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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Les nombreuses vies de Frankenstein » (André-François Ruaud)

Une passionnante exploration détaillée de l’un des plus puissants mythes littéraires qui soient.

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C’est la relecture récente du « Frankenstein délivré » de Brian Aldiss qui m’a donné envie de me plonger enfin dans ce septième volume de l’excellente « Bibliothèque Rouge » des Moutons Électriques, volume qui me faisait de l’œil sur ma pile depuis un certain temps, après sa publication en 2008. Aidé par Cristoforo Biondi et par Gwen Garnier-Duguy, André-François Ruaud signe sans doute ici l’un des meilleurs textes de la collection, qui n’en manque par ailleurs pas. Mêlant une réelle érudition à un ensemble très joueur de spéculations littéraires et biographiques, en imaginant certaines rencontres ou convergences historiques qui auraient pu être, après tout, possibles, les auteurs nous offrent à la fois une très rigoureuse mise en perspective technique de l’œuvre de Mary Shelley comme de la vie connue ou supposée de son Dr. Frankenstein et de la créature de ce dernier, et une ample promenade dans tout ce qui peut résonner avec Frankenstein, à l’époque de sa conception (ou quelques années auparavant) comme dans sa (foisonnante) postérité.

 

Mais d’une édition à l’autre, d’une copie à l’autre, de multiples petites altérations furent donc introduites dans le matériau d’origine. Ainsi lit-on dans le texte de 1818 qu’Alphonse Frankenstein, le père de Victor, l’initia aux sciences, tandis que le texte de 1831 nous donne Alphonse comme « non scientifique » – mais introduit un ami de la famille, logeant avec les Frankenstein, qui initie le jeune Victor aux merveilles de l’électricité et infléchit le cours de ses études. En 1818, Victor prend toutes ses décisions en fonction de son propre libre-arbitre, tandis qu’en 1831 il est le jouet d’une destinée qui le dépasse. Victor acquiert aussi en 1831 une sensibilité religieuse qu’il n’avait pas en 1818 : il faut dire qu’entre temps, Mary elle-même a vu évoluer ses convictions, tandis que dans la société l’on condamnait de plus en plus sévèrement l’athéisme des Lumières. L’impérialisme pénètre également dans son livre, en ce que Clerval déclare son intention de rejoindre la East India Company après ses études – quand dans la version de 1818 il aimait les études, les arts et la nature pour eux-mêmes. De retouches en retouches, Mary fit un peu dévier le matériau originel, pleinement ancré dans l’idéalisme du XVIIIe siècle, vers le corsetage progressif de la société anglaise qu’opéra le règne de William IV, précurseur des rigueurs victoriennes.

 

Dégageant le personnage des brumes romantiques ou steampunk qui l’obscurcissent si aisément (tout en rendant au passage un hommage indispensable au traitement choisi à distance par Tim Powers et son « Le poids de son regard »), André-François Ruaud réancre pleinement Frankenstein dans son XVIIIe siècle d’origine, dans les Lumières et dans l’émergence du rationalisme scientifique – et nous propose en conséquence une série d’excursions captivantes du côté de La Mettrie, d’Erasmus Darwin ou du canard de Vaucanson, par le truchement notamment de l’excellent roman de Xavier Mauméjean, « La Vénus anatomique » (2004). Musant en Suisse ou en Bavière, convoquant lorsque nécessaire la création – presque contemporaine – de la société des Illuminati (fort loin de l’image baroque du complotisme actuel), les révolutions européennes et la fascination pour l’Arctique, « Les nombreuses vies de Frankenstein » nous offre un fort bel exemple de critique littéraire spéculative assumée, et de foisonnement historique souvent délectable.

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afr

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