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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Médiocrité et folie » (Hans Magnus Enzensberger)

L’écroulement de la culture vu par un Hans Magnus Enzensberger pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté.

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HME

Publié en 1988 en Allemagne, «Médiocrité et folie» (éditions Gallimard, 1991) rassemble des textes sur des thèmes divers, écrits entre 1974 et 1988 par un Hans Magnus Enzensberger impressionnant de finesse et de lucidité pour déchiffrer l’incidence du capitalisme et le rôle de la culture dans les sociétés occidentales contemporaines.

Non sans ironie, l’auteur explique dans sa préface que la disparition des utopies occidentales égalitaires s’est paradoxalement accompagnée, avec l’avènement du capitalisme mondialisé, de la réalisation, sous forme d’une parodie cruelle, de trois promesses fondamentales des mêmes utopies : le dépérissement de l’Etat, «dont le pouvoir, tel un Gulliver immobilisé par d’innombrables liens, diminue lentement mais irrésistiblement – ce Lilliputien continuant, par une vieille habitude, de se prendre pour un géant» ; l’internationalisme, sous la forme désespérante et insaisissable du marché mondialisé ; et enfin l’égalité, chacun pouvant en théorie accéder aux mêmes produits, de même qualité avec le même service, du moins dans les pays occidentaux, la «junk food» de McDonald’s en étant la meilleure illustration.

Il y a beaucoup à retenir de ces textes divers, et en particulier :

– La désagrégation de la culture et d’un savoir structuré, dans une société contemporaine où chacun est soumis en permanence à un «feu roulant d’informations», et où la vie culturelle se résume à une suite sans fin de divertissements.

– La critique des médias de masse, définie dès les années 1960 par Hans Magnus Enzensberger comme «industrie du façonnement des esprits», outils de la domination des masses vidés de tout contenu, qui annihilent toute conscience politique et entretiennent les peurs.

«On ne lit pas le «Bild» bien qu’il ne parle de rien, mais pour cela même : parce qu’il a largué tout contenu par-dessus-bord, ne connaît ni passé ni avenir et met en pièces toutes les catégories historiques, morales et politiques. Non pas bien que, mais parce que : parce qu’il menace, bêtifie, fait peur, débite des obscénités, sème la haine, parle pour ne rien dire, bave console, manipule transfigure, ment, fait l’idiot et détruit. C’est précisément cette terreur, immuable et quotidienne, qui procure au lecteur une paradoxale jouissance, commune à tous les intoxiqués et inséparable de l’avilissement consciemment vécu qui lui est lié. L’impossibilité de dater un numéro du «Bild» et le fait qu’il se répète de manière permanente, loin d’ennuyer le lecteur, le rassurent au contraire. Depuis des dizaines d’années qu’il prend son petit-déjeuner avec lui, il se berce dans la certitude que tout continue comme avant, que «rien n’a d’importance» ou bien, ce qui revient au même, que le rien ne fait rien.» (Le triomphe du Bild-Zeitung ou la catastrophe de la liberté de la presse)

– La nature réduite à l’état de rêve romantique et de matière première pour l’industrie

– La question de la fonction de l’intellectuel et du politique dans les sociétés capitalistes « avancées », avec leur perte considérable d’influence et d’autorité, et l’incapacité des politiques à prévoir ou penser les transformations de la société

– La marginalisation de la culture et la littérature, devenues aujourd’hui une affaire de choix, dans une société où la figure dominante est l’analphabète secondaire, travailleur et consommateur idéalement façonné pour la société marchande et de divertissement, celui qui, plutôt que de réfléchir, est capable avant tout de traiter ce feu roulant d’informations auquel il est soumis.

«Celui-ci n’est pas à plaindre : la perte de mémoire dont il est affligé ne le fait point souffrir. Son manque d’obstination lui rend les choses faciles, il apprécie de ne pouvoir jamais se concentrer et tient pour avantages son ignorance et son incompréhension de tout ce qui lui arrive. Disponible et capable de s’adapter, il jouit d’une grande capacité d’arriver à ses fins. Aussi n’avons-nous pas besoin de nous faire du souci pour lui. Ce qui contribue au bien-être de l’analphabète secondaire, c’est qu’il ne soupçonne pas du tout qu’il est un analphabète secondaire : il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d’emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de sa conscience. Il est impensable en effet que son entourage le fasse échouer, qui l’a produit et formé afin d’assurer la tranquillité de sa propre continuité.
L’analphabète secondaire est le produit d’une nouvelle phase de l’industrialisation. Une économie, dont le problème n’est plus la production mais la vente, peut ne plus avoir besoin d’une armée de réserve, disciplinée ; il lui faut des consommateurs qualifiés. L’entraînement sévère, auquel le travailleur du secteur de la production et l’employé de bureau étaient soumis, devient également superflu et l’alphabétisation une entrave dont il convient de se débarrasser le plus rapidement possible. Notre technologie a développé, en même temps que les données du problème, la solution adéquate : la télévision, média idéal pour l’analphabète secondaire.» (Éloge de l’analphabétisme)

Un livre captivant d’un auteur à l’éclectisme impressionnant, dont on avait déjà apprécié le talent et la lucidité notamment dans son essai «Politique et crime», et qu’on peut commander et acheter chez Charybde, ici.

Photo : Don Usner

 

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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