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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Le sympathisant » (Viet Thanh Nguyen)

Par les yeux d’une taupe communiste au sein de la police secrète sud-vietnamienne, à la fin de la guerre, une chasse déterminée, hilarante et tragique, au sens culturel du cliché de l’Ouest envers l’Asie.

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Professeur américain de littérature et d’anthropologie (à l’Université de Californie du Sud), d’origine vietnamienne (il est arrivé à quatre ans aux États-Unis, juste après la prise de Saïgon par le Viet-Cong et l’armée nord-vietnamienne), Viet Thanh Nguyen publie son premier roman à quarante-quatre ans, en 2015, chez l’éditeur indépendant Grove Press, et se voit couronner l’année suivante des prix littéraires les plus prestigieux, notamment du prix Edgar Allan Poe du premier roman et du prix Pulitzer pour la fiction. Rarement une reconnaissance instantanée de ce type ne m’aura semblé aussi justifiée : « Le sympathisant » est un ouvrage exceptionnel, tant par sa verve rusée que par son ambition, tant par son irrévérence que par sa subtilité.

Le dernier matin, je conduisis le général à son bureau de la Police nationale. Le mien se trouvait au bout du même couloir. Là, je convoquai les cinq officiers sélectionnés pour un rendez-vous en tête à tête, un par un. On part ce soir ? demanda le colonel, très nerveux, avec de grands yeux mouillés. Oui. Mes parents ? Les parents de ma femme ? demanda l’adjudant, un adepte glouton des restaurants chinois de Cholon. Non. Les frères, les sœurs, les nièces et les neveux ? Non. Les domestiques et les nounous ? Non. Les valises, les garde-robes, les collections de porcelaine ? Non. Le capitaine, qui boitait un peu à cause d’une maladie vénérienne, menaça de se suicider si je ne lui obtenais pas des places supplémentaires. Je lui tendis mon revolver ; il se déroba. Les jeunes lieutenants, au contraire, se montrèrent reconnaissants. Ayant accédé à leurs positions enviables grâce à leurs relations parentales, ils affichaient la nervosité spasmodique des pantins.

Le récit, organisé sous forme d’une confession dont la lectrice ou le lecteur apprendra beaucoup plus tard les tenants et les aboutissants, commence dans les semaines précédant la chute de Saïgon, en avril 1975 : dans une atmosphère de fin de règne et de monde immortalisée par les images d’hélicoptères quittant en catastrophe les toits de l’ambassade américaine, le narrateur, capitaine et aide de camp du général sud-vietnamien en charge de la police secrète, doit organiser au pied levé l’évacuation des proches et de quelques moins proches de son patron. Au fil du récit, avant même que la fuite désespérée ne prenne place, vers Guam d’abord, vers la Californie ensuite, le héros nous informe de l’essentiel : il est fils illégitime d’un curé français décédé et de sa bonne, paysanne vietnamienne inculte, fustigé depuis sa prime jeunesse par l’épithète de « bâtard », doué en classe et ayant, par un concours de circonstances, effectué des études supérieures aux Etats-Unis, avant de rejoindre l’ARVN, l’Armée de la République du Viêt Nam, en tant que spécialiste du renseignement. Surtout, et ironiquement sans doute -mais l’un des cœurs battants du roman se situe bien ici -, il est depuis son adolescence à la fois membre d’un pacte de frères de sang avec Bon, aujourd’hui soldat d’élite des troupes de choc, et avec Man, devenu membre bien placé des services de renseignement du Viet-Cong (Front National de Libération du Sud Viêt Nam, pour ses partisans), et sympathisant communiste, taupe magnifiquement placée au cœur de l’appareil défensif et répressif du Sud Viêt Nam.

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Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double. Sans surprise, peut-être, je suis aussi un homme à l’esprit double. Bien que certains m’aient traité ainsi, je n’ai rien d’un mutant incompris, sorti d’une bande dessinée ou d’un film d’horreur. Simplement, je suis capable de voir n’importe quel problème des deux côtés. Parfois je me flatte d’y reconnaître un talent ; modeste, certes, mais c’est peut-être le seul talent que je possède. D’autres fois, quand je constate à quel point je suis incapable de regarder le monde autrement, je me demande s’il faut parler de talent. Après tout, un talent est une chose que vous exploitez, et non une chose qui vous exploite. Le talent que vous ne pouvez pas ne pas exploiter, le talent qui vous possède, celui-là est dangereux, je dois bien le reconnaître. Mais, au mois où débute cette confession, ma façon de voir le monde passait encore pour un atout plutôt qu’un danger, comme il en va de certains dangers.

Une fois échappé, de justesse, lui dans le cadre de sa mission secrète d’infiltré, les autres, dont son patron, en un mélange de honte et de soulagement, au piège de la défaite, le narrateur devient l’observateur patient et régulier des tentatives des exilés pour se fondre, tant bien que mal, dans le creuset américain, en Californie, et pour former un mouvement et une troupe susceptibles de repartir prochainement à l’assaut du pays déchu désormais aux mains des communistes – avant que certaines circonstances l’entraînent même à servir de consultant « technique » sur le tournage d’un gigantesque film aux Philippines, consacré à la guerre du Viêt Nam par l’Auteur, un cinéaste hollywodien réputé vaguement subversif et mondialement célèbre.

Mes journées consistaient à m’assurer que les figurants savaient où étaient les costumes et quand se diriger vers leurs scènes, que leurs besoins alimentaires étaient satisfaits, qu’ils recevaient chaque semaine leur dollar journalier et que les rôles pour lesquels ils étaient requis étaient bien attribués. La plupart de ces rôles relevaient de la catégorie des civils (c’est-à-dire Peut-être Innocents mais Aussi Peut-être Vietcongs et Donc Peut-être Futurs Tués Parce Que Innocents ou Parce Que Vietcongs). Comme la majorité des figurants connaissaient déjà bien ce rôle, ils n’avaient pas besoin que je les motive pour avoir la psychologie juste de celui qui sera peut-être pulvérisé, démembré ou simplement abattu.

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Au fil de ses 470 pages, dans la traduction française de Clément Baude publiée chez Belfond en septembre 2017, « Le sympathisant » n’est pas seulement un très impressionnant roman sur la guerre du Viêt Nam et sur la duplicité de l’infiltration, nous offrant la reconstitution d’un point de vue privilégié et fort rare sur les événements en question, adaptant en très grande finesse les circonvolutions chères au John Le Carré de la guerre froide (justement, l’impact de cette même « guerre froide » sur les pays du tiers monde s’y trouvant précipités volens nolens fait l’objet d’un beau développement dans le corps du texte), dans « Un pur espion » tout particulièrement, ou encore celles, se jouant au bord de greens cossus, dépeintes par le grand Bob Shacochis de « La femme qui avait perdu son âme ». On trouve aussi ici une superbe réflexion sur la révolte, sur la révolution, sur l’adhésion sociale et politique, et sur les échecs observés des quêtes historiques de justice sociale (le jeu de leitmotivs qui s’orchestre peu à peu, de chapitre en chapitre, autour des notions de liberté et d’indépendance, est un tour de force à lui seul), sur l’éducation et sur la rééducation, sur la culpabilité bien entendu (le narrateur parvenant à en étoffer brillamment les données les plus couramment admises) – un matériau puissant dans lequel on trouvera nombre d’échos des préoccupations politiques ou éthiques traversant par exemple l’œuvre de Hans Magnus Enzensberger, de « Politique et crime » à « Médiocrité et folie ».

