☀︎
Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Réalités métissées » (Éric Bohème)

33 textes courts, de toute nature, insérés en coin adroit entre France et Côte d’Ivoire.

x

Unknown

France et Côte d’Ivoire, Paris et Abidjan, campagne bourguignonne ou brousse du côté de Sassandra : deux univers disjoints, pourtant liés par l’Histoire comme par le présent, qu’il s’agit bien ici d’entrechoquer, entre joie et tristesse, entre gouaille et mélancolie. Éric Bohème, qui vit à l’année entre les deux pays, et qui connaît bien par ailleurs d’autres pays africains, tente ce pari dans ce recueil de nouvelles et de textes divers,  de « Réalités métissées », publié en 2017 aux éditions de la Lagune, cinq ans après son premier roman, « Zone 4 ».

Cet état de fait avéré et vérifié laisse à penser que le Consulat de France se livre à une véritable arnaque en profitant de son monopole pour délivrer les visas.
Depuis cette navrante expérience, les procédures ont pu évoluer. Mais ce qui ne change pas, c’est qu’à force de désillusions successives, la jeunesse ivoirienne, les cadres ivoiriens, les artistes et intellectuels ivoiriens, bref tous les talents de la Côte d’Ivoire, se détournent de la France et tournent leurs regards comme leurs projets vers d’autres pays plus ouverts, plus accueillants, plus respectueux. (« Arnaque aux visas »)

Réalités complexes sur lesquelles beaucoup de clichés ont été et sont véhiculés, et sur lesquelles heureusement beaucoup de très beaux textes ont été écrits, les relations mythologiques et psychologiques franco-africaines ne se laissent pas approcher si facilement en littérature. Éric Bohème a tenté et largement réussi ce pari-là, même si, par nature, un tel recueil apparaîtra inégal à l’occasion à la lectrice ou au lecteur. Qu’il procède par comparaisons le plus souvent enjouées, à propos de sécurité sociale et de solidarité familiale, de courses en taxi et d’erreurs de lieux, de consulats et de délivrances de visas (le contraste ne se nichant pas ici où on pourrait naïvement le croire, tandis que tout Français ayant déjà invité un ami ivoirien, sénégalais, béninois ou burkinabé à venir en visite « chez nous » comprendra bien ce que signifie, amèrement, le texte « Arnaque aux visas »), ou encore d’obtention de permis de conduire, qu’il procède par parodies éventuellement cruelles, lorsque le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy devient un discours de Paris de Laurent Gbagbo, lorsque le virus Ebola s’empare du petit Liré de Joachim Du Bellay,  lorsque le port d’Amsterdam de Jacques Brel se mue en port d’Abidjan, lorsqu’un smartphone dernier cri revisite l’histoire de la « Reine Pokou », ou lorsque l’avidité généralisée (dans les deux pays et ailleurs) vient tordre un conte classique des frères Grimm, ou qu’il procède par récits véritables, nimbés d’une étrange mélancolie sur laquelle on pourrait revenir à loisir, Éric Bohème sait indéniablement manier simultanément l’humour, l’émotion et la réflexion.

x

ob_795cca_15-04-0026-abidjan-paroles-de-taxi

Le drame de l’Europe, c’est que l’homme européen est trop entré dans l’histoire. Dans cette histoire si riche, il n’y a plus de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. (« Le discours de Paris »)

On ne trouvera sans doute pas ici la magie du verbe et le déchaînement rythmique que l’on trouve souvent, aux abords de certains thèmes voisins, chez le Florent Couao-Zotti de « L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes » ou chez la Ken Bugul de « Rue Félix-Faure », par exemple, ou encore chez le Gauz de « Debout-payé », le Sami Tchak de « Place des fêtes » ou le Joss Doszen de « Pars mon fils, va au loin et grandis ». Lorsqu’il navigue entre des situations plus légères et des comparaisons plus risquées, Éric Bohème ne trouve peut-être pas toujours le registre d’écriture parfaitement adapté, mais il y a un charme diabolique dans cette hésitation même, que ce soit à propos de démographie (« La peau de la banane »), des liens parfois ambivalents entre les ONGs et leurs « fixers » (« Croissance négative »), d’afro-centricité, d’infidélité, de mutation d’une solidarité en rapacité (« C’est duuuuuuur »), de trafic d’antiquités (« Le maître de Bouaflé »), ou d’art suprême de la débrouille (« Tout beau tout propre »).

x

NDiouryah-01

C’est peut-être bien dans quatre textes un peu « à part » dans le recueil qu’Éric Bohème se révèle vraiment à son meilleur, exhumant alors un singulier mélange de réalité dure, de poésie nostalgique et de gouaille indéracinable, pour évoquer un parcours d’ancien soldat au service de la France (« Monsieur Ernest et Émilie »), un rayon de soleil métaphorique dans un vieillissant restaurant ferroviaire (« Buffet de gare »), un presque paradoxal ecclésiastique dans la province française (« Curé de campagne »), ou, surtout, un puissant et ultra-moderne trader ivoirien confronté soudain à la maison de sa jeunesse (« Réminiscences »).

L’odeur ! L’odeur de la maison, cette fragrance douce et embaumée à la fois, maintenant le cernait, l’envoûtait, lui faisait perdre sa belle assurance. Elle apportait ou portait en elle tant de réminiscences… La fenêtre qui grinçait la nuit et le terrorisait lorsque son grand frère disait avoir vu un boa entrer. L’auvent sous lequel il avait voulu embrasser la fille de leur bonne. Le tiroir fermé à clé dont jamais ils ne surent ce qu’il contenait. Les photos de leur père en concert à Abidjan, à Accra, à San-Pédro. Les robes européennes de leur mère, qu’il avait rapportées d’Italie. Enfin le réfrigérateur, le premier dans tout Sassandra, dans lequel les voisins venaient stocker des boules d’attiéké  pour qu’elles ne deviennent pas sures.
La villa n’avait plus sa splendeur d’antan, lorsqu’elle était décorée de couleurs vives et couverte de bougainvilliers, de bignones et d’autres fleurs grimpantes. Les volets étaient tombés, plusieurs portes s’étaient dégondées, il manquait un carreau sur trois au carrelage, une fuite d’eau avait dégradé le sol du salon, la cuisine n’en portait plus que le nom, même ses placards avaient disparu, l’électricité ne fonctionnait plus, les chambres avaient été souillées par les déjections de chiens maraudeurs et les toilettes étaient cassées. Curieusement, l’eau coulait encore quand il tourna le robinet du seul lavabo qui subsistait.
Le SMS qu’il lut à ce moment-là l’avertit d’une probable remontée des taux obligataires américains. Il se devrait de réagir lundi dès la première heure en couvrant ses engagements, car il ne s’agissait pas d’alerter ses concurrents et de leur laisser deviner qu’il avait considérablement augmenté ses investissements sur cette classe d’actifs depuis le début du mois. (« Réminiscences »)

x

AVT_ric-Boheme_8433

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :