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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Forêt vierge » (Ferreira de Castro)

L’enfer amazonien du caoutchouc en 1900, beauté et cruauté cataclysmiques.

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Tout l’immense bassin de l’Amazone aboutissait à ce port, qui s’ouvrait sur le restant du monde et où, fréquemment, pénétraient les majestueux transatlantiques de gros tonnage. Venus d’Europe, ils remontaient jusqu’à Manaos, et certains, plus hardis et se fiant à la profondeur du fleuve mystérieux, poussaient même jusqu’à Iquitos. Leur coque de fer, leur sombre couleur et leurs lignes dures contrastaient avec l’élégance native des « gaïolas », dont les deux ponts découverts n’avaient pas un recoin démuni de clous pour y fixer un hamac, propice à la rêverie, à la sieste et au farniente. Tandis que le jet de l’ancre des longs courriers s’accompagnait d’un bruit brutal et impératif, les agiles « gaïolas », entraînées aux haltes fréquentes et imprévues qu’exige le service de cabotage de débarcadère en débarcadère et qui durant tout leur long voyage sur les rivières de l’intérieur sont esclaves des caprices de la sonde, mettaient beaucoup moins de sérieux dans cette manœuvre, et leurs chaînes d’ancre fusaient comme un éclat de rire.

Émigré au Brésil de 1910 à 1919 (de ses 12 ans à ses 21 ans), le journaliste et écrivain portugais José Maria Ferreira de Castro a connu de toute première main pendant quatre ans le métier de seringuero, l’ouvrier agricole chargé de recueillir le latex sur l’arbre, au cœur de la forêt vierge, dans le cadre d’une plantation capitaliste. Utilisant ses souvenirs pour fournir la matière principale d’un roman réaliste cru, il publie en 1930 « Forêt vierge », qui restera son texte le plus acclamé, et le plus célèbre, durant toute sa carrière littéraire. J’ai découvert ce roman grâce à Jérôme Lafargue, libraire d’un soir chez Charybde en juin 2017 (on peut écouter sa présentation ici), dans la traduction réalisée par Blaise Cendrars en 1938, disponible de nos jours aux Cahiers rouges de Grasset.

D’autres résiniers, à destination des exploitations de caoutchouc du Madeira, étaient déjà là. Quelques-uns amenaient femme et enfants avec eux. Haillons, misère physiologique, expression maladive des petites gens habitués à souffrir et à ne pas se nourrir à leur faim, ces pauvres cultivateurs noirs qui émigraient en forêt présentaient tous les caractéristiques et les tares de la promiscuité et d’un genre de vie ambulatoire.

 

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Si le roman vaut nécessairement par ses descriptions méticuleuses (et néanmoins presque poétiques) de la flore et de la faune, de la géographie et de l’hydrographie de la jungle amazonienne, il n’en constitue pas moins une puissante et rusée narration sociale et politique. Si les confins du rio Madeira, au nord-ouest du Brésil, plus proche en réalité du voisin du nord, le Venezuela, que des grands centres urbains de son propre pays, fournissent un cadre d’une rudesse impitoyable (on pourra songer ainsi à la jungle guyanaise mise en scène par Wilson Harris dans ses romans « Le palais du paon » ou « L’échelle secrète »), par l’effet de la nature (insectes, serpents, maladies et fièvres y sont réellement omniprésents), c’est certainement par sa prise en compte froide et cruelle de l’avidité des nantis à l’œuvre ici, dans un pays encore terre de conquête, où l’esclavage n’a été aboli qu’en 1888 (le plus tardivement de toute l’Amérique du Sud), et où les propriétaires (bien davantage que dans le poignant « La prisonnière des Sargasses » de Jean Rhys, par exemple) demeurent bien décidés  à récupérer par tous les moyens d’asservissement légal qu’ils peuvent imaginer cette main d’œuvre docile et bon marché qu’ils ont fini par perdre, malgré tous leurs efforts retardateurs (nantis dont la morgue redoutable et la bonne conscience impavide fournissaient déjà une bonne part de la terrible saveur des « Mémoires posthumes de Brás Cubas » (1881) de Machado de Assis, considéré comme l’un des textes fondateurs de la littérature brésilienne).