Je peux comprendre votre situation, monsieur. À force de sourire, mes fossettes me faisaient mal, et j’avais hâte d’en arriver à la dernière et inévitable manche. Mais je devais encore disputer la deuxième, histoire de profiter de la même couverture morale bouffée aux mites que celle qu’il avait déjà remontée sur son menton. Vous êtes de toute évidence quelqu’un de respectable, un homme de goût et de valeurs. Tournant la tête à droite et à gauche, je montrai la maison proprette qu’il lui fallait payer.. Sur les murs en plâtre, il y avait, outre deux ou trois geckos, quelques objets décoratifs : une horloge, un calendrier, un manuscrit chinois et une photo colorisée de Ngo Dinh Diem à une époque plus fastueuse, quand il n’avait pas encore été assassiné pour s’être considéré comme un président et non une marionnette américaine. Aujourd’hui, les catholiques vietnamiens vénéraient le petit homme au costume blanc comme un saint, mort évidemment en martyr, les mains ligotées, le visage maculé de sang, un Rorschach de sa cervelle tapissant l’intérieur d’un véhicule blindé américain. Son humiliation, saisie par une photo qui avait fait le tour du monde, comportait un sous-texte aussi subtil qu’Al Capone : On ne déconne pas avec les États-Unis d’Amérique.

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® Yuko Shimizu / New York Times

Enfin, et peut-être bien surtout, « Le sympathisant » est une lumineuse et hilarante mise en scène – même si c’est souvent par le biais d’un humour que l’on appellerait, ailleurs, « froid et sophistiqué », quoique s’y intègrent à l’occasion quelques éléments de farce pure – de la manière dont s’organisent et jouent entre elles les couches superposées de préjugés culturels entretenus par les Occidentaux (et tout particulièrement les Nord-Américains) envers les Asiatiques en général, et – du fait de la guerre du Viêt Nam, bien entendu – les Vietnamiens en particulier, préjugés qui s’agrègent magnifiquement les uns aux autres, que ce soit en mission néo-coloniale ou at home, lorsqu’il s’agit d’intégrer migrants et réfugiés, politiques ou économiques. Soutenu par une impressionnante documentation (fournie pour l’essentiel en annexe ou en remerciements), notamment quant au tournage emblématique d’Apocalypse Now, fourmillant de références discrètes qui n’alourdissent jamais le propos enlevé et l’écriture alerte, ce premier roman est un véritable coup de maître.

Au bord de la piste de danse était installé l’Auteur, en train de bavarder avec le Comédien, cependant que Violet flirtait avec l’Idole à la même table. Le Comédien incarnait le capitaine Will Shamus ; l’Idole campait le sergent Jay Bellamy. Alors que le premier avait commencé sa longue carrière off Broadway, le second était un chanteur qui avait connu une gloire soudaine grâce à un tube pop pour adolescents si mielleux que j’avais mal aux dents rien qu’à l’entendre. Le Sanctuaire était son tout premier rôle au cinéma. Il avait prouvé sa détermination en tondant sa coiffure évanescente, si prisée des jeunes filles, pour en faire une brosse de GI, puis en se soumettant à l’entraînement militaire qu’exigeait son rôle avec l’enthousiasme d’un pensionnaire sexuellement refoulé. Renversé dans son siège en rotin, portant un tee-shirt blanc et un pantalon de toile, exhibant ses chevilles parfaites parce qu’il portait ses chaussures bateau pieds nus, il était la fraîcheur même, malgré le climat tropical. Voilà pourquoi il était une Idole : la célébrité était son atmosphère naturelle. D’après la rumeur, il ne s’entendait pas bien avec le Comédien, acteur puissance mille, qui on seulement restait tout le temps dans son personnage, mais gardait son uniforme jour et nuit. Son treillis et ses rangers étaient les mêmes que ceux qu’il avait portés trois jours plus tôt, quand il était arrivé et devenu, peut-être, le premier acteur de l’Histoire à exiger une minitente au lieu d’une caravane climatisée. Puisque les soldats du front ne se douchaient et ne se rasaient pas, il avait décidé de les imiter, si bien qu’il commençait à sentir la ricotta un peu rance.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Le sympathisant » (Viet Thanh Nguyen)

  1. « Le Sympathisant » de Viet Thanh Nguyen (2017, Belfond, 504 p.) retrace la vie erratique du narrateur, qui ne dit jamais son nom entre la chute de Saigon et du régime de Nguyen Van Thieu, jusqu’au Los Angeles des années 80. En fait c’est un premier roman, suivi d’un livre de 8 nouvelles « The Refugees » actuellement non encore traduit et de « Nothing Ever Dies », livre de mémoire sur la guerre du Vietnam et les guerres en général.
    Donc, on est à la veille de la chute de Saigon, en 1975. Le narrateur, qui n’est pas l’auteur, mais pourrait lui ressembler est un capitaine vietnamien, né d’un père français, véritable père d’ailleurs car dans les ordres, et d’une mère vietnamienne. Il est l’aide de camp d’un général de l’armée du Sud Vietnam, mais il est également agent double, au service du Nord Vietnam. Il fréquente également Claude, agent de la CIA. C’est dit dès le début « Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double », donc double nationalité, double métier, bref un bâtard. C’est tout le sujet du livre. Cette partie, encore dans le Saigon en guerre, décrit très bien les mentalités des occupants, et souvent des chefs occupés. Mentalités et comportements souvent mesquins, que l’on retrouve à propos des guerres en Afghanistan dans le livre de Zia Haider Rahman « À la lumière de ce que nous savons » traduit par Jacqueline Odin (2016, Christian Bourgois, 528 p.). La coexistence de nationaux et des envahisseurs – quelquefois dénommés eux-mêmes pacificateurs – qui se moquent finalement des intérêts du pays. Fuite à Guam, tout d’abord, puis à San Diego en Californie.
    Découverte, car c’est bien le terme, du racisme ambiant. Racisme déjà latent au Vietnam. « Vous avez déjà remarqué comme un blanc est capable d’apprendre deux ou trois mots de n’importe quelle langue asiatique et comme on adore ça ? Il pourrait demander un verre d’eau qu’on le prendrait pour Einstein ». Racisme qui devient flagrant en Californie. « Les Américains sont un peuple déboussolé parce qu’ils ne peuvent admettre cette contradiction. Ils croient à un univers où règne la justice divine, où l’espèce humaine est coupable de péché mais ils croient aussi en une justice séculière dans laquelle les êtres humains sont présumés innocents. Or on ne peut avoir les deux à la fois ». racisme tout à fait ordinaire qui affecte spécifiquement les réfugiés récents, reflétant le mépris culturel des Américains. Témoin cette conversation entre le narrateur et Madame Mori, « Sofia » faut-il dire. « Est-ce qu’on demandait à Kennedy s’il parlait le gaélique, s’il avait visité Dublin ? Alors pourquoi sommes-nous censés ne pas oublier notre culture ? Est-ce que ma culture n’est pas ici, puisque je suis née ici ? »
    Et puis vient l’épisode du tournage d’un film « Le Sanctuaire » qui fait immanquablement penser à « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola. Le titre anglais originel est « The Hamlet ». On se doute du pourquoi de cet épisode dès la première rencontre avec l’Auteur et Violet son assistante. « J’étais éberlué d’avoir lu un script dont le plus bel effet spécial n’était ni l’explosion de divers objets, ni l’éviscération de divers corps mais l’exploit de faire un film sur notre pays dans lequel pas un de nos compatriotes n’avait le moindre mot intelligible à prononcer ». Tous deux bénéficient de portraits tellement chargés que cela en devient une caricature. Entre le monsieur « je sais tout, et je connais mon métier » et un portrait plus nuancé, presque alambiqué de la seconde, dont on se doute des épisodes futurs, la séquence du tournage, est également caricaturale. Il y a bien les figurants, payés un dollar par jour, mais qui ne marchandent même pas, contrairement à leur culture. Il y a ce James Yoon, acteur de série Z qui tient là le rôle de sa vie. Il est vrai qu’il a acquis un nom en tournant une publicité pour la marque Propre, liquide de vaisselle et son fameux slogan « Confucius dit : tout propre avec Propre ! »
    La référence du film à « Apocalypse Now », même si le sujet fait plutôt penser à « Bérets Verts » de Ray Kellog et John Wayne, ne me parait pas judicieuse. Même s’il y a dans ce dernier film, un second épisode où il s’agit d’enlever un général nord vietnamien qui roule en DS19 Citroën. Est-ce la même que celle du Général, Sud vietnamien celui-ci, du début du livre. Pour en revenir au film de Coppola, il s’agit aussi de le replacer dans le contexte de l’époque de la fin des années 60 et du début 70, pendant lesquelles les politiques, le président Nixon en tête, font tout pour faire capoter les espoirs de paix, dans l’espoir d’une ré-élection. Lire à ce sujet le livre de John A. Farrell « Richard Nixon, The Life » (2017, Doubleday, 752 p.). C’était aussi le propos de l’excellent documentaire « Vietnam » en 6 parties de 3 heures chacune sur Arte, adapté du travail de Ken Burns et Lynn Novick. A cette époque, le film de Ray Kellog est de 1968, il s’agissait de monter que l’action des forces spéciales est de défendre les peuples des montagnes, et à repousser les infiltrations des Nord-Vietnamiens à la frontière du Laos. C’est également le sujet du film tourné aux Philippines. Sauf qu’à l’époque, et même bien après la fin de la guerre du Vietnam, le danger oscillait entre les communistes, et déjà les intégristes musulmans. Quoiqu’il en soit, ce qui reste le pourquoi de cet épisode, c’est la passivité des réfugiés vietnamiens. Ce sont des figurants muets, dont le destin, en tant que combattant ou résistant, est la mort et l’oubli. Et bien entendu le rôle principal est celui de l’officier des forces spéciales. « Rien n’est plus américain que brandir un pistolet et s’engager à mourir pour la liberté et l’indépendance, sauf s’il s’agit de brandir un pistolet pour priver quelqu’un d’autre de sa liberté et de son indépendance ».
    Fin de l’épisode holywoodien, retour aux méthodes plus expéditives du Général, qui s’imagine déjà en Bolivar reconquérant et libérant le Sud-Est asiatique. Il est aidé en cela par le programme Phoenix en sous main, encore une entreprise cauchemardesque de la CIA, dans son effort de lutte contre les rouges. Démarrée bien avant, avec l’aval de William Colby, et certainement la participation sur place de Claude. En fait une vaste entreprise de tortures et de massacres, soi disant pour éradiquer l’infrastructure Vietcong des villages, mais qui aboutira à mettre toute la population à dos des américains. Les militaires Sud-Vietnamiens songeant plus à prélever leur dime sur la population pauvre. Il est indéniable qu’à travers ce programme, que la CIA a beaucoup progressé dans ses techniques d’interrogatoires, avec privations d’éléments sensoriels, comme on le constate en fin de livre. Il y aura pour cela les PRUs (Provincial Reconnaissance Unit) et les PICs (Province Interrogation Center). Comme quoi, ce sont les méthodes coercitives qui progressent le plus rapidement dans ce genre d’éducation ou de ré-éducation. Les lieux de détention et de torture étant le plus souvent les seuls bâtiments récents en ciment dans les villages. De quoi les identifier rapidement par l’ennemi. A noter que le programme Phoenix servira par la suite au Nicaragua, puis au El Salvador, avec l’infâme Félix Rodriguez, un proche de George W. Bush père, déjà rencontré lors de l’épisode de la Baie des Cochons à Cuba. Tous ces programmes seront finalement dissous dans de vastes trafics de drogues et d’armes, servant le plus souvent à enrichir l’administration du pays sensé être protégé. Juste retour des choses « Après nous être libérés au nom de l’indépendance et de la liberté […] nous en avions ensuite privés nos frères vaincus ». A signaler toutefois que William Colby est retrouvé suicidé en 1996 et que le pouvoir va alors échoir à George W. Bush père et Dick Cheney, tous les deux pas très nets dans ces histoires.
    De par sa confiance auprès de l’ancien général, le narrateur devient un espion de choix qui permet de surveiller les avancées simultanées de ses affaires, de général dégénéré à gérant de restaurant asiatique, et accessoirement recruteurs de futurs libérateurs du pays. « Tel le requin obligé de nager pour survivre, un politicien – ce qu’était devenu le général- doit remuer constamment les lèvres ».C’est la partie la plus folkorique du livre, non pas en termes de culture et de civilisation, mais de rencontres interlopes, quelquefois cocasses. Un mariage où apparait la tête décapité de « l’adjudant glouton », exécuté par le narrateur juste auparavant car soupçonné de penchants communistes. L’épithète affectueux est traduit de « the crapulent major » qui l’est moins. Une femme de général, quelque peu coincée, qui se révèle être une remarquable cuisinière de « phở », soupe tonkinoise qui démarre normalement tout repas. On découvre aussi des tenues assez spéciales. « Une cravate à motifs cachemire aussi épaisse qu’Elvis Presley et une chemise couleur de l’urine après un repas d’asperges ». On connaissait le pouvoir olfactif de cette ingurgitation, moins sa capacité tinctoriale.
    Retour au Vietnam, sous le prétexte de sauver Bon, un des trois frères de sang du narrateur, avec Man, révolutionnaire, qui est resté au pays. Saïgon est devenue Hô Chi Minh-Ville. « Les révolutionnaires sont des insomniaques, trop effrayés par le cauchemar de l’Histoire pour pouvoir dormir, trop troublés par les maux du monde pour ne pas rentrer éveillés ». Les trois gamins ont signé un pacte de sang lorsqu’ils étaient adolescents. Bon, lui est parti avec le narrateur dans un des derniers avions, mais sa femme Linh et son enfant Duc sont tués in extremis. C’est un retour sans espoir, le narrateur ne sachant s’ils pourront finalement s’en sortir.
    La confession du narrateur : « tout le monde a avoué être un soldat fantoche, un laquais de l’impérialisme, une marionnette au cerveau lavé, un comprador colonisé ou un sbire déloyal ». Voilà qui fleure malencontreusement la langue de bois et le vocable communisant. D’ailleurs, « le commandant du camp tenait un stylo bleu parce que Staline se servait aussi d’un stylo bleu ». Jusqu’où la liberté de penser et d’écrire, va-t-elle imposer ses modèles.
    Désillusion sur toute la ligne. « Les slogans étaient des costumes vides posés sur le cadavre d’une idée ». Même les personnes ne sont plus ce qu’elles étaient. « Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’ils ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? »

