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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Dimensions of Citizenship » (Collectif)

Questionner en profondeur la notion contemporaine de citoyenneté, par le biais de la géographie, de l’architecture et de l’imagination créatrice.

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LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE

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La Biennale d’architecture de Venise, qui a lieu les années paires (les années impaires étant dédiées dans les mêmes lieux, Arsenal, Jardins et pavillons nationaux éparpillés dans la ville, à l’art contemporain) est par nature inégale, tout spécialement pour le simple curieux ou le visiteur profane, auxquels les arcanes techniques proposés par certaines réalisations risquent le plus souvent d’échapper. Année après année, les pavillons qui proposent une incursion politique compréhensible dans l’architecture contemporaine sont ainsi particulièrement réjouissants : c’est le cas cette année, entre autres, et de manière d’abord quelque peu surprenante, de celui des États-Unis d’Amérique qui, sous le titre de « Dimensions of Citizenship », a confié à l’Université de Chicago (University of Chicago) et à l’École de l’Institut Artistique de Chicago (School of the Art Institute of Chicago) le soin de proposer une étude critique résolument pluri-disciplinaire du lien entre la géographie et la citoyenneté, par l’intermédiaire de l’urbanisme et de la construction conceptuelle de l’habitat. Le remarquable ouvrage en anglais qui reprend, résume ou développe les principaux éléments de l’exposition mérite ainsi toute notre attention. Les traductions au pied levé figurant ci-dessous, et leurs imperfections manifestes, sont de ma seule responsabilité.

Comme l’expriment dans leur bref avant-propos, au nom des deux institutions, Elissa Tenny, présidente de la SAIC, et Robert Zimmer, président de l’UC, « les limites rigides qui ont traditionnellement défini la citoyenneté sont désormais mouvantes et fluides, soumises à des forces telles que la globalisation, les technologies digitales et les les transformations géopolitiques, qui questionnent les notions conventionnelles de ce que signifie être un citoyen, et créent de nouveaux modes d’appartenance. » En sept ateliers, plus de trente contributeurs liés directement ou indirectement aux deux institutions ont tenté de nous proposer une exploration foisonnante et intelligente de cette problématique contemporaine, en en assumant la complexité, et avec le plus souvent un angle joyeusement critique parfaitement cohérent pour une école descendant de la première coopérative américaine d’étudiants en art.

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Samuel R. Delany

Si Bill Brown place d’emblée sa préface sous le signe de l’otherwordly, de l’utopique, du surréaliste et du fantastique, et si Jonathan Solomon place avec ruse la sienne sous les auspices du célèbre adage charpentier « Measure twice, cut once » (qui, loin de n’être qu’une simple facette de quelque principe de précaution, est bien en permanence un vibrant plaidoyer en faveur de la réflexion en amont de l’action), en rappelant sans complaisance que, faute de vigilance particulière, l’art de mesurer est rarement aussi neutre qu’il aime à le faire croire, c’est bien Samuel R. Delany qui est le véritable parrain et héros de « On Dimensions of Citizenship », le texte de Niall Atkinson, Ann Lui et Mimi Zeiger qui tient lieu de manifeste à l’ensemble du projet, à travers une citation liminaire – citation chère également au Frederic Jameson d’ « Archéologies du futur », sans aucune coïncidence -, qu’ils commentent largement, citation extraite de « La nécessité des lendemains » (The Necessity of Tomorrows), discours-clé de l’auteur, prononcé au Harlem Museum de New York en 1978, et repris dans son « Starboard Wine – More notes on the language of science fiction » de 1984 :

Sans une image de demain, on est piégé dans l’histoire aveugle, l’économie et les politiques que nous ne maîtrisons pas. On est pris dans un réseau, dans un filet, où l’on ne peut pas se débattre pour se libérer. Ce n’est qu’en disposant d’images claires et vivantes des nombreuses alternatives, bonnes ou mauvaises, des endroits où l’on pourrait aller, que nous pouvons développer un contrôle sur les moyens d’aller effectivement là-bas, vers une réalité que demain amènera de toute manière beaucoup trop vite.