Durant son séjour à Bélem, Alberto avait eu le loisir de se familiariser avec tous ces noms évocateurs que les colonisateurs portugais avaient plantés jadis comme des jalons dans ces contrées inhospitalières où ils pénétraient flanqués de quelques pièces d’artillerie et escortés de beaucoup, beaucoup d’ambition.
Ces noms, chers à son esprit et que les âges avaient patinés de fastes et d’héroïsme, lui mettaient aujourd’hui du baume à l’âme. Il y puisait une consolation secrète et comme une revanche de civilisé à l’encontre des Céaréens abrutis et de l’indifférence qu’affectaient à sa condition d’homme éduqué des canailles comme son oncle ou Balbino.
Quand il suivait les cours de l’université, le passé de sa patrie se présentait à lui comme un modèle à suivre, comme une leçon à apprendre et à retenir pour la grandeur de son pays. Les exploits mentionnés dans l’histoire du Portugal, les actions d’éclats de sa race, l’épopée des « descobridores », leur gloire rejaillissaient sur toute la collectivité lusitanienne, étaient un trésor sacré appartenant à tous, et, personnellement, il y puisait beaucoup de réconfort dans l’infortune. Mais depuis son exil, le contact forcé avec les Brésiliens avait encore exacerbé son patriotisme.

 

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L’histoire d’Alberto, l’étudiant monarchiste exilé politique après son implication dans la lutte contre la république portugaise, contraint pour survivre de s’engager comme seringueiro, propose ainsi un roman d’apprentissage pas tout à fait comme les autres, cruel et âpre certainement, érudit sans être pesant, mais aussi joliment ambigu, avec son protagoniste qui oscille benoîtement entre les statuts de héros et d’anti-héros en fonction des circonstances et de son évolution intime. Un grand roman, indéniablement.

Malgré cette déclaration optimiste, les « seringueiros » se regroupèrent en donnant des signes de profond découragement. Ah, oui, c’en était fait du beau rêve qui les avait entraînés ici. La gomme se dévalorisait. On gagnait tout juste de quoi manger, de se payer, le dimanche, quand ils venaient s’approvisionner au magasin du « Paradis« , un kilo de manioc et autant de viande séchée. Ceux qui à force de travail et de surmenage, réussissaient à se faire octroyer une avance, n’arrivaient pas à la rembourser. La nourriture la plus stricte coûtait beaucoup plus cher que ne rapportait la récolte de la semaine. Il fallait se priver de tout pour se procurer les quelques mètres de toile nécessaires à la confection d’une blouse neuve ou pour arriver à avoir le litre de tafia où noyer son chagrin. Quelle désillusion ! Le retour au village natal, là-bas, dans les plaines du Céara, devenait d’année en année plus problématique. Certains « chemins » ne donnaient pas plus de deux gallons par jour, quand encore ils les donnaient, et il fallait faire au moins deux tournées pour récolter ça ! et à la fin de la semaine on totalisait trois boules de caoutchouc et quelques kilos de « sernamby« , lequel ne valait d’ailleurs presque rien. Et dire que tous ces maudits crétins de bleus, qui débarquaient, s’imaginaient pouvoir faire rapidement fortune et s’en retourner très prochainement chez eux, riches à millions, comme l’avaient fait les premiers colons, les pionniers qui avaient planté leur « boîte à lait » dans les caoutchoutiers sauvages de la forêt vierge. Oh, les imbéciles ! Et les vieux résiniers désabusés méprisaient d’autant plus les nouveaux venus qu’ils devinaient que ces illusions et ces bobards étaient ancrés dans leurs cerveaux, et leur mépris allait jusqu’à la haine.

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  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 4 juillet 2017

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