    Bref le livre comporte 23 chapitres en tout, mais ce sont les 5 derniers qui sont les plus achevés, et qui donnent du sens au livre. Ceci dit, cela n’enlève rien aux qualités du début. L’écriture y est toujours vive et la lecture en est facilitée. L’attention est également soutenue, tout comme l’action, par des phrases assez courtes et un déroulement relativement linéaire. Des retours sur la mère et la jeunesse du narrateur sont habilement placés pour montrer qu’il y a tout de même une pensée réfléchie à propos de ce contexte. Cependant au bout de ces 18 chapitres, le lecteur ne voit pas trop où l’auteur veut en venir, si ce n’est une histoire romancée de sa vie après avoir quitté son pays.
    Un livre de plus sur le Vietnam et ses guerres ? Oui et non. Oui si cela est pris au degré zéro ou même -1. Mais ce n’est pas un livre de guerre, ou sur les batailles ou atrocités qui vont avec. Un livre de plus, non plus, car il n’adopte pas le point de vue des américains, dans lequel on met l’accent sur les combats, souvent absurdes. Voir le superbe « Retour à Matterhorn » de Karl Marlantes traduit par Suzy Borello (2012, Calmann-Lévy, 610 p.), récits de la conquête, perte et reconquête par la Compagnie Bravo d’une colline qui n’intéresse personne. Des livres vus du coté vietnamien, il y en a, mais ce sont surtout des vues de par les Nord-Vietnamiens, avec une dose de prosélytisme, et une subtile pointe d’endoctrinement.
    Ce que veut faire passer Viet Thanh Nguyen, c’est le profil du bâtard, double nationalité, double engagement, double pensée, double jeu. En fait quelqu’un de transparent, non point aveugle, qui ne voit pas, mais quelqu’un qui voit les autres à travers ses doubles foyers, qui voit ce que l’on ne voudrait pas qu’il voie, et qui ne voit pas ce que lui-même devrait voir. Il le dit dès les premières phrases « Simplement, je suis capable de voir n’importe quel problème des deux côtés ». Quand je disais plus haut que ce livre, à son début m’a beaucoup fait penser à celui de Zia Haider Rahman « À la lumière de ce que nous savons », avec sa double culture, littéraire et scientifique. Et de plus, ce sont tous deux des beaux exemples d’écriture claire, quelquefois satirique, agréable à lire. Et dont on ressort, une fois le livre terminé, comme essoré, après un programme de rinçage accéléré.

    Un livre finalement à l’opposé de celui de Tim O’Brien « A propos de Courage », traduit par Jean-Yves Prate de « The Things they carried » (1992, Gallmeister, 272 p.). A vrai dire, je préfère de loin le titre anglais (Les choses qu’ils emportaient) qui fait référence au barda, à la fois militaire et moral, des soldats américains. C’est aussi le titre du premier chapitre. C’est aussi la différence de point de vue, entre le vietnamien et l’américain. Ils ne voient pas les choses de la même manière, bien que les amis ou les parents qui meurent au combat ne fassent pas de différence. « Si, à la fin d’une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c’est que vous êtes la victime d’un très vieux et très horrible mensonge. La rectitude n’existe pas. La vertu non plus. La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal ».

    De la bibliographie de l’auteur, on retiendra que c’est également un enfant fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, né à Buôn Ma Thuột en 1971, et réfugié dans un camp en Pennsylvanie aux Etats Unis. Etudes ensuite à Berkeley, il est actuellement professeur à University of Southern California.
    « Le Sympathisant » traduit par Clément Baude (2017, Belfond, 504 p.) est son premier roman, pour lequel il obtient le Prix Pulitzer en 2016.
    « Race and Resistance: Literature and Politics in Asian America (Race & American Culture) » (2002, Oxford University Press, 240 p.)
    « The Refugees » (2017, Grove Press, 224 p.)
    « Nothing Ever Dies: Vietnam and the Memory of War» (2017, Harvard University Press, 384 p.).

    Dès que j’aurai un peu plus de temps, je rendrai compte de « The Refugees », sans doute avec un regard parallèle sur « Le Voyage de Hanumân » de Andreï Ivanov, traduit par Hélène Henry (2016, Le Tripode, 440 p.) et 3 ou 4 petits opuscules de Marie Cosnay « Comment on expulse, responsabilités en miettes » (2011, Éditions du Croquant, 118 p.), « À notre humanité » (2012, Quidam éditeur, 112 p.), « Jours de répit à Baigorri » (2016, Créaphis, 71 p.).
    En attendant vous pouvez prendre de l’avance et (re)lire ces ouvrages.

    Je retourne à la (re)lecture de presque tout Joseph Conrad. Un régal ,mais il ya de quoi s’occuper.

