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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Aquerò » (Marie Cosnay)

« Voyants, vos papiers ! » – ou l’exceptionnel songe documentaire de la maîtrise politique et personnelle du corps interstitiel.

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Une femme d’aujourd’hui chute. Non pas une chute originelle, titanesque ou de celle dont on fonde les religions, en apparence en tout cas. Une chute banale, un bruit qui déstabilise, un moment d’inattention en forêt, un pied sur le sol qui se dérobe, une pente dévalée. Et pourtant, une fois les esprits repris – ou le croyant -, dans la grotte naturelle qui accueille l’infortunée après sa dégringolade, il se dessine très vite un glissement progressif, une lumière sourde qui se fait jour, bref, de la fatigue et de l’adrénaline s’alliant pour offrir une hallucination, ou alors, peut-être bien la possibilité d’une apparition.

Le premier bruit m’a terrifiée, celui d’un chien dans le fossé : il devait être pris dans un piège, à moins qu’il ne remue à dessein les herbes hautes avant de me bondir dessus, m’écorcher comme il faut qu’on le soit à la fin. Une scène comme ça dans mes scènes-bestiaires. Tout pour la panique, surtout le soir, soir du retour à l’enfance ou soir du retour sur la route d’enfance. Le bruit-chien me terrifiait si bien que je faisais semblant, en appelais gaiement à la largesse du ciel alors que le soir tombait, toujours pire je disais, je niais le chien et le bruit froissé dans le fossé, pire et pire le soir, je tournais la tête, si je devais finir écorchée eh bien je ne verrai ni la mort en face ni la peur, pas question.
Ce n’était pas un chien.
J’ai regardé l’écran du smartphone : il ne répondait plus.
J’ai voulu autre chose. C’était urgent, ça n’a rien donné. J’ai voulu parler à quelqu’un qui me reviendrait du passé mais ça n’a rien donné.

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Cette chute, dans une forêt au pied de ces Pyrénées que l’on dit aujourd’hui atlantiques, au pays où les gaves sont encore fluets de la proximité de leurs sources, entre peu à peu en résonance, mécanique, magnétique et mémorielle, avec une autre lumière localement apparue avant de s’illuminer en un retentissement presque mondial, celle qui se montra à une Bernadette de quatorze ans, à partir du 11 février 1858, celle dont le contenu devint vite un enjeu aussi politique que religieux, sous un Second Empire français dont la relation à l’appareil catholique était résolument complexe – qui fit, entre autres, des mots à poser sur une vision enfantine ou adolescente un enjeu de pouvoir redoutable.

Mobilisant aussi bien, sous des formes savamment déguisées, des pavés disjoints proustiens en guise de révélateurs et d’appeaux à souvenirs réorientés, que le dense ballet des interrogatoires et contre-interrogatoires, des tenants d’un ordre qui ne peut accepter les rassemblements pieux en voie d’emballement que de celles et ceux qui voudraient croire (intemporelles X-Files), l’enjeu de l’ouïe et surtout du langage se substitue vite à celui de la vision et de l’apparition lumineuse certes, mais à la description si diaphane et incertaine : qualifier les mots de Bernadette (qui – de plus, et est-ce vraiment neutre ? – s’exprime très majoritairement dans l’un de ces « patois » méprisés par l’Empire avant de l’être par la République), décider si elle dit réellement aquerò, aquèra, uo pétito damizélo ou encore, plus tard, Que soy era Immaculada Councepciou, : il y a là matière à un véritable procès, processus où la quête des confidences peut alterner avec l’insulte, la mise en confiance avec la menace à peine voilée, la décrédibilisation de témoins avec le démontage des intérêts personnels en jeu – jusqu’à ce constat désabusé : « Il n’existe cependant aucune base légale pour interdire à Bernadette d’aller à Massabielle et d’y avoir des extases ».

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J’étais au fond d’un trou, dans le noir et blessée.
J’avais fait une promenade sur la route de l’enfance aux pins maritimes, j’avais croisé une bâche impromptue qui m’avait bondi et ri au nez, je l’avais prise pour un chien, je m’étais abritée de l’orage et de la pluie battante, faufilée dans une crevasse que je ne connaissais pas, c’est là que ma vie (pensais-je pompeusement), ma vie avait basculé, la crevasse était un long entonnoir débouchant dans une cavité fraîche et obscure, je touchais terre, je touchais la terre, je touchais la mousse, je pensais : une source non loin – à tâtons, je découvrais les lieux.
Je ne pensais pas, pas tout de suite, à remonter.
Comme tout à l’heure, au moment du chien-biche, je préférais ne pas voir, ne pas savoir. La pièce était circulaire. Tentée de me rallonger dans le froid, sur la mousse. D’en rester là, je veux dire en rester là de ma vie, la vie. Tentée de ne pas chercher à aller plus loin. Ni à sortir de la grotte ni à comprendre les choses du passé ni à aimer celles du présent.

