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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « 1967 – Six jours qui ont changé le monde » (Tom Segev)

Un brûlant tableau du contexte politique et social israélien au moment de la guerre des Six Jours.

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Publié en 2005, traduit de l’hébreu en français en 2007 chez Denoël par Katherine Werchowski, cet essai du journaliste historien israélien Tom Segev créa un certain scandale en Israël à sa parution, par les thèmes qu’il aborde, essentiellement avant et après – plutôt que pendant – les six jours cruciaux de 1967 qui, sous-titre-t-il, « changèrent le monde ».

Avant 1967, il insiste surtout sur la crise psychologique de masse qui parcourait la société israélienne de l’époque, thème déjà évoqué bien entendu, parfois très tôt (que l’on songe par exemple au presque contemporain « Israël attaque » d’Yves Cuau), mais rarement avec une telle accumulation de données et avec une telle insistance.

La période 1965-1966 marque en effet, d’après Tom Segev, une sévère crise de confiance collective, après le premier « rêve américain » vécu au début des années 60, qui voit s’amplifier, pour la première fois depuis 1949, une sévère récession économique, une modification sensible et désormais perceptible des composantes de la société, avec le poids croissant des séfarades de l’immigration issue des pays arabes depuis 1948, et plus encore depuis 1956, et la montée en nombre des Arabes israéliens, alors citoyens de seconde zone, phénomènes démographiques associés à un vieillissement de la population d’origine ashkenaze et à une érosion du rôle dominant de la culture historique des kibboutzim (à part au sein de l’armée).

La classe politique israélienne de l’époque, et sa conduite du pouvoir, sont aussi en mutation et, d’une certaine façon, toujours selon Tom Segev, en crise. Le départ de Ben Gourion en 1963, des suites de l’affaire Lavon, et l’arrivée au pouvoir de Levi Eshkol, d’emblée controversé et fréquemment attaqué en paroles dures et blessantes, ont fissuré le bloc historique socialiste qui dominait depuis l’origine l’état hébreu, tandis que, pour la première fois en 1966, le nombre de départs d’Israël est supérieur à celui des arrivées, que la diaspora semble se désintéresser du pays, que les relations avec l’administration américaine du président Johnson (malgré la puissance et le talent des lobbyistes israéliens) est compliquée (notamment, mais pas uniquement, du fait du non-soutien à la guerre du Vietnam, pour ménager l’Union Soviétique avec laquelle se négocient ces années-là de très nombreux départs de Juifs russes pour Israël), et que les fêlures entre judéité et « israélianité » semblent aussi se multiplier.

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Si Tom Segev me semble par ailleurs dans cette partie initiale, avec peut-être une certaine naïveté ou un certain calcul, « surjouer » quelque peu la crise des valeurs de la jeunesse israélienne – qui ne semble guère se démarquer de celle de l’ensemble de la jeunesse occidentale des années 60, il ressort en effet, du côté des institutions du pays, un besoin perçu de davantage de « héros militaires », et de pousser la conscience nationale au niveau de l’éducation.

Comme la plupart des historiens ou commentateurs de la guerre des Six Jours, en revanche, Tom Segev décrit minutieusement l’intensification des attaques terroristes tout au long de l’année 1966, les commandos basés en Syrie s’infiltrant en passant par le territoire jordanien, tandis que la pression augmente sur Nasser, accusé par les médias arabes de « passivité » à l’égard d’Israël, puisqu’il veille à empêcher toute action de fedayin depuis le territoire égyptien (et notamment depuis la bande de Gaza).

La deuxième partie est saisissante : décrivant la marche à la guerre (et ne contant que brièvement et superficiellement le conflit lui-même), Tom Segev met avant tout l’accent sur les innombrables querelles intestines des décideurs Israéliens, civils ou militaires, et sur l’influence de leurs dissensions, chicanes, défiances réciproques et volontés de nuire à l’adversaire politique sur la prise de décision elle-même.