    Publié par jlv.livres | 27 novembre 2017, 17:48
  2. pour compléter le livre de Viet Thahn Nguyen, une vue sur les réfugiés.
    avec en cadeau , avant les fêtes, trois petits ouvrages de Marie Cosnay sur les migrants
    et « Le Voyage de Hanumân » de Andreï Ivanov, le regard vu par les migrants

    « Nothing Ever Dies: Vietnam and the Memory of War», (2017, Harvard University Press, 384 p.) de Viet Thah Nguyen, a été dans la liste restreinte du National Book Award, en cours de traduction chez Belfond, décrit le traumatisme de ces vietnamiens qui ont fuit leur pays et qui se retrouvent dans une Amérique raciste, on est à la fin des années 70. Ce n’est pas qu’un livre sur le Vietnam, il concerne tous les réfugiés.
    Le livre s’ouvre sur une phrase qui dit tout. « As a Gook, in the eyes of some, I can testify that being remembered as the other is a dismembering experience, what we can call a disremembering. Disremembering is not simply the failure to remember» (En tant que Niaquoué, aux yeux de certains, je peux témoigner que se souvenir de moi comme un autre est une expérience de démembrement, ce que l’on pourrait appeler désouvenir. Se désouvenir n’est pas simplement la fin du souvenir). Suit toute une liste de ce qu’ils sont : « we Gooks, we goo-goos, we slopes, we dinks, we zipperheads, we slant-eyes, we yellow ones, we brown ones, we Japs, we Chinks, we ragheads, we sand niggers, we Orientals », soit tous les qualificatifs péjoratifs qu’on leur accole, et peut être même qu’ils s’approprient. Il fait d’ailleurs par la suite référence à Toni Morrison et son concept de « rememories » dans son roman « Beloved » traduit par Hortense Chabrier (1987, Christian Bourgois, 324 p.). Ce concept de souvenance indélébile sous-tend tout le livre. C’est une des caractéristiques des réfugiés qui ne peuvent oublier leur passé. C’est bien le titre du livre (Rien ne meurt jamais). Et c’est le cas de la tragédie du Vietnam, tout d’abord Guerre d’Indochine après la colonisation française, qui devient la Guerre Américaine, ou la Guerre du Vietnam, selon son camp.
    Le livre commence il y a une douzaine d’années comme une étude académique, quelque peu étroite. Un travail d’universitaire, il faut appeler un chat un chat. Par la suite le propos s’élargit à une histoire culturelle, pour un public plus vaste. « J’ai choisi tout ce qu’il fallait pour écrire des romans, en termes de narration, d’émotivité, de rythme, de thème, et j’ai tout mis dans l’écriture de ce livre, qui contient tout ce que je sais en tant qu’universitaire ».

    Et il enfonce le clou. « Je suis arrivé à l’université pour étudier la littérature, mais j’ai choisi des cours qui traitaient des minorités raciales, de l’immigration asiatique. J’ai entendu parler de l’esclavage, mais jamais de l’immigration asiatique aux États-Unis. Ce fut le début de ma radicalisation. Au lycée, il y avait une majorité de Blancs. Nous, les Asiatiques, savions que nous étions différents mais ne parvenions pas à l’exprimer. En arrivant à l’université, j’ai compris que le racisme concernait tout le monde. C’est ainsi que je me suis radicalisé. La vraie radicalisation est de réaliser que ce qui est arrivé aux Américains d’origine asiatique est lié à ce qui est arrivé aux Afro-Américains et à la guerre du Vietnam. La radicalisation, c’est être capable de faire le lien entre différentes formes d’oppression et de violence ». Aussitôt après, il cite LE livre qui l’a fait réfléchir sur cette approche. C’est «Homme invisible pour qui chantes-tu? » de Ralph Ellison (2002, Grasset, 574 p.) « J’ai senti que c’était un chef d’œuvre. Il parle de la condition des Noirs aux États-Unis mais ce thème de l’invisibilité, quand on est issu d’une minorité, est universel ». Et de fait, « La guerre n’est pas juste une histoire d’hommes et de fusils, mais aussi de femmes, d’enfants, de réfugiés ». Le livre bascule alors, sa vision des choses aussi. « La façon dont l’histoire des réfugiés vietnamiens a été définie comme la perte d’un pays et le sens d’être une victime ».

    Viet Thanh Nguyen reconnaît volontiers que ses lectures de jeunesses ont été « Close Quarters » de Larry Heineman (2005, Vintage, 368 p.) à ma connaissance pas traduit en français. C’est l’histoire de Philip Dosier, tout droit sorti des collèges de Chicago et confronté à la violence de la guerre. Une scène en particulier exprime toute la violence. Celle où deux avions, mitraillent et bombardent au napalm un village, sur appel de la colonne de patrouille. Une fois le passage des avions terminé, la patrouille rassemble 14 corps, et un des soldats frappe alors un des cors avec la crosse de son arme, jusqu’à en faire de la bouillie. Le lieutenant qui commande poursuit son chemin, comme s’il n’avait rien vu, ce qui évitera un rapport. Il y a également une scène de viol, d’une vietnamienne, seule survivante de la destruction d’un sampan de civils. Elle devient « the vietnamese woman is the ultimate Gook » (la femme vietnamienne est la niaquoué ultime), « différente d’un soldat américain par la race, la culture et la langue, aussi bien que par le genre ». Un autre roman de Heinemann, traduit en « Paco, son Histoire », traduit par Pierre Alien (1990, Christian Bourgois, 267 p.) traite aussi du Vietnam, mais vu du coté de Paco, gravement blessé et son retour aux Etats Unis. L’autre lecture, si l’on peut dire, de Viet Thanh Nguyen est bien sûr « Apocalypse Now » de Coppola.
    L’auteur étend ensuite son propos aux différentes guerres, que chacun a en mémoire. « La dernière guerre (WWII) est aux Etats Unis la « bonne guerre », tandis que celle du Vietnam est une mauvaise guerre, un syndrome, un bourbier, un bâton merdeux, en manque de guérison et de récupération ». il continue en prédisant que « toute guerre est souvent la poursuite de la précédente, et la préfiguration de la suivante ». Puis il prend exemple de la guerre dans les Philippines, et de celle de Corée. Certes, ces deux là avaient des « excuses ». Dans le cas du Vietnam, qui est finalement le nom d’un pays, le fait d’utiliser le terme « Guerre du Vietnam », ou « Guerre Américaine » d’ailleurs, est impropre. D’autant plus que le guerre s’est ensuite étendue au Cambodge et Laos voisins, que le Vietnam a envahis. Et de rappeler la prophétie de Martin Luther King. « Si l’âme américaine devient totalement empoisonnée, l’autopsie devra se lire « Vietnam » ». Et Martin Luther King continue « La guerre du Vietnam n’est rien d’autre qu’uen maladie plus profonde de l’âme américaine », et il cite l’extension au Guatemala, Pérou, Mozambique et Afrique du Sud, Thailande et Cambodge y compris. Il ne cite ni l’Irak, ni l’Afghanistan, et pour cause, mais Viet Thanh Nguyen fait volontiers le parallèle, y ajoutant le Pakistan et le Yemen, et bien d’autres. Et il a cette phrase terrible « une guerre n’est pas seulement une suite de tirs sur les gens qui fabriquent les balles et les vendent, et peut être, de façon plus importante, les paient, ave la complicité cachée des citoyens sous la forme de ce que King appelle « la solidarité brute » entre frères noirs et blancs ».
    C’est tout le problème de la puissance des marchands d’armes, et du système industriel et économique qui est derrière. Alors, après cela, le devenir des populations déplacées n’est qu’un détail, comme dirait un politicien populiste. L’essentiel étant que les machines tournent et que l’argent rentre dans les caisses. Peu importe d’où qu’il provienne, fut-ce des subventions accordées aux gouvernants et détournés pour acheter des armes, quitte à les utiliser contre les bailleurs de fonds.