Dans une langue insensée de précisions et de pirouettes poétiques, Marie Cosnay invente ici le songe documentaire. Enquêtant, dans les circonvolutions des lumières et des voix, dans les entrelacs du passé et du présent, sur l’étrange nécessité qui cherche, ici et là-bas, à demander leurs papiers aux voyants, à assigner les corps pour maîtriser la politique de leurs visions – surtout si ces corps et ces yeux sont ceux de femmes, hier comme aujourd’hui, quoi qu’on en dise ici ou là -, elle développe mine de rien ce que l’on pourrait sans doute appeler une rêverie foucaldienne, dans laquelle la sensation même est politique.

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En une quête que j’encourage très vivement la lectrice ou le lecteur à rapprocher de celle conduite par Perrine Le Querrec dans « L’Apparition » (2016) – lecture ici plus que jamais indispensable -, des rapprochements se font et se défont, des positions se délitent, des emprises s’affermissent, des paris pas toujours très pascaliens s’effectuent, des contraintes s’imaginent, des corps s’entrechoquent. Sans jamais élever la voix, Marie Cosnay rappelle ici plus qu’incidemment qu’in fine, la vision s’échappe – que sa propriétaire « légitime », après huit ans de pressions de plus en plus intenables, s’en désintéresse pour s’enfuir mener treize ans durant la vie d’une « religieuse ordinaire » à Nevers, jusqu’à sa mort à trente-cinq ans, que l’Empire use benoîtement de la vision à reconnaître comme d’une monnaie d’échange dans ses tractations italiennes et papales, que l’Église, toujours plus prudente qu’il ne semble vu de loin, attend le rouleau compresseur des « miracles » nés de la source de Massabielle pour entériner, bien des années plus tard, l’authenticité de cette vision désormais presque oubliée, si elle fut pourtant à plus d’un titre fondatrice.

Au dernier moment, j’ai dégringolé. Rien de bon pour la migraine. Les forces manquent. Le bleu dans la fente s’éclaircit un peu, légèrement, je dirais qu’il jaunit, lumière, lumière, plein midi.
Bravo.
Je dirais que je suis à moitié de ma deuxième ascension, pieds sur les échelons grattés dans le pilier de glace, j’éclaire au-dessus et j’éclaire au-dessous, les souterrains et les lunes en quartier, je dégringole pour la deuxième fois.
Cette fois, ce n’est pas une dégringolade technique, c’est une dégringolade superémotive.
Ce que j’ai vu je l’ai vu.
J’ai cru le revoir et je le revois.
Le voir, donc. Le voir du fond du trou ou du sommeil ou de l’état hyperémotif de l’enfance ou adolescence.
Ce que j’ai cru voir je l’ai vu et je vais le revoir si je veux mais j’économise l’énergie du smartphone et l’économise la mienne, j’économise le tout et je ferme les yeux et je vois. J’ai vu de grandes bêtes. J’ai vu des monstres et j’ai vu des bisons.
Je n’en ai pas fini.
Je vois un jeune homme qui revient du passé, il conduit une mobylette, ses cheveux dans le vent sont tenus par un turban : c’est l’apparition au turban. Les miracles avaient lieu, des miracles coupés, des miracles à moitié – la moitié ne retirait rien au fait que c’était des sortes de miracles ou des chemins de miracles – ce qu’il faut pour donner l’aile, l’essor. Je rêvais de turban sur la route de l’église (puisque église il y avait) et le dimanche le rêve lui-même paraissait en turban, sur sa mobylette. Le rêve n’était pas de ceux qui communient mais sur la place il faisait tourner son moteur et regardait passer les filles qui allaient communier, le faisait en fumant, l’air de bien se marrer. Je crois alors maladivement aux rêves en turban et aux moteurs des églises, il me faut voir un médecin qui soigne le corps qui voit avec des aiguilles puis un autre qui soigne le corps qui voit avec de l’eau de mer puis un autre qui soigne le corps qui voit avec de l’énergie mais c’est une catastrophe, bref depuis le jour de l’église je vois bouger le rideau orangé de ma chambre où quelque chose appelle.
Un jeune homme en turban ?
J’ai peur.
Le rideau, derrière le rideau un picotement, un bec d’oiseau frappeur. C’est ça, peut-être, le manque de courage : je n’ai pas bougé, je n’ai pas posé de questions devant le rideau orangé.
Je ne veux pas savoir ce qui appelle.

Ces cent pages brûlantes sont publiées en mars 2017 aux éditions de l’Ogre, et nous offrent, avec une singulière précision, les métamorphoses de deux visions mêlées en tout autre chose (et l’on reparlera certainement prochainement d’Ovide à propos de Marie Cosnay). Après la puissance décapante et sombrement jubilatoire de « Cordélia la guerre », voici une extraordinaire affirmation, justement machiavélique, de la puissance intacte du rêve et de son souffle utopique, intime et politique, malgré tous les efforts de capture et de domestication. Un autre principe Espérance sourdement à l’œuvre, pour notre bonheur.

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  1. Pingback: Note de lecture : « La fête sauvage  (Annie Mignard) | «Charybde 27 : le Blog - 11 mars 2017

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