Ayant montré l’envahissement brutal et irrationnel du sentiment national et religieux, même chez les décideurs israéliens réputés les plus raisonnables et les plus laïcs – la complexe figure de Moshe Dayan se détache ici, lucide en diable, très sensé, mais largement égocentrique et opportuniste -, dès que l’opportunité de la prise de Jérusalem et de la Cisjordanie se précise, passée la première journée du conflit et le succès extraordinaire de l’attaque aérienne préventive sur les bases égyptiennes (principalement), mais aussi jordaniennes et syriennes, Tom Segev, tout en rappelant soigneusement la qualité de la préparation militaire de l’état hébreu, s’en donne à coeur joie pour montrer sa totale impréparation politique : décidée quasiment « dans le feu de l’action », la conquête de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie est menée à bien sans aucune préparation politique sérieuse, et dès le lendemain du conflit, les innombrables divergences de vue des décideurs, mal cimentées dans une consensuelle ferveur nationale et religieuse toute neuve à cette échelle, conduisent inexorablement à une administration chaotique, accumulant les décisions contradictoires et les projets mutuellement exclusifs, tandis que s’installe une bureaucratie d’occupation souvent bienveillante, mais parfois non dénuée d’arrières-pensées, et souvent soumise à une forte tentation de corruption (les affaires dans ce domaine se multiplieront hélas au cours des trente années qui suivront).

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On comprend ainsi sans peine, à la lecture de ces 650 pages, que l’accueil contemporain fait à cet ouvrage en Israël ait été pour le moins frais : mettant à mal certains des éléments les plus ancrés du mythe socio-politique consensuel, il a vite été allègrement taxé, par ses nombreux détracteurs, de « révisionnisme », de « complaisance » vis-à-vis des Arabes (pourtant réduits tout au long de l’ouvrage à l’état de spectateurs passifs, sans volonté propre, comme c’est le cas chez 90 % des historiens israéliens contemporains, toutes tendances politiques confondues), voire d’anti-israélianisme. Même si l’on pourra noter que, dès certains reportages « à chaud » (dont le « Israël attaque » d’Yves Cuau, en 1968, peu soupçonnable de critique à l’égard d’Israël), une bonne partie des questions formulées par Tom Segev était déjà sur la table.

Travail néanmoins passionnant qui a au minimum l’intense mérite de proposer un débat sur des sujets désormais proches du tabou dans une société politiquement dominée par la droite et le Likoud, ses modulations et ses alliés, depuis bientôt quarante ans, il est vraiment dommage que la réalisation concrète en ait été aussi faible : maladroitement écrit (et, même ne lisant pas l’hébreu, on le subodore à de nombreux indices, encore plus mal traduit), le texte est puissamment chaotique, mêlant allègrement les registres des documents et des rumeurs, des faits et des interprétations (que l’édition française, en ne reprenant aucune des abondantes notes de bas de page qui, dans la version originale et dans la traduction anglaise, permettaient d’apprécier les centaines de sources historiques ici mobilisées, aggrave bien au-delà du raisonnable).

La volonté de l’auteur d’insérer, dans son analyse historique de la prise de décision dans les sommets de l’État hébreu, quelques poignées d’ « éléments de terrain », puisés dans les courriers d’époque adressés par de simples citoyens à leurs amis à l’étranger (et notamment à Los Angeles ou à Chicago) ou dans des souvenirs exhumés en entretiens qui tournent vite au micro-trottoir, accentue le caractère chaotique de l’ouvrage. N’est pas Svetlana Alexievitch qui veut…

Il est ainsi particulièrement dommage qu’un projet aussi ambitieux et sans doute salutairement iconoclaste soit gâché par une réalisation brinquebalante, dans laquelle le foisonnement tous azimuts des récits et des sources, les répétitions, les coqs à l’âne, finissent par obscurcir tant l’enquête que la potentielle démonstration, pour laisser à la lectrice ou au lecteur un goût d’inachevé et de confus.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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