60. Soit un petit siècle, qui a suffit pour presque anéantir les cultures ancestrales, avant de plonger les pays dans une corruption effarante et un chaos non moins destructeur.
    On part tout de même d’une « mission civilisatrice », prônée par la IIIeme République en France et l’Angleterre Victorienne. Les peuples des pays nouvellement acquis ne seraient pas citoyens, mais des sujets. L’état de citoyen étant conditionné à une certaine « civilité ». En France on a même été jusqu’à se questionner sur l’application de la « Déclaration des Droits de l’Homme » aux colonies. Ce qui fait la différence avec le Royaume Uni où tous sont sujets de la royauté. Il est vrai que le commerce des esclaves dérange ces belles déclarations de principes. Vouloir le beurre noir et l’argent du beurre noir, et en prime les métisses qui le barattent….
    La colonisation consiste alors bien vite à terroriser la population, prendre le bétail, brûler les cases et repartir, sans autre projet de mettre en place un ordre politique nouveau. Les autorités avaient tout intérêt à maintenir les populations en état de dépendance. Après la Première Guerre, la situation évolue avec un aspect financier accru. C’est la course à l’exploitation des ressources locales. De moins en moins « rentables » au sens européen du terme, la colonisation ne pouvait plus assumer les coûts de la modernisation avec des bénéfices politiques et économiques de plus en plus incertains. Il est frappant alors que l’effondrement va d’abord frapper les pays les pays les plus réformateurs. Les colonies portugaises, très réactionnaires, telles que les a connues Antonio Lobo Antunes en Angola, seront les dernières touchées.
    Binyavanga Wainaina, du Kenya, reste cependant très critique envers ce concept d’afropolitain qu’il qualifie de « symbole grossier de marchandisation culturelle ». Nommé « Young Global Leader » auprès du World Economic Forum de Davos en 2007, il a d’ailleurs décliné la proposition. « It would be an act of great fraudulence for me to accept the trite idea that I am going to significantly impact world affairs » (Ce serait un acte de grande malhonnêteté pour moi d’accepter l’idée que je pourrais avoir un impact significatif sur les affaires du monde).

    Publié par jlv.livres | 5 juillet 2019, 20:46

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