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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Désert solitaire » (Edward Abbey)

Deux saisons de ranger en parc naturel pour construire une philosophie pratique de l’homme et de la nature.

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Publié en 1968, traduit une première fois en français en 2006 chez Payot par Adrien Le Bihan, puis en 2010 chez Gallmeister par Jacques Mailhos, « Désert solitaire » est le récit-essai décisif qui fit vraiment connaître Edward Abbey. Sept et vingt-et-un ans avant les échevelés romans « Le gang de la clef à molette » et « Le retour du gang de la clef à molette », les bases fondamentales de la philosophie, du regard sur le monde et de l’art de vivre de cet écrivain étonnant qui, en quelques ouvrages et une vie hors normes, inventa presque à lui seul un nouveau nature writing, écologique et radical, mêlant inextricablement contemplation, tension physique et intellectuelle, et activisme.

« Désert solitaire » est un récit singulier, reconstituant ex post, dix ans après les faits, à partir des abondantes notes et des cahiers remplis à l’époque, l’expérience humaine et psychologique que furent les deux saisons passées par l’auteur comme ranger de l’Arches National Park, dans le Sud de l’Utah, au « pays des canyons », en 1956 et 1957, et l’ensemble des réflexions qui y prirent forme alors.

Ce n’est pas fondamentalement un livre sur le désert. En tenant les minutes des impressions que suscitait en moi la scène naturelle, je me suis avant tout efforcé de viser à l’exactitude, car je crois qu’il existe une forme de poésie, et même une forme de vérité, dans la pure nudité des faits. Mais le désert est un vaste monde, un monde océanique aussi profond, à sa manière, et aussi complexe et changeant que la mer. La langue n’offre qu’un filet aux mailles terriblement lâches pour aller à la pêche à la nudité des faits lorsque ces faits sont en nombre infini. Il serait possible d’écrire un livre entier sur le genévrier : ce n’est qu’une question de savoir. Pas un livre sur le genévrier en général, mais un livre sur ce genévrier particulier qui pousse sur une saillie de grès nu non loin de l’entrée de l’Arches National Monument. Mon projet, donc, fut un peu différent. Comme il n’est pas plus possible de capturer le désert dans un livre qu’il n’est possible à un pêcheur de remonter toute la mer dans un simple chalut, je me suis efforcé de créer un monde de mots dans lequel le désert figure plus en tant que médium qu’en tant que matériel. Mon but ne fut pas l’imitation, mais l’évocation.

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Qu’il raconte son installation dans la frugale caravane qui lui est allouée comme logement solitaire, à 30 km de toute autre présence humaine permanente, sa rencontre avec un serpent indigo qu’il embauche de facto pour attraper ses souris (qui attirent les serpents, y compris les plus dangereux) et éloigner les serpents à sonnette (dont il est l’ennemi juré), sa participation à une battue pour retrouver un touriste égaré (puis pour convoyer son cadavre jusqu’à l’ambulance du coroner), ou encore sa descente en pneumatique de fortune du Glen Canyon quelques semaines avant sa désastreuse mise sous les eaux, Edward Abbey profite de chaque occasion pour offrir à la lectrice ou au lecteur un délicat mélange d’observation intime ou cosmique, de célébration de la nature, de vitupération contre la société de la croissance à tout prix – par la consommation et la marchandisation -, d’information détaillée sur tel ou tel élément du microcosme considéré, ou encore de difficulté et de simplicité des rapports humains, sans oublier une leçon permanente d’ironie et d’humour dévastateurs.

La terre couverte de neige luit d’un éclat métallique bleu mat, reflet du ciel et du soleil imminent. D’ici aussi part l’étroite route de terre, attirante piste primitive vers le nulle part, qui descend la pente en serpentant jusqu’au cœur du labyrinthe de roche nue. Près du premier groupe d’arches, un roc de cinquante pieds de haut serti en équilibre sur un piédestal de même taille, semble suspendu de manière menaçante à l’aplomb d’un coude de la route. On dirait une statue de l’île de Pâques, un dieu de roche ou un ogre pétrifié.
Un dieu ? Un ogre ? La personnification de la nature est précisément la tendance contre laquelle je me bats en moi-même et que j’essaie d’éliminer pour de bon. Je ne suis pas ici seulement pour échapper un temps au tumulte, à la crasse et au chaos de la machine culturelle, mais aussi pour me confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l’existence, à l’élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. Je veux être capable de regarder et d’examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toute qualité attribuée par l’homme, catégories scientifiques comprises. Voir Dieu ou la Méduse face à face, même si cela implique de risquer tout ce que j’ai d’humain en moi. Je rêve d’un mysticisme âpre et brutal dans lequel le moi dénudé se fonde dans un monde non humain et y survit pourtant, toujours intact, individué, discret. Paradoxe et socle de pierre.

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Au fil du récit, Edward Abbey glisse quelques véritables essais, dans lesquels la réflexion structurée ne lui fait perdre ni son ironie, si sa gouaille, ni son sens ravageur de la formule acérée. Le plus frappant d’entre eux, dans un chapitre intitulé sans ambiguïté « Polémique : Industrie du tourisme et parcs nationaux », est, malgré ses outrances rhétoriques joyeuses, terriblement prémonitoire, dénonçant avec une incroyable vista les méfaits à venir d’un tourisme de masse poussé en avant pour des raisons presque uniquement économiques et idéologiques. La détestation argumentée de la société industrielle et de sa quête sans fin du profit, qui irriguera désormais son œuvre, trouve ici toute son argumentation sous-jacente, au plus près de la nature encore – largement – inviolée, avec cette touche éco-méritocratique (la beauté et la solitude doivent être gagnées physiquement, en quelque sorte) qui caractérise résolument l’auteur.

L’été prochain, ne sautez pas dans votre voiture pour filer vers le pays des canyons dans l’espoir de voir par vous-mêmes certaines des choses que j’ai évoquées dans ces pages. Tout d’abord, vous ne verrez rien du tout en voiture ; vous devrez sortir de votre foutu engin et marcher ou, mieux encore, ramper à quatre pattes sur le grès, à travers les buissons épineux, entre les cactus. Lorsque vous commencerez à laisser des traces de sang derrière vous, vous verrez quelque chose. Peut-être. Ou peut-être pas. Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ?

N’ayant à énormément d’égards quasiment pas vieilli, « Désert solitaire » est ainsi un livre essentiel, de fait, et pas du tout uniquement pour les amoureuses et amoureux de la nature en général, de celle de la région des Four Corners américains en particulier.

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Ed

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Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « Désert solitaire » (Edward Abbey)

  1. Fascinée par ce livre que je n’ai pu lâcher à la première lecture…Jamais loin et toujours sous le coude. J’avais il est vrai passé de longs moments en fac sur Walden…

    Publié par Edwige Mingh | 16 juin 2016, 14:46
  2. J’adore Edward Abbey et ce récit est formidable !!

    Publié par Léa Touch Book | 17 juin 2016, 12:07

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