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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « La femme qui avait perdu son âme » (Bob Shacochis)

Cinquante ans de racines intimes des chocs historiques, par quelques personnages incroyablement ambigus et extrêmement attachants.

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Publié en 2013, traduit en français en janvier 2016 par François Happe chez Gallmeister, le deuxième roman du journaliste américain multi-primé Bob Shacochis appartient sans aucun doute à l’espèce relativement rare des grands romans parvenant à capter les cinquante dernières années de notre monde, historique et politique, à travers une galerie puissante de personnages étroitement entrelacés. Pour donner vie à ce contemporain historicisé et personnalisé, l’auteur nous plonge dans l’Haïti de 1996, après le retour d’Aristide et l’intervention américano-onusienne (terrain qu’il connaît particulièrement bien pour l’avoir couvert de très près, pour Harper’s, en 1994-1996), dans la Croatie de l’effondrement nazi et oustachi de 1944-1945, dans la Turquie de l’apogée de la guerre froide, en 1986, et enfin à nouveau en Haïti et en Bosnie, durant cette période brumeuse de 1997-2000, durant laquelle grandit inexorablement ce qui deviendra le 11 septembre 2001.

Pendant les derniers jours de l’occupation, il y avait en Haïti une Américaine, une photojournaliste – blonde, jeune, exaspérante – qui était devenue l’obsession de Thomas Harrington.
Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté l’histoire de ce cette fille ? demanda la femme d’Harrington, abasourdie mais curieuse. Ils se tenaient dans la cuisine de leur maison de South Miami embaumée de gardénias, et finissaient les cocktails à la vodka qu’elle avait préparés pour fêter la réintégration de son mari dans le domaine qu’elle avait agencé, avec ses motifs soigneusement calculés, où chaque chose était parfaitement à sa place, sauf son mari. Pourquoi as-tu attendu jusqu’à maintenant ? Un plissement douloureux creusa une bordure de perplexité autour de ses yeux brillants.
Attendant une réponse, elle le suivit à travers la maison, à l’étage, jusqu’à leur chambre inondée de soleil, où il commença à sortir le linge sale de son sac. Tiens, dit-il avec une trace optimiste d’enthousiasme, c’est pour toi, et il lui tendit un cadeau qu’il avait rapporté de Port-au-Prince, un tableau, petit mais assez cher, de Frantz Zéphirin.
Et que devrait-il lui dire ? Qu’il s’était trop impliqué dans une relation avec une femme, trop impliqué, aussi, dans les grandes trahisons de ce monde ? Et qu’il préférerait ne rien dire sur ces deux sujets ?

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Frantz Zéphirin, Haïti sous les décombres.

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Très loin de l’essai historique pesant ou décharné, Bob Shacochis nous offre la grâce d’un récit profond et terriblement humain, où s’animent des figures de stature presque mythologique et pourtant si intimes, jeune photojournaliste passionnée de vaudou et de botanique, correspondant de guerre devenu avocat des droits de l’homme, enfant fuyant l’avance des partisans de Tito parmi les cruelles vengeances répondant aux horreurs les ayant précédées, diplomate américain familier des ombres et des intrigues, jeune fille élevée en parfaite expatriée chic et en apprentie espionne, pour le meilleur et pour le pire, joueurs de golf patriciens orchestrant leurs haines et leurs passions en ciments géopolitiques tenant in fine surtout du billard aléatoire, béret vert contrasté, professionnel n’atteignant pas le cynisme désincarné qui serait peut-être souhaitable.

Comme un objet arraché au sommet d’un tas d’ordures, Haïti avait été récupéré par le monde raffiné, le monde des possibilités infinies, qui l’avait tourné et retourné entre ses mains manucurées, qui l’avait reniflé puis secoué avant de s’en débarrasser en le renvoyant sur le tas d’ordures. À l’arrivée des Américains en 1994, Tom n’avait pas pu vraiment mesurer l’étendue de leur pouvoir, ni le panache de son orchestration et il avait été frappé, comme tout le monde sur le terrain, par un pur sentiment de saisissement devant la magnifique baie qui se moquait des bidonvilles du bord de mer, et qui faisait danser une armada de navires de guerre énormes, scintillant la nuit comme des villages flottants sur des prairies océanes, les vagues sombres des hélicoptères Black Hawk voletant comme des nuages d’insectes sur l’écran orange du coucher de soleil. Des chars dans les rues où s’entassaient les détritus. Des marines blottis dans leurs igloos de sacs de sable. Des grenades qui explosaient dans la foule, des foules qui explosaient de joie. Un macoute larmoyant lynché, accroché à un poteau de signalisation, boulevard Martin-Luther-King, la pisse dégoulinant des orteils poussiéreux de ses pieds nus. Une écolière morte, dans une robe rose à fanfreluches, étendue dans la rue, le visage brûlé et du même rose que sa robe. Les forces spéciales, injectées comme de l’antivenin dans l’arrière-pays, qui libèrent les villages. Les paysans qui bordent les routes pour crier Vive l’Amérique ! Vive l’Amérique ! Vive l’Amérique ! Les soldats qui reclouent les toitures sur les écoles, qui donnent à manger aux enfants, qui distribuent la démocratie comme des bonbons.

