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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Apprendre, si par bonheur » (Becky Chambers)

Un paradoxal retour aux sources humaines de l’exploration, du côté de la connaissance gratuite et de la curiosité pure, en une forme songeuse d’utopie radicale.

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Chambers

VEUILLEZ LIRE CECI
Si vous ne lisez qu’un document parmi ceux que nous avons envoyés, que ce soit celui-ci. Je vous le demande en sachant fort bien que je déroge à mes convictions profondes. C’est dans les rapports que se trouvent nos conclusions scientifiques, et c’est ici la science le plus important, de loin. Mon équipage et moi sommes secondaires. Tertiaires, même.
Malgré tout, il est capital pour nous que quelqu’un reçoive ceci.
Ne vous pressez pas. Ce fichier aura mis quatorze ans à atteindre la Terre et, si nous avons la chance que quelqu’un le lise immédiatement et réponde sans tarder, il repartira pour quatorze autres années. Donc, bien que nous ne puissions pas attendre éternellement, l’urgence est ici relative, comme souvent dans les voyages intersidéraux.
Vous pourriez lire la fin directement, c’est vrai. Vous ne seriez pas le premier et, honnêtement, c’est là que se trouvent les observations les plus lourdes de conséquences. Et peut-être, si vous savez déjà qui nous sommes et ce que nous faisons, si vous êtes de ceux qui nous ont envoyés ici, vous comprendrez quand même. Pourtant, je pense que le pourquoi de notre requête est important. Naturellement, je ne suis pas objective, et pour deux raisons : non seulement ce rapport parle de mon équipe et de moi, mais nous sommes des scientifiques. Les pourquoi sont notre raison d’être.
Cela fait cinquante ans que nous avons quitté la Terre, et je ne sais pas quels yeux et quelles oreilles mon message a trouvés. J’ignore à quel point une planète peut changer en l’espace d’une vie. Les causes varient et les souvenirs se brouillent. Je ne sais pas non plus ce que vous connaissez personnellement de l’univers autour de notre planète. Peut-être comptez-vous au nombre de ces gens capables de réciter l’histoire de la conquête spatiale mieux encore que moi et qui partagent mes aspirations. À moins que vous ne viviez pas dans la même sphère que moi. Peut-être tout cela sonne-t-il à vos oreilles comme une langue étrangère. Quand j’évoque une exoplanète ou une naine rouge, comprenez-vous ? Je ne vous teste pas et, si ces mots ne vous évoquent rien, je ne vous en veux certainement pas. Au contraire, c’est à vous que je veux parler, autant qu’à mes collègues – davantage, presque. Si je ne pose ma question qu’à ceux qui partagent mon point de vue fondamental, mes rêves, mon langage, il ne sert à rien que je la pose.
C’est pour cette raison que je vais m’efforcer de parler à l’expert autant qu’au novice. Pour cette raison aussi, il me semble important de commencer par le commencement afin de bien poser les fondations de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Je ne ferai sans doute pas preuve d’objectivité. Je vais probablement parfois me contredire.
Mais je promets de dire la vérité.
Je m’appelle Ariadne O’Neill, et je suis l’ingénieure de vol à bord du Merian, un vaisseau du GAO. J’ai pour collègues les spécialistes de mission Elena Quesada-Cruz, Jack Vo et Chikondi Daka. Nous faisons partie de Lawki, un vaste programme d’étude écologique des exoplanètes – c’est-à-dire des planètes qui ne sont pas en orbite autour de notre soleil – qui abritent la vie ou sont susceptibles de l’abriter. Lawki 6, notre mission, porte sur les quatre planètes habitables en orbite autour d’une naine rouge, Zhenyi (BA-921) : Aecor, une lune glacée, et les planètes terrestres Mirabilis, Opéra et Votum. Je me trouve actuellement sur cette dernière.
Je suis née en Cascadie le 13 juillet 2081. Ce jour-là, cela faisait cinquante-cinq ans, huit mois et neuf jours qu’il n’y avait pas eu d’être humain dans l’espace. J’ai été la deux cent quatrième personne à y retourner. C’était avec le sixième équipage extrasolaire. Si je vous écris, c’est dans l’espoir que nous ne soyons pas les derniers.

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Au début du XXIIème siècle, les progrès en ingénierie biologique et en animation suspendue ont permis de surmonter la fragilité intrinsèque du corps humain face aux contraintes du voyage spatial de longue durée et aux environnements hostiles – selon de nombreux critères – qui peuvent affecter les nombreuses exoplanètes déjà identifiées. Il est donc devenu possible d’envisager leur exploration détaillée, petit à petit, par des vols spatiaux habités. L’un d’eux, dont fait partie la narratrice Ariadne O’Neill, ingénieure de vol, a pour mission de scruter quatre planètes et d’en dresser le bilan provisoire en attendant, le moment venu, de nouvelles instructions.  Au cours de leur travail, totalement absorbés par leurs expériences scientifiques, leur passion et leur curiosité insatiable, ils tardent à réaliser que, à l’autre bout de la ligne, sur la Terre où bien des années se sont écoulées depuis leur départ, plus personne ne communique avec eux… Les voilà ainsi confrontés à des choix particulièrement drastiques, pour eux-mêmes comme pour, peut-être, l’humanité toute entière.