Et à nouveau sans réel hasard, c’est aussi en replongeant dans les tours et détours de la citoyenneté afro-américaine au fil de l’histoire, et en reprenant le contenu métaphorique du « Underground Railroad » récemment rappelé par Colson Whitehead, que les trois autrices et auteurs peuvent réclamer une urgence utopique et pratique face à la dérive potentiellement sanglante – oui – de l’Amérique de 2018.

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Thrival Geographies, 2017

Sept thèmes, sept maîtres-mots, chacun illustré par deux installations (dont le texte d’accompagnement – renforcé  de nombreuses photographies – figure intégralement dans l’ouvrage commenté ici) composent ensuite le projet d’ensemble.

Citizen s’appuie sur un énorme travail de collation et de collage illustrant les stratégies de survie mises en œuvre par les Afro-Américains tout au long de leur quête de citoyenneté aux Etats-Unis (« Thrival Geographies (In my Mind I See a Line) », Amanda Williams, Andres L. Hernandez, Shani Crowe), et sur une habile relecture de Walter Benjamin mêlant l’architecture des isoloirs et les pièges des statues commémoratives devenues invisibles – que n’aurait sans doute pas reniée l’Emmanuel Ruben de « La ligne des glaces » – tout en analysant finement un exemple pratique, celui du travail de l’architecte Marshall Brown en 2017, sur la rénovation de l’habitat autour du Washington Park de Chicago  (« Architectures of Habit », Adrienne Brown).

Marshall Brown nous rappelle de regarder de beaucoup plus près ce qui existe avant de faire le saut de refaire ou renouveler un quartier donné – ces actions ont historiquement davantage contribué à déplacer les résidents qu’à améliorer la manière dont ils vivaient là.

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Memphis Landing, 2017

Civitas exploite encore davantage certains décalages possibles, en étudiant le destin d’une place de Memphis, au bord du fleuve, de ce qu’elle commémorait et de la manière dont elle l’a fait à travers l’histoire (« Stone Stories – Civic Memory and Public Space in Memphis, Tennessee », Studio Gang) ou en proposant une superbe relecture de la dialectique maître-esclave d’Hegel, inscrite dans les processus spatiaux d’émancipation des Afro-Américains (« Spaces of Co-Liberation », Ana María León).

Region utilise à la fois des milieux naturels (ou qui furent naturels), marécageux ou lagunaires, en métaphore astucieuse d’une communauté toujours à construire (« Ecological Citizens », Scape) et le complexe système géographique et surtout juridique par lequel le pipeline Keystone XL, avec le soutien entier de l’administration Trump, se joue des oppositions des riverains, des associations et des militants, en analysant la manière dont le « régionalisme » ou le « souci de la communauté » peuvent être habilement détournés par l’arsenal du lobbying corporate lorsqu’il sent bien qu’il a pleinement le vent en poupe (« On the Politics of Region », Imre Szeman).

Il semble difficile d’adapter le vieux langage de la citoyenneté à des modes d’existence et d’appartenance vraiment nouveaux, comme ceux que l’on peut rencontrer à Standing Rock [face à Keystone XL – NDR]. Au moment même où l’on déclare sa citoyenneté vis-à-vis d’une région, on fixe sur place une seule écologie, créant quelque chose qui ressemble à une micro-nation. La citoyenneté est un concept endommagé désormais, qui se fonde sur des inclusions et sur des exclusions, qui établit des frontières et des souverainetés. Il se pourrait que la région nous permette maintenant de repenser  comment nous nous lions aux autres et aux écologies que nous habitons, sans la nécessité d’une souveraineté. La région peut ainsi constituer une puissante redéfinition du politique, sur une planète où les frontières ont plus souvent menacé la santé – des communautés et de la nature – qu’elles ne l’ont aidée.

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Mexus, 2018

Nation est certainement l’une des sept parties du travail les plus redoutables et les plus paradoxalement réjouissantes, avec sa puissante étude des bassins hydrographiques, et de leurs tenants et aboutissants en matière d’habitat, tout au long de la frontière entre Mexique et États-Unis, radical contrepied d’une belle intelligence pratique et scientifique face aux fantasmes de mur et de citadelle de l’administration Trump (« Mexus – A Geography of Interdependence », Estudio Teddy Cruz et Fonna Forman), comme avec sa rétrospective urbanistique à propos d’appropriation du sol, d’expulsions et d’exclusions servant bien à asseoir les pouvoirs, économique et politique, au mépris évident des plus faibles (« Alma Mater », Dan Handel), analyse dans laquelle on reconnaîtra d’ailleurs les échos tenaces aussi bien du « Désert solitaire » d’Edward Abbey que du « Les états et empires du lotissement Grand Siècle » de Fanny Taillandier.

