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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Nous étions l’avenir » (Yaël Neeman)

Le puissant récit d’une enfance et d’une adolescence au kibboutz dans les années 1960-1970.

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En fait, le récit de notre création, celui de la création d’un monde nouveau, n’a jamais existé. C’est peut-être pourquoi nous nous le sommes raconté. Nous n’avions pas de langue écrite, ni même un langage dans lequel traduire notre vie pour les citadins.
Nous pensions que les masses se joindraient à nous. Les noyaux de l’HaChomer Hatzaïr, les volontaires de par-delà les mers, les travailleurs du monde entier. Nous ne savions pas que  étions nés en 1960 sur une étoile dont la lumière était morte depuis longtemps et qui sombrait déjà dans la mer. Nous ne savions pas que le mouvement kibboutzique avait été au faîte de sa gloire dans les années 1930, à l’époque des « Murs et tours » et qu’avant même la création de l’État d’Israël en 1947, la population des kibboutzim avait atteint son maximum et représentait 7 % de la population juive vivant en Israël. Ce pourcentage avait déjà chuté en 1948 et n’était plus que de 3,3 % dans les années 1970.
Nous ne savions pas que notre étoile n’éclairait plus qu’elle-même. Nous nous pensions semeurs et bâtisseurs.
Nous sommes nés en 1960 dans le kibboutz Yehi’am, le plus beau kibboutz du monde, avec le vert de ses pins, le mauve de sa couronne de bosquets et le jaune de ses genêts, fondé en 1946 sur une colline, au-dessous d’une forteresse datant des Croisés. Nous sommes nés dans le groupe Narcisse, seize enfants, huit garçons et huit filles, un groupe gracieux, pour la plupart enfants tardifs des Hongrois fondateurs qui avaient bâti le kibboutz avec l’aide d’un noyau israélien.

L’éditrice littéraire israélienne Yaël Neeman a cinquante-et-un ans et déjà deux romans derrière elle lorsqu’elle publie en 2011 l’impressionnant « Nous étions l’avenir », récit d’une enfance, d’une adolescence et d’une jeunesse au kibboutz, les siennes.  Traduit en français en 2015 par Rosette Azoulay avec l’aide de Rosie Pinhas-Delpuech, chez Actes Sud, il ne s’agit évidemment pas du premier roman ou récit voulant faire partager à son lectorat l’expérience probablement unique au monde que fut le kibboutz israélien, depuis la création de Degania en 1909 : dès 1946, dans son roman « La tour d’Ezra » (avec cette curieuse traduction française du titre original « Thieves in the Niight »), Arthur Koestler s’inspirait de son séjour de quelques mois en tant que pionnier au sein d’un petit kibboutz de Galilée en 1926-1927, tandis que, par exemple, les premiers romans d’Amos Oz (« Ailleurs peut-être » en 1966, ou « Toucher l’eau, toucher le vent » en 1973), ou beaucoup plus récemment, son « Entre amis » (2012), sont fermement inscrits dans cette réalité si particulière, et que Batya Gour en avait fait le théâtre de son troisième polar mettant en scène le commissaire Michaël Ohayon (« Meurtre au kibboutz », 1992). Le numéro 10 de l’excellente revue de l’Inalco, Yod, était d’ailleurs, en 2005, entièrement consacré à la mythologie littéraire du kibboutz. Non, si le texte de Yaël Neeman est si impressionnant, ce n’est pas tant par son thème lui-même que par la forme très singulière du regard porté sur lui.

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À partir de la cinquième, on nous permit d’assister aux séances des adultes attendues par tout le kibboutz. Une fois par semaine, nous nous rassemblions dans la grande salle à manger et nous asseyions en rangs. La projection commençait en retard, tout comme les conférences du soir et le dîner du vendredi soir, en attendant que l’accord se fasse sur l’ouverture et la fermeture des fenêtres. Ces contestations se déroulaient comme un film muet qui se répétait invariablement avant la séance. Au début, ceux qui voulaient que les fenêtres soient fermées se levaient, les fermaient et se rasseyaient, le tout sans un mot. Ensuite ceux qui voulaient que les fenêtres soient ouvertes se levaient, les ouvraient et se rasseyaient. Et ce manège se répétait suivant une séquence connue d’eux seuls.
Personne n’intervenait, ni les enfants, ni les adultes. Nous le savions tous – cela venait de là-bas (la grande majorité des Hongrois, tant ceux des Ouvriers que ceux de Premier Mai, venaient de là-bas, et là-bas, m’avait raconté ma mère un jour où j’étais malade, le Danube gelait en hiver. Et là-bas, nous avait raconté une autre ancienne, on y avait jeté tant de cadavres de Juifs fusillés que le Danube était rouge de sang). L’explication de ce manège d’ouverture et de fermeture des fenêtres nous fut révélée par un des enfants qui composaient notre mille-pattes : ceux qui avaient été emprisonnés dans des camps, ou qui s’étaient dissimulés dans des cachettes où ils avaient failli suffoquer voulaient ouvrir les fenêtres, et ceux qui étaient restés à l’air libre, ou sur lesquels on avait lâché les chiens, voulaient les fermer. Nous attendions. Ceux qui fermaient et ceux qui ouvraient.

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La forteresse de Yehi’am en 1998

Comme elle l’explique en partie dans un entretien (à lire ici), Yaël Neeman a su trouver une écriture spécifique, à la fois extrêmement factuelle et exprimant volontairement très peu de recul, sans affecter toutefois de se situer à hauteur d’enfant, mais bien à l’exact ressenti de la jeune fille qui quitte le kibboutz à la fin du récit. La retranscription de l’expérience socialiste radicale et approfondie des kibboutzim de l’HaChomer Hatzaïr n’en est bien entendu que plus puissante, et cette aventure fondamentalement collective – et collectiviste – retentit à chaque page dans l’usage d’un « nous » dont ne se dégagera que très difficilement, en fin d’ouvrage, un « je » hésitant et maladroit. Cette utopie réellement vécue prend ainsi par moments certains accents de l’expérience de pensée conduite par Ursula K. Le Guin dans « Les dépossédés ». Comportant de facto DEUX récits dont le choc, pour progressif qu’il soit en apparence, n’en est pas moins brutal, « Nous étions l’avenir » juxtapose avec un grand brio une enfance et une pré-adolescence sans questions, avançant avec la force de l’évidence, ne mentionnant soigneusement aucun contexte politique (ni la guerre des Six Jours lorsque la narratrice, derrière son « nous », a sept ans, ni celle du Kippour lorsqu’elle en a treize, par exemple), avec une adolescence et un début de jeunesse que guettent le doute, le sentiment d’inadaptation et d’obsolescence programmée qui culmineront avec le bref récit du service militaire, marquant presque la fin de l’ouvrage. Voir ainsi exprimés sans façons – et sans politisation, précisément – les doutes existentiels rampants de cette incroyable « aristocratie israélienne de gauche » que furent en leur temps les kibbounitzkim, tels que mentionnés, et pas toujours à mots couverts, par le Tom Segev de « 1967″ ou par le Ron Leshem de « Beaufort », constitue une formidable expérience de lecture que l’on peut à bon droit rapprocher de celle, pourtant fondamentalement différente, fournie par le « Refuzniks » de Martin Barzilai.

Nous chantions aussi avec conviction le chant des bataillons de Boudienny se lançant au combat : « Ay, Ay, Ay, voici venir les cosaques chargeant l’ennemi. » Nous ne savions pas qu’il s’agissait d’une bande d’émeutiers et de brigands en route vers des carnages. De même, nous ne savions rien de Staline, de Lénine, de Trotski, rien de leurs alliances ni de leurs scissions. Nous n’avions jamais entendu parler du Goulag, ni des millions d’hommes assassinés à cause de leur foi ou de leur loyauté envers l’un ou l’autre. Nous savions leurs noms, comme nous avons su ceux des généraux de Tsahal après 1967. Nous pensions que tous étaient des héros qui avaient vaincu les nazis et nous conduisaient désormais vers un monde meilleur : Uzi Narkis, le héros de la guerre d’Indépendance, Moshe Dayan, Staline et Lénine.
Nous savions que nous croyions en l’esprit humain et aux grands espaces verts. Qui pourrait parler contre l’esprit humain ? Qui pourrait s’opposer aux grands espaces verts ?

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Yael_Neeman

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