    Pour compléter ces ouvrages sur la Guerre du Vietnam, il est sorti récemment un excellent documentaire « Vietnam » en 6 parties sur Arte, adapté du travail de Ken Burns et Lynn Novick. Les journalistes, au bout d’une dizaine d’années de travail, montrent combien le conflit, qui date de 1946, et se poursuit après Diên Biên Phu en 1954 en la guerre avec les Américains jusqu’à leur retrait en 1973, puis entre Vietnamiens jusqu’à la chute de Saigon en 1975. Lire à ce sujet le livre de John A. Farrell « Richard Nixon, The Life » (2017, Doubleday, 752 p.), qui envisage l’aspect politique de la guerre. On se rend compte de la progression des idées, depuis les années de la guerre froide, et du délire anticommuniste de l’immédiat après Guerre (celle de 1939-1945). Il faut se rappeler les années Eisenhower et surtout du maccarthysme. Lire à ce sujet le remarquable livre de Robert Coover traduit par « Le Bücher de Times Square » (2009, Le Seuil, 602 p.) qui se termine par la scène assez époustouflante de l’oncle Sam sodomisant Richard Nixon, alors vice président, juste après l’exécution des époux Rosenberg, faussement accusés d’espionnage pro-communiste. On comprend aussi le peu de cheminement qui s’est fait dans l’esprit des démocrates américains, qui lors de la fin de la guerre du Vietnam, en étaient toujours aux périodes les plus sombres de la guerre froide. Et portant cela faisait un quart de siècle que Staline était mort. On connaissait alors la vérité sur l’action du petit père des peuples, mais il avait été remplacé par le Grand Timonier.

    Marie Cosnay et les Migrants maintenant. quel bonheur de la lire et d’en parler

    « Jours de Répit à Baigorri » (2017, Creaphis Editions 72 p.) est un tout petit volume (12*17 cm), pas très épais, mais dense, de par l’écriture et le continu. Cela se passe à Baigorry, (Baïgorri en basque) petit village du Pays Basque, un petit millier d’habitants, qui a accepté de recevoir une cinquantaine de jeunes migrants pendant les trois mois de l’hiver 2015. Ils viennent d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan, ou encore du Soudan ou d’Érythrée. Ils sont là dans le cadre d’un programme de « répit » après un séjour dans « la Jungle de Calais ». Ils sont là pour apprendre la langue, et surtout les dissuader d’aller en Angleterre. Pourquoi ce village ? Car il a une longue tradition d’accueil, les Belges pendant la dernière guerre, les Bosniaques, et les Espagnols juste avant, fuyant le franquisme.
    Marie Cosnay, dont l’engagement pour ces causes est connu, a pris des notes de ces moments, ayant donné des cours. « La joie que le projet suscitait était communicative, peut-être devait-on tenir à ça, se tenir à ça, à la joie qui se répandait, une joie contre les terreurs et les resserrements ».
    Un essai avait été tenté avec la ville proche de Bayonne. « Les personnes, bénévoles ou pas, jusqu’à l’hôpital de Bayonne sollicité, avaient fait preuve de ferveur. Je ne sais pas vous, mais le mot ferveur, dans le débat public, je ne l’ai pas entendu souvent ». On entendait aussi qu’à d’autres endroits, il avait fallu l’intervention des forces de l’ordre pour protéger les migrants. « Dès novembre, on apprenait que certains séjours se passaient mal, des maires disaient avoir été mis devant le fait accompli, sans aucun pouvoir de décision ». Le mythe des voleurs de poules est, hélas, toujours présent. Mais rapidement, on se rend compte que la communication ne suit pas. La ville est trop grande, les gens sont trop seuls. « Notre espérance, au niveau d’un village, d’un groupe, se construisait. C’est peu, c’était peu, mais ça change et ça changeait tout». Les relations se construisent, et le regard change. « Il est possible de regarder l’autre et d’être regardé, de se laisser, sous le regard, transformer un peu ».
    Le maire du village constate « il faut trois conditions pour que l’expérience fonctionne. Une mairie consentante. Des locaux dignes. La dernière condition : l’ancrage dans un lieu, avec habitude de bénévolat et de solidarités ». Marie Cosnay insiste sur la ferveur « La ferveur est communicative. La ferveur, un affect qui ne trompe pas son monde, est communicative. Elle se vit dans la présence. Elle est le contraire de la peur. Elle est donnée par le réel, par ce qui se passe de bon quand nous sommes ensemble. Dans le réel qui dépasse les fantasmes ».
    Les résultats de ces rencontres. « Ce qu’on entend aujourd’hui ? Que c’est bon de penser aux autres. Que ça empêche de déprimer. Et puis on a cette impression qu’on fait un bon truc. Qu’on vit dans un monde ». « Quelqu’un est garant de ce qu’on partage. Parce qu’on n’apprend pas, ne répète pas, ne partage pas n’importe quoi. Il y a quelque chose qui garantit ce qui va être appris, su, répété ». En conclusion « Personne ne savait encore comment se passerait l’aventure mais voilà, c’était possible. Ce n’était pas facile, mais c’était possible qu’un village dise : oui, nous pouvons offrir un moment de répit à des personnes qui sont sur les routes depuis des années, avec un but – qui est d’ailleurs plus un nom qu’un but : Angleterre. Qu’un village propose : ils sont dehors, on a ici de quoi loger, alors oui, bien sûr, les peurs, vécues de loin, bien sûr. Mais quoi, dans le réel ? Comment ça marche, en vrai ? ».
    Par contre, les rapports à l’administration ne sont pas aussi chaleureux. Et comme l’écrit Marie Cosnay « le ministère de l’Intérieur ne demande rien, toujours rien à ce jour, à l’association Atherbea, qui a organisé l’installation des gars au VVF de Baigorri – alors que celle-ci a quelque chose à partager de l’expérience réussie qu’elle a faite ». Il serait peut être utile que l’éditeur envoie un Service de Presse au Ministre.
    Bref un tout petit livre, 72 pages seulement, dont toutes les phrases sont positives. Et de plus l’écriture, celle de Marie Cosnay, est remarquable.

