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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Le monde romanesque de Milan Kundera » (Kvetoslav Chvatik)

En 1994, la superbe première grande monographie consacrée à Kundera, et à ses huit premiers textes.

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En 1994, avec à son actif six romans et un recueil de nouvelles écrits en tchèque, en ayant désormais revu personnellement les traductions françaises pour qu’elles puissent le cas échéant servir de fondation pour les autres traductions, depuis son installation définitive en France en 1975, Milan Kundera est l’auteur à présent mondialement célèbre d’une œuvre originale, ancrée, de son aveu même, dans le grand roman d’Europe centrale, explorant les facettes contemporaines d’un désarroi, d’une ironie historique aussi bien qu’individuelle, et de la manière dont les quêtes personnelles peinent le cas échéant à s’inscrire dans un schéma plus général des choses. Quelques mois avant la parution de son septième roman, « La lenteur », qui sera le premier à avoir été écrit directement en français, le théoricien littéraire tchèque Kvetoslav Chvatik, lui-même réfugié politique en Allemagne depuis 1979, publiait (en 1994, donc) l’une des premières grandes monographies consacrées à l’auteur. Traduite de l’allemand par Bernard Lortholary chez Gallimard en 1995, associée à dix textes théoriques de Milan Kundera lui-même, jusqu’alors jamais édités en volume, cette somme de dix chapitres donnait pour la première fois une véritable vue d’ensemble d’une œuvre littéraire qui, loin de s’arrêter après son troisième roman, « La valse aux adieux » (1976), et le départ de Tchécoslovaquie, comme l’avait pourtant pensé l’auteur en son temps, était alors toujours en mutation.

Dès ses premières nouvelles, Kundera mettait en valeur l’image du personnage qui se réalise au cours de l’histoire, le thème du récit et la réflexion intellectuelle. Il n’en revient pas pour autant à l’imbrication causale des événements ni à la définition claire du personnage littéraire, telles qu’elles se pratiquaient couramment dans la prose du XIXe siècle ; mais il se souvient de la tradition de ce qu’il appelle la « première mi-temps de l’histoire du roman », caractérisée par les œuvres de Rabelais, Sterne et Diderot. Il n’imite toutefois pas cette tradition, et s’applique plutôt à en faire revivre les impulsions pour qu’elles se transforment dans la conscience du narrateur moderne.

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Après deux premiers chapitres en forme d’introduction générale situant la position spécifique de Milan Kundera dans une forme d’histoire du roman européen (« Crise du récit et possibilité d’une histoire ») et dans le rapport de la prose et de la poésie (« Poésie et vérité »), « Le monde romanesque de Milan Kundera » étudie successivement l’évolution de l’écriture, du maniement des thèmes, des personnages et des motifs, publication par publication, de la première parution des nouvelles de « Risibles amours » en 1963 (« Naissance du prosateur ou : un don Juan de l’époque tardive ») au choc initial de « La plaisanterie » en 1967 (« La plaisanterie de l’innocence et la plaisanterie de l’Histoire »), de l’exploration de « La vie est ailleurs » en 1973 (« L’âge lyrique ») à la conclusion provisoire que voulut être « La valse aux adieux » en 1976 (« Une comédie noire des adieux, ou l’époque de l’Épilogue« ), de la renaissance française par « Le livre du rire et de l’oubli » en 1979 (« À la recherche de l’action perdue ») au succès planétaire, malgré la trahison relative qu’en représentera l’adaptation cinématographique, de « L’insoutenable légèreté de l’être » en 1984 (« La planète de l’inexpérience ») pour s’achever avec le dernier roman écrit d’abord en tchèque, « L’immortalité », en 1990 (« À la recherche du geste perdu ») et par une véritable conclusion générale (« La poétique du roman européen chez Kundera »), s’appuyant largement sur l’essai « L’art du roman » de 1986 – conclusion bien évidemment provisoire, de facto, Milan Kundera ayant publié quatre autres romans après que Kvetoslav Chvatik ait produit son analyse.

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Milan Kundera en 1973 ® AFP

C’est une idée proche de ce que Kundera a formulé dans L’art du roman. À ses yeux aussi, le roman est l’ennemi mortel du totalitarisme, du pouvoir illimité du dogme et d’une « vérité unique », de l’esprit de l’infaillibilité, de l’intolérance et du fondamentalisme. C’est pourquoi le roman n’a aucune chance sous les régimes totalitaires. Le roman européen est depuis ses débuts démocratique, pluraliste, individualiste, et la polyphonie des valeurs et de la structure est son caractère constitutif : « Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. C’est le territoire où personne n’est possesseur de la vérité absolue, ni Anna ni Karénine, mais où tous ont le droit d’être compris, et Anna et Karénine. »
Pour compenser cette pluralité, le chaos de la réalité, l’anarchie de la liberté, pour convaincre le lecteur de sa vraisemblance artistique interne, le roman doit avoir une forme rigoureusement structurée, il doit former un tout systématiquement ordonné et structuré par sa logique interne. « La cohérence architectonique, la construction solide, l’imbrication sans faille des différents éléments » – la définition que donne Llosa du roman serait une bonne définition des romans de Kundera. De même que, dans les opéras de Wagner, les différents instruments reprennent le « leitmotiv » central de la composition, les « leitmotive » des romans de Kundera sont repris par les différents personnages. Les motifs se retrouvent de livre en livre, et le petit motif secondaire d’un roman devient un motif principal du suivant. (…) Nous pourrions ainsi continuer en montrant que presque tous les motifs de Kundera se retrouvent de livre en livre, se changent de thèmes secondaires en thèmes principaux, s’enrichissent de nouvelles variations et apparaissent dans d’autres contextes thématiques et sémantiques. – L’œuvre romanesque de Kundera forme un tout cohérent, un univers imaginaire autonome ; il est construit sur la base d’un cercle de motifs et de thèmes précisément tracé avec leurs variations et leurs combinaisons instrumentalisées à travers différentes stratégies narratives.

Essai littéraire d’une grande qualité, qui ne se contente pas de décortiquer avec intelligence et empathie le travail de Milan Kundera jusqu’en 1994, mais qui tente avec un certain brio d’apporter sa propre contribution à la compréhension d’une esthétique et d’une politique contemporaines du roman européen, « Le monde romanesque de Milan Kundera » est aussi une formidable machine à donner envie de lire (avec le risque évident de tout texte universitaire quant au dévoilement des intrigues, même si Milan Kundera n’écrit bien entendu pas des romans à suspense, et annonce même souvent très en amont, par ses jeux de flashbacks, les ressorts dramatiques les plus évidents afin d’en désamorcer, autant que possible, le kitsch), et plus encore de relire, donc, les textes beaucoup plus rusés et sophistiqués que ce que leur première apparence, trompeuse, laisserait supposer, que sont « Risibles amours », « Le livre du rire et de l’oubli » ou « L’insoutenable légèreté de l’être », pour ne citer que trois des huit textes inclus ici.

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