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Il ne faut surtout pas raconter cette trame serrée qui résonne sur cinquante ans d’histoire, de haine, de vengeance et de croisade : la lectrice ou le lecteur prendra un immense plaisir à découvrir, plus ou moins progressivement, la manière dont les personnages muent, se dévoilent ou au contraire se dissimulent, changent de nom et parfois de vie, au gré de longs flash-backs et d’incisifs flash-forwards fort habilement agencés. Les critiques américains et anglais ont évoqué depuis la parution en 2013, à très juste titre, les figures de Graham Greene et de ses « consuls » toujours impeccables, de John Le Carré et de ses manipulateurs froids de la grande époque ou de ses clowns tristes et vaguement pitoyables de l’après-1989, de Joseph Conrad et de ses explorateurs solitaires des confins géographiques de l’âme humaine, ou encore d’Ernest Hemingway et de ses fragiles forts-en-gueule prêts pourtant à refaire un bout du monde entre deux whiskies ou davantage. On peut y ajouter très logiquement le Français DOA pour la subtilité des évocations à mi-voix de corrélations de forces et pour le choc redoublé entre l’intime et le politique, et la Française Dominique Manotti pour le rendu extrêmement précis de ce perpétuel billard à trois bandes entre la petite et la grande Histoire, drapée dans les principes alors que des intérêts privés et des haines recuites mènent la majorité du jeu.

Lors de son ultime visite au LIC, Harrington avait été accablé par l’atmosphère désolée et pathétique suscitée par l’abandon imminent et il avait été frappé par ce qu’il y avait de pitoyable dans le spectacle d’une grande armée qui lève le camp tranquillement, à la fin d’une campagne ambiguë, ni victorieuse ni désastreuse mais simplement menée comme un géant subitement fatigué de sa propre force et du manque total d’occasions de l’utiliser correctement, dans un monde rendu arbitraire par une absence de but. Ce qui auparavant avait été un protocole paranoïaque de points de contrôle, de vérifications d’identité, de fouilles corporelles, de passages au détecteur et d’escortes imposées par le bureau des relations publiques était maintenant réduit à un seul garde qui avait fait signe à Tom de franchir la barrière avant de passer devant le marché aux souvenirs en plein air, une installation pratique sur la base pour les Américains éternellement pressés, les vendeurs assis, le regard fixe, derrière leurs kiosques délabrés, comme des gens résignés à avoir perpétuellement soif. Ils étaient là pour vendre leurs articles aux soldats, mais les soldats étaient partis. Enfin, presque partis.

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Bob Shacochis réussit peut-être surtout l’un des défis les plus difficiles de la littérature contemporaine, en parvenant à inscrire dans chaque pli de sa sombre chronique d’un présent déchiré, éternelle victime de passés jugés inexpiables, la tentative toujours renouvelée de la possibilité de l’amour, sous des formes crues, exaltées ou tendres, malgré tout ce qui cabosse inexorablement, sans effleurer un instant clichés et maniérismes qui guettent si souvent l’écriture en la matière. Il nous offre ainsi, aussi, et à notre réelle surprise, le grand roman d’une géopolitique de l’amour volé.

Mais l’histoire, sous le fouet du temps, nous piétine tous et parfois nous sentons sa botte sur notre dos, et parfois nous sommes inconscients de son passage, du mouvement de balancier qui fait aller et venir la tristesse et le triomphe à travers l’humanité, la tristesse, et puis, pour finir, un chagrin écrasant qui disparaît pour laisser place à l’obscurité, ce qui est peut-être la raison pour laquelle les Américains ne veulent guère avoir à faire avec l’histoire, la raison pour laquelle, peut-être, ils la détestent, la raison pour laquelle la prière leur vient plus facilement que le souvenir, qui n’est autre que la manière dont l’histoire noue ses fins infinies et mesure les mouvements de sa respiration. Et quand l’histoire, après avoir tourbillonné autour de vous, poursuit sur sa lancée, et que vous inhalez ce qu’elle a laissé derrière elle, l’amertume de ses cendres, la douceur passée du temps, et que vous excrétez ensuite cette histoire sous forme de souvenir, vous ne croyez jamais vraiment que vous avez autrefois entendu le tonnerre de son murmure quasi céleste, que vous avez tremblé devant ses familiarités terribles, et que vous êtes resté silencieux.

Pour acheter le livre chez Charybde à partir du 1er janvier 2016, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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