    « Comment on expulse, responsabilités en miettes » (2011, Editions du Croquant, 118 p.), c’est toujours un petit livre qui narre l’expulsion d’une famille du Kosovo à l’aéroport de Biarritz en novembre 2008. Le père, la mère et trois enfants. Les enfants sont portés dans l’avion, la mère s’évanouie et il faut que les forces de l’ordre la porte à bord. On peut se demander où est la force, où est l’ordre. Comme l’indique Marie Cosnay, les responsabilités sont en miettes. Plus personne n’est vraiment maître de ses comportements, peut être mêmes contraires à ses convictions intimes. « Il faudrait donner un nom à chacune de ces personnes, rétablir la chaîne des responsabilités. Trouver les noms de chacun des membres des escortes, des pilotes d’avion, des médecins qui établissent des certificats médicaux, des gendarmes qui donnent le signal à l’avion de décoller. Etablir une sorte de tableau des responsabilités, un tableau de listes des tâches qui mènent à ce que des enfants soient emportés et que des parents s’évanouissent au seuil de l’embarquement ». Et de rappeler ce qu’ont fait ou dit d’autres personnes dans des circonstances analogues. « C’est qu’en ne faisant pas ce que je faisais, j’aurais été responsable de ce que je réprouvais ».
    C’est à ce moment que l’expérience de Marie Cosnay et sa pratique des auteurs antiques devient intéressante. Elle évoque Socrate lors de son procès. « Le testament qu’il laisse à ses amis est celui-ci : ayez souci de vous-mêmes, occupez-vous de vous-mêmes. S’occuper de soi-même, c’est être capable de se demander ce que fabrique son âme et comment elle se lie à la vérité ». Puis vient Thésée qui accueille Œdipe à Athènes alors que ce dernier craint d’être expulsé. Le vieil Œdipe, aveugle, que conduit sa fille Antigone. Un grand moment dans la tragédie grecque. Relire à ce propos le « Antigone » de Henry Bauchau (1997, Actes Sud, 368 p.), celui que je préfère et qui donne la vision de la fille, suivi du « Œdipe sur la Route » du même Henry Bauchau (1992, Actes Sud, Babel, 416 p.).
    Résultat de la politique, quelque peu téléguidée par l’Occident, du Printemps Arabe, aux conséquences souvent désastreuses. « L’homme en grande fragilité prétend au ciel, aux mers, aux routes, en même temps il installe devant les villes de quoi se rappeler qui il est, de quel savoir de lui-même tout dépend, sa santé et celle des villes. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que les mers, faute de passages navigables, se transforment en cercueils ».

    « Entre Chagrin et Néant » (2009, Laurence Teper, 160 p.), toujours de Marie Cosnay, et sur le même thème. C’est le récit d’audiences de personnes étrangères devant le Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Ces personnes que l’on désigne le plus souvent comme des « sans papiers ». Et que le Juge place dans des Centres de Rétention Administrative. C’est donc une responsabilité collective qui est engagée, en notre nom en fait, mais que l’on ne porte pas. « C’est en mon temps et en mon nom que des milliers de migrants d’Asie et d’Afrique sont enfermés dans les prisons modernes de l’Europe – et chaque semaine une vingtaine, ou davantage, à quelques kilomètres de chez moi, c’est-à-dire ici, à l’endroit où par le plus grand des hasards il m’est arrivé de naître, enchaînée à une histoire et à l’Histoire ». Et pourtant ces migrants ne sont pas partis de leur pays par simple goût du voyage. L’attrait du pays riche, l’espoir d’être sûrement riche aussi, très vite. Et puis la rencontre de la réalité, l’absurdité du système policier et judiciaire. La tentation, ou parfois plus souvent l’obligation de devenir clandestin « Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion ». Avec parfois des situations absurdes de migrants qui veulent retourner chez eux, mais qui sont arrêtés et expulsés. « On ne peut pas ne pas noter l’absurdité administrative qui empêche les gens de quitter le territoire français – alors qu’ils le quittaient – pour les en expulser au nom de l’État français».
    Absurdité du système qui ne sait que renforcer la relation entre l’administration et le jugé, ce dernier toujours en situation de dominé. « Plus les audiences s’enchaîneront, plus j’entendrai qu’en l’absence de documents d’identité et en l’absence de garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à la mise en rétention ». Et par-dessus tout, la banalité des faits et leur répétition, qui devient une habitude. D’où l’indifférence. « Je sais que je dois, au fur et à mesure des audiences, éviter de m’habituer. Il est facile de se protéger ; malgré soi on résiste à l’émotion. On adopte, sans la décider, contre l’émotion, une sorte de fermeté. Le témoignage serait une forme supportable d’action, de réaction. Je me mets en garde. Ce n’est pas suffisant. Je me mets. Ce n’est pas suffisant. Je me mets en garde au fur et à mesure des audiences. De semaine en semaine, ne pas s’habituer ».

    Trois petits livres, tous de Marie Cosnay, donc avec son écriture facilement reconnaissable. La situation des migrants, vue souvent comme un sentiment à partager, ceci afin de redonner espoir, de déjouer les pièges administratifs, et de réconcilier les migrants avec une administration devenue aveugle aux problèmes humains. « A Calais on détruit les moindres signes de vie auto-gérée. Les jardins, les fleurs./ On ne veut rien voir ni savoir ». Le résultat du point de vue de l’administration « Les préfets ne savent pas non plus ce qui va se passer, si l’expérience va se poursuivre. On devait accueillir 30.000 personnes. La Turquie a accueilli 2 millions et demi de réfugiés. On en est à 10.000. On ne nous demande rien. On ne tient compte d’aucune expérience ».