Globe est peut-être la partie la plus conceptuelle de l’ouvrage et de l’exposition, avec sa superbe méditation sur la comparaison du vide et du plein à partir des clichés de la Terre, dits « Blue Marble » en 2002 (vue « de jour ») et « Black Marble » en 2018 (vue « de nuit »), qui révèle notamment les anomalies évidentes d’une vision binaire du monde : « eux et nous », ou bien « les migrants venant nous dépouiller de nos richesses durement acquises » (« In Plain Sight », Diller Scofidio, Renfro, Laura Kurgan, Robert Gerard Pietrusko), et avec son extraordinaire mise en perspective des nœuds de significations que révèlent l’histoire de la construction de la Statue de la Liberté et du musée Guggenheim de New York, histoire où il est beaucoup question de minerai, de cuivre, d’appropriation et de sublimation esthétique (« Smelting Pot », Jennifer Scappettone).

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Network est peut-être bien la partie la plus ésotérique en apparence, et aussi la plus subtile, de « Dimensions of Citizenship » : on sera normalement impressionné par la présentation, avec bien davantage qu’une simple maquette, d’une application distribuée destinée à faciliter les migrations en rapprochant des besoins exprimés (« Many », Keller Easterling), et plus encore, par la mise en perspective des liens et des effacements de territoires que comporte la mise en images de la réalité pratiquée par Google Map et Google Earth, résonnant aussi bien avec des préoccupations liées à l’esthétique cyberpunk fondamentale qu’avec celles mises en œuvre par exemple par le Philippe Vasset de « Carte muette », soulignant la manière dont se constituent, y compris en géographie et en architecture de l’habitat, des bulles cognitives ainsi largement favorisées, et la manière dont cela renvoie à certains types de fantasmes millénaristes de toute-puissance et de réseau-roi, explorés chacun à leur manière par, notamment, le Pierre Ducrozet de « L’invention des corps » et la Sabrina Calvo de « Toxoplasma » (« Effortless Slippage – Cartographies of the Networked World », Ingrid Burrington).

Cosmos, enfin, referme la boucle constituée par les sept composantes de « Dimensions of Citizenship », et la projette vers ces lendemains indispensables indiqués dès le départ avec l’aide de Samuel R. Delany. En proposant trois somptueuses spéculations distinctes, à propos d’exploitation minière du système solaire, d’arches planétaires et de cimetières spatiaux au centre de l’océan Pacifique, il s’agit bien d’organiser la rencontre concrète, en pleine Biennale d’architecture, de certaines des thématiques les plus prégnantes de la hard science fiction contemporaine (celle qui s’appuie le plus, au sein du genre, sur les sciences dites « dures », et notamment – mis pas uniquement, loin de là – sur les sciences physiques, l’astronomie et l’astronautique) – on pourra songer bien entendu aux oeuvres monumentales de Kim Stanley Robinson à propos de colonisation du système solaire, « Trilogie martienne » ou « 2312 » – avec les préoccupations urbanistiques et écologiques qui sont celles de bien des praticiens actuels, en tout cas des plus conscients et ouverts – ou des moins inféodés à divers lobbys économiques – parmi eux (« Cosmorama – Mining the Sky, Planetary Ark, and Pacific Cemetery », Design Earth). En analysant, à partir du décor d’une station de surveillance satellitaire située dans le désert australien, l’historique de l »usage du mot « cosmos », il s’agit aussi de confronter les élans visionnaires et les applications plus ou moins dévoyées, l’imagination généreuse et ses limites terrestres (« Kosmos », Nicholas De Monchaux).

Dans cette étonnante variété d’approches, pourtant étonnamment convergentes, dans cette imagination se colletant parfois sauvagement au réel et à ses politiques concrètes, la double équipe de Chicago nous offre avec « Dimensions of Citizenship » un somptueux ouvrage et un hommage plutôt retentissant à ce que peut accomplir aujourd’hui la recherche conceptuelle et appliquée en architecture.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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