On comprend que les humains aient arrêté de vivre dans l’espace avant 2030. Comment penser aux étoiles quand les océans débordent ? Comment s’intéresser aux écosystèmes aliens quand la chaleur rend les villes inhabitables ? Comment échanger carburant, métal et idées quand sur toutes les cartes les lignes sont mouvantes ? Comment se préoccuper des autres planètes quand des drames se jouent sur celle où on est coincé, quand la santé et la sécurité ne sont plus assurées ?
C’est une chose d’entretenir les sondes et les satellites, mais une autre d’assurer la survie d’astronautes. Au plus fort du Bouleversement, personne n’avait les ressources ni la stabilité – humaine, monétaire, matérielle – pour cela. De toute façon, ceux qui tenaient les cordons de la bourse protégeaient des intérêts qui n’avaient rien à voir avec les aubes glorieuses qu’ils prétendaient espérer. Qui voulait obtenir le financement et les infrastructures nécessaires à l’exploration spatiale pouvait s’adresser à son gouvernement – chez qui l’intérêt pour la science s’évanouissait dès qu’il n’y avait pas de guerre à remporter – ou à une entreprise – qui aspirait au progrès scientifique à condition que cela fasse gonfler son résultat net.
Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.
Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, et les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés -, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés.
Mais notre histoire se souvient de ceux qui ont réagi autrement. Les scientifiques, après tout, sont têtus comme des bourriques.

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Publiée en 2019, traduite en français en 2020 par Marie Surgers à L’Atalante, la remarquable novella « Apprendre, si par bonheur… » (dont le titre reprend un bref extrait du message enregistré par le secrétaire général de l’ONU de l’époque à bord de la sonde Voyager, en 1977) était nominée dans sa catégorie pour le prix Hugo 2020. Comme Kim Stanley Robinson (dont le magnifique « Aurora » de 2015 partage plusieurs questionnements avec cette exploration spatiale-ci), Becky Chambers n’apprécie guère les étiquettes conçues par les fans, les éditeurs ou certains critiques pour distinguer des micro-domaines à l’intérieur des sous-genres au sein de la science-fiction : c’est donc à son corps défendant qu’elle incarne depuis quelques romans une tendance contemporaine désignée selon les moments comme « SF positive », « hopepunk » ou « solarpunk ». Plus fondamentalement sans doute, un texte tel que « Apprendre, si par bonheur… » nous propose subrepticement de travailler, comme ne le font pas beaucoup, justement, d’œuvres contemporaines de science-fiction, le statut politique et humain de la science (dans ses dimensions de soif de savoir et de curiosité – le Iain M. Banks de « La Sonate Hydrogène » n’est pas si loin – comme dans ses dimensions proprement politiques – où l’on rejoindrait alors plutôt le type d’expérience de pensée conduite par Kim Stanley Robinson, justement, dans sa « Trilogie climatique »). On est loin ici des simples effets de technique ou de techno-nostalgie dont trop de romans actuels ou récents se satisfont (comme nous l’avions évoqué sur ce blog à propos du « Voyage » de Stephen Baxter, par exemple). Comme le souligne très justement Alice Carabédian dans son récent et si tonique « Utopie radicale », « Avec Chambers, nous partons dans les étoiles pour le plaisir de la rencontre ». Ayant introduit avec une certaine malice un mode de financement participatif de la non-conquête spatiale à long terme, et ainsi notamment débarrassée de la sorcellerie capitaliste, comme le diraient Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, ou moins directement, le Aaron Bastani de « Communisme de luxe »,  l’autrice peut ainsi déployer dans ce bref space opera (où le mot galvaudé reprend ainsi tout son sens) une tonalité bien particulière, et pour tout dire aujourd’hui assez rare.

On dit parfois : « Si nous n’avions découvert qu’une seule espèce nouvelle, ça nous aurait suffi. » C’est ce que j’avais dit sur Aecor. Sur Mirabilis, rien ne suffisait jamais. Toutes nos découvertes, toutes les heures passées entre les draps de quelqu’un d’autre, toutes les conversations, les collaborations, les panoramas nouveaux, tout me donnait envie d’en engranger encore plus. Sur cette planète, nous étions vivants. Nous étions des rois sans ennemis, des enfants libérés de la contrainte du temps.
Nous aurions dû nous méfier. Quand on étudie l’univers, on le sait bien : on n’échappe pas à l’entropie.

Et il faut lire aussi ce qu’en disent Lohrkan, Les Lectures du Maki, Le Syndrome Quickson ou encore Au pays des Cave Trolls.

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beckychambers

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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