    et pour finir le livre ancien, qui ne m’avait pas trop emballé à l’époque

    « Le Voyage de Hanumân » de Andreï Ivanov, traduit par Hélène Henry (2016, Le Tripode, 440 p.) raconte l’errance de deux hommes, Hanumân et Johann. Le premier est indien, d’Inde. Et cela se passe en 1999. En fait, on découvre qu’il est peut être né « quelque part à Scheissewurstbach d’une Allemande replète et d’un migrant famélique ». Ce qui serait étonnant car le nom veut dire « ruisseau de la saucisse de merde ». Mais il a grandi à Chandigarh ou à Mohenjodaro. A ceci près que les deux villes sont à plus de 1000 km de distance, la première à 250 km au nord de Dehli, et la seconde très à l’ouest au Pakistan à 300 km de Karachi, au nord d’Hyderâbâd, dans la vallée de l’Hindus. « Le pays où sont nés les dieux de toutes les mythologies ». Le second, qui se fait indifféremment appeler Johann Sidorov, Evguéni, ou Dgène, est estonien. C’est un peu le portait de l’auteur, bien que ce dernier soit apatride, mais né en Estonie. Il enseigne actuellement à l’Université de Tallin.
    Tous deux sont dans un camp de réfugiés demandeurs d’asile à Farsetrup au Danemark. Là encore la localisation géographique est fantaisiste. De tous les camps d’asile de réfugiés au Danemark, aucun ne correspond, si ce n’est, peut être celui de Karstrup, près de l’aéroport de Copenhague et d’où partent les trains qui vont à Malmö en Suède via le grand pont de l’Öresund. Mais les différents voyages et virées que font les protagonistes ne correspondent pas à ces localités. Le livre est divisé en trois parties, mais on ne voit pas très bien la séparation entre ces parties. De toutes évidences, Evguéni n’aime pas le Danemark. Hanumân non plus d’ailleurs, mais pas pour les mêmes raisons. « Le royaume des consciences pures et des chiottes propres ». En conséquence, il commet des larcins. « Le refus de ce monde étranger le poussait à d’idiotes entorses à la loi. Il se roulait des pelotes de papier toilette, volait des Kleenex par paquets entiers. Jamais, il ne quittait un café sans embarquer un cendrier ou une salière ».
    Bref ces deux compères, avec l’aide d’un gay népalais, Nepalino, d’un Russe Potapov et d’un Serbe Goran, mènent une vie de rapines et de petits larcins pour survivre, qui leur servent souvent à boire ou à fumer, quitte à rester ensuite plusieurs jours dans un état second. Débrouille à tous les niveaux, pour des produits souvent défectueux. « Ce n’étaient pas des chaussures. Seulement des imitations. Des faux-semblants, avec l’apparence de chaussures : elles pouvaient être vendues, essayées et même chaussées, mais les porter, ce n’était pas possible. »
    Dans la seconde partie, on voit que la débrouille marche bien et que le marché se diversifie. « Cette bouffe périmée que nous consommons, nous, tellement souvent. On pourrait la vendre comme de la fraiche dans les centre d’accueil du coin ; pourquoi pas ? si nous, on la bouffe, les autres aussi, ils peuvent. ». Pas besoin d’avoir subi des cours d’économie ou de marketing. « Potapov, c’était vrai, savait s’y prendre. Il utilisait l’encre comme un chef, et dessinait les chiffres bien mieux qu’il ne peignait ses tableaux, pour un profit supérieur. ». Le résultat défie les lois de l’offre et de la demande. « Les yaourts se vendaient particulièrement bien. Nous avions eu de la chance, nous étions tombés sur un plein bac de yaourts périmés. »
    Cependant, ces diverses entreprises commerciales laissent un gout amer dans la bouche des réfugiés. « Mais à quoi bon de l’argent, si avec on ne peut rien acheter qui compense un tant soi peu la misère où on se trouve plongé ?comment embellir un quotidien qui n’est pas digne de ce nom ? Quand on habite un poulailler, sans le moindre droit, sans lumière au bout du tunnel, et que tous les jours que Dieu fait, on n’entend que « Expulsion ! Rauq ! Dégage ! Nach Hause ! » ».
    Surtout, elles révèlent la face cachée des Danois et leur prétendu accueil. « Mais Dieu de Dieu, si les Danois pouvaient, ne serait-ce qu’une fois, avoir accès aux rêves des migrants ; entendre, ne serait-ce qu’une fois, gronder le courant de conscience des migrants S’ils pouvaient comprendre ce qu’est ce fleuve, turbulent et terrible, combien il charrie de pierres, de caillasses, de peurs en suspension, combien pèse la bourbe de l’angoisse..Si les Danois savaient comme la tête leur fait mal, à ces migrants, ils leur pardonneraient tout, même d’être des voleurs. ». Les dures réalités de la vie en foyer sont évoquées. « D’abord, qu’ils essayent donc de vivre dans une seule pièce avec des Albanais et des Serbes. Même au paradis, on en trouverait, de ces culs d’Albanais. Deuxièmement, est ce qu’ils habiteraient un poulailler comme celui-ci, où pour baiser sa femme, on doit aller dans les douches communes ? Et en plus, il y a des garnements iraniens qui arrivent à espionner en déverrouillant avec une pièce de monnaie. Dans les douches, vite fait, rapido presto ! ». Les conditions des services sont aussi critiquées. « Troisièmement, est ce qu’ils apprécieraient de se faire « soigner » par un toubib qui transforme ses « soins gratuits » en supplice, ou qu’il s’abstient tout à fait de soigner, parce que, comme les autres, il déteste les migrants. ».
    Leur but final, enfin est ce vraiment un but, c’est d’aller à Lolland, une ile au Sud du Danemark. Pourquoi cette destination ? Elle agit comme un aimant sur les réfugiés. En fait ils ont déjà parcouru presque tout le Jutland à bord de voitures rachetées à des Géorgiens. Voitures plus qu’à bout de souffle, avec de fausses plaques, sans assurance bien entendu et qui menacent à tout moment de rendre définitivement leur pauvre âme. Tout cela pour aller récupérer des denrées périmées, de faire les poubelles, ou de récupérer et bricoler des ordinateurs d’un autre âge.

    On se demande, à la fin du livre, quel est le véritable message du livre, surtout en ces temps de migrations forcées. Ivanov a-t-il voulu sensibiliser les gens sur les réfugiés. Ou a-t-il simplement voulu raconter une partie de sa vie d’errance. Le livre est en effet de 99, et à l’époque, les pays baltes sortaient tout juste du joug soviétique. « Mon rêve avait été de partir, puis un jour, un jour de chance, j’ai compris que tous les rêves sont de la foutaise, un néant, rien n’attend personne nulle part, c’est absurde, surtout si vous vivez pour votre rêve, car alors il s’empare de vous, vous n’êtes plus personne, qu’un programme dans le logiciel de votre rêve, c’est pire qu’absurde. ». « Le Voyage de Hanumân » fait d’ailleurs partie d’une trilogie avec « Bizarre » dans lequel le narrateur est capturé, emmené en prison puis déporté. Puis dans « Confessions d’un lunatique » le narrateur rentre en Estonie et essaye de se réintégrer dans la société. Il rencontre des amis, raconte son histoire, le camp norvégien dans les montagnes jusqu’à ce qu’il en soit éjecté. Quitter son pays, errer, y revenir…

    Publié par jlv.livres | 6 décembre 2017, 04:06
  3. et pour en terminer , et cela est d’actualité
    il faut réecouter la chanson de Jean Ferrat un air de liberté

    Ah monsieur d’Ormesson
    Vous osez déclarer
    Qu’un air de liberté
    Flottait sur Saïgon
    Avant que cette ville s’appelle Ville Ho-Chi-Minh

    Publié par jlv.livres | 6 décembre 2017, 07:48

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