☀︎
Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Titan » (Stephen Baxter)

Une expédition imaginaire et néanmoins très réaliste vers Titan, la plus grosse lune de Saturne.

x

34524

Voici ma deuxième tentative auprès du très réputé Stephen Baxter, l’un des papes en vigueur du courant hard science de la science-fiction contemporaine, après « Voyage » (1996), à la note de lecture duquel je vous renvoie pour le contexte général concernant l’auteur et le cœur de son projet.

Après sept années de vol et un milliard et demi de kilomètres parcourus depuis la Terre, la sonde spatiale Cassini atteignit enfin Saturne.
Cassini était à peu près de la taille d’un petit camion. Plusieurs couches de revêtement thermique recouvraient la presque totalité de la structure du vaisseau et de son équipement antiradiation. La couche extérieure était composée de kevlar, d’une belle couleur ambrée, qui laissait transparaître une pellicule d’aluminium sous-jacente. Les deux couches superposées donnaient l’impression que la sonde était dorée à l’or fin.
Pourtant, Cassini accusait son âge.
Ses couvertures jaunies étaient perforées et éraflées par endroits, suite à des impacts de micrométéorites. Les drapeaux rouges, blancs et bleus figurant sur l’enveloppe, ainsi que les logos US, NASA et ESA de l’agence spatiale européenne et des autres pays européens participant à la mission, avaient perdu de leur éclat depuis le lancement de la sonde. En s’approchant du Soleil, le vaisseau avait été exposé directement au rayonnement et aux vents solaires, principaux responsables de ces avaries.

On peut tout d’abord saluer l’audace de ce deuxième volet (totalement indépendant du premier, « Voyage », donc) de ce qui deviendra la trilogie dite « de la NASA » : publier en 1997 (la traduction française de Stéphanie Ravez est parue chez J’ai Lu en 2001) un récit imaginaire d’exploration du système solaire proposant pour première scène l’arrivée de la sonde double composée de l’orbiteur Cassini et de l’atterrisseur Huygens à proximité de Titan, arrivée prévue en réalité pour 2004 (date à laquelle aura effectivement lieu son insertion dans l’orbite saturnienne), et utiliser les données recueillies par cette sonde pour fonder l’ensemble du récit du dernier vol habité entrepris par une NASA en pleine déliquescence, n’était pas une mince affaire, en termes de science comme en termes de vérisimilitude, avec un risque non négligeable d’être démenti par les faits à peine quelques années après parution. Stephen Baxter, magnifiquement documenté comme il se doit, s’est tiré avec brio de ce défi.

x

Titan_Stephen_Baxter

La plupart des astronautes étaient relevés de leurs fonctions après quatre ou cinq vols. Ils entraient alors dans l’industrie spatiale ou occupaient des postes de direction des programmes spatiaux au sein de la NASA. Quel genre d’homme était donc Lamb pour s’infliger – ainsi qu’à sa famille – la corvée d’un entraînement de deux ans avant chaque opération, sans compter les risques énormes encourus pendant les missions, vol après vol, année après année ? Un homme qui, à soixante ans passés, accumulait encore les heures de vol et remettait sans cesse sa vie en jeu.
L’idée lui avait même traversé l’esprit qu’en fait Lamb ne savait rien faire d’autre. De toute manière, pour conserver son poste, il fallait renoncer à monter en grade et adopter un profil bas. John Young, autre survivant célèbre des missions lunaires, avait été rayé du tableau de service pour avoir critiqué ouvertement les consignes de sécurité de la NASA, après la catastrophe de Challenger.
En outre, tout ce baratin des années soixante auquel se raccrochait encore la NASA et qui faisait des astronautes des superhéros de la guerre froide, ne l’impressionnait pas du tout. Tout cela n’avait rien à voir avec la conquête spatiale, qui, selon elle, devait être uniquement tournée vers l’élargissement continu et méthodique des frontières qui séparaient la Terre du reste de la galaxie. Et les mesures prises par l’Agence spatiale américaine en prévision de futures réductions budgétaires n’allaient sûrement pas dans ce sens non plus. La raison cédait progressivement du terrain avec la menace grandissante que représentaient des pays comme la Chine, et qui poussait les anciens combattants de la guerre froide à sortir à nouveau  de leurs bunkers…

 

x

titan_jpg

La description d’une NASA déliquescente renonçant à sa vocation pour devenir un simple auxiliaire d’un effort de guerre est remarquable (quoique nettement moins détaillée que dans l’uchronie de « Voyage »), l’exploration d’un voyage interplanétaire au long cours (six ans) en direction de Saturne est magnifiquement poussée (davantage cette fois que dans « Voyage », vers Mars) – même si la fascination de l’auteur pour les techniques et outillages d’élimination des urines et des fèces peut au minimum faire sourire, au bout de la troisième ou quatrième occurrence -, l’installation précaire au cœur d’un monde de méthane, d’éthane et de glace d’eau, lorsque cette modeste colonie doit atteindre une certaine forme d’auto-suffisance, est intelligente et poignante. Et cela pourrait probablement à soi seul justifier la lecture de ces 680 pages.

Un SSTO, un nouveau type de lanceur spatial monoétage récupérable, se heurterait aux droits acquis sur d’autres projets. Le lancement d’une navette nécessitait la présence de neuf mille personnes, et une grosse partie de l’argent de la NASA servait à payer les fournisseurs. Chacun défendait son territoire bec et ongles.

Le bât blesse toutefois cruellement en deux points hélas importants. Tout d’abord, si l’astronautique et l’astrophysique mises en œuvre ici sont réellement impeccables (autant que je puisse en juger, après quelques vérifications de certains détails), la géopolitique développée tout au long du roman est au minimum caricaturale, et souvent fantaisiste, témoignant notamment d’une bien curieuse vision politique et historique de l’Europe, de la Russie ou, surtout, de la Chine. Ensuite, l’intérêt narratif et spéculatif du roman renforce les doutes évoqués à propos de « Voyage » : si l’on excepte l’étonnant final et sa projection à (très) long terme – qui évoque les visions flamboyantes mais joliment datées d’un Olaf Stapledon et de son « Créateur d’étoiles », par exemple -, le récit lui-même apporte in fine fort peu de choses (les interactions entre personnages sont même franchement faibles par moments) à l’aspect documentaire central du travail de Stephen Baxter. La joie réelle que l’on peut éprouver à voir assemblés au sein d’un même récit, incarné à travers une histoire, plusieurs recueils d’articles de La Recherche et de Ciel et Espace n’efface pas totalement cette question sincère : est-ce vraiment là tout l’usage que l’on peut faire de la littérature, de la narration et de l’aventure ? Et bien entendu, pour répondre à cette question, le nom de Kim Stanley Robinson – tout particulièrement, mais pas du tout uniquement, à travers sa « Trilogie martienne » – revient à nouveau en tête, et avec quelle puissance… Une lecture loin d’être inintéressante, donc, qui ravit en moi l’amateur de conquête spatiale et d’exploration planétaire, mais qui laisse tout de même sur sa faim l’amoureux de littérature et de récit – et qui devrait me pousser à essayer d’autres textes de l’auteur, peut-être davantage dégagés de la sphère directement terrestre ?

x

index

Logo Achat

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :