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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Sortilèges de l’Ouest » (Rob Schultheis)

Arpenter le bassin du Colorado au long cours pour constater, sous la beauté résiliente, un désastre emblématique.

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Publié en 1982, traduit en français en 2009 par Marc Amfreville chez Gallmeister, le premier livre publié du journaliste américain Rob Schultheis, dix ans avant les reportages de guerre en Afghanistan qui le rendront réellement célèbre, invite à un lent et paradoxal voyage vers l’Ouest, à partir de la frontière immatérielle séparant les Grandes Plaines américaines des montagnes Rocheuses, en quête non pas tant d’une réévaluation des mythes de la Frontière que d’un abandon progressif à la magie qui hante, plus ou moins métaphoriquement, les reliefs déchiquetés du Colorado, de l’Utah, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, autour du point de convergence géographique des Four Corners.

Pour rien au monde je n’aurais voulu vivre plus près des Grandes Plaines, un endroit vraiment trop triste à mon goût. Si ces plaines avaient eu un hymne, c’est un Indien au bord de succomber à la petite vérole qui l’aurait joué sur un tam-tam tout déglingué, accompagné par un cul-terreux de l’Oklahoma soufflant dans un harmonica à demi bouché par la poussière. Si elles avaient eu un drapeau, les étoiles seraient remplacées par des crânes de bison. Quand je pense aux Grandes Plaines, c’est à l’exil, à l’abandon, à l’extinction que je pense. (…)

Exil, abandon, extinction : le bison en est bien entendu l’exemple le plus emblématique. Au milieu du XIXe siècle, ils étaient encore cinquante millions à paître dans les prairies ; trente ans plus tard, il en restait moins de mille. On les avait abattus pour la viande délicate de leurs langues, pour leurs peaux, pour affamer les Indiens dont la survie en dépendait, et tout simplement parce qu’ils étaient sauvages. La dernière étape de leur extermination fut le commerce des os : Blancs et Indiens parcoururent les prairies en mettant le feu à l’herbe pour exhumer les squelettes de bisons et, par wagons entiers, les empilèrent le long des voies pour être expédiés vers l’est où on les utilisait dans la fabrication des engrais et le raffinage du sucre. On raconte que parfois les tas d’ossements atteignaient trois mètres cinquante de haut et quatre cents mètres de long. Deux millions et demi de dollars d’ossements. Qui s’étonne si aujourd’hui les plaines sont hantées ?

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Œuvre intense d’exhumation par patiente imprégnation d’une terre et de ses peuples, « Sortilèges de l’Ouest » nous entraîne d’abord du Nebraska au Colorado central, avant de plonger peu à peu au cœur de son sujet, les montagnes et les plateaux arides que se partagent les quatre États, croisant au hasard des randonnées pédestres, des parcours automobiles ou des virées de bar en bar, les esprits étroitement entremêlés de la sublime misanthropie, voire de la tentation écolo-saboteuse d’un Edward Abbey« Désert solitaire » (1968), « Le gang de la clef à molette » (1975), ou « Le retour du gang de la clef à molette » (1989) -, ou peut-être de la complicité récalcitrante avec les chemins contemporains suivis par les Indiens d’un Tony Hillerman (de « La voie de l’ennemi » en 1970 à, disons, « Blaireau se cache » en 1999).

Et pourtant, il est tout aussi facile de vous noyer ou de mourir de froid dans ces mêmes canyons. On a parfois l’impression que la San Juan possède un sens de l’humour rusé, un peu comme si elle avait l’âme d’un coyote. Un jour, elle vous fait bondir sur place, le lendemain, elle vous immobilise. Elle vous dessèche, puis elle vous noie. Je me suis fait prendre un jour de mars dans un blizzard, avec un vent qui abaissait la température aux environs de moins vingt et de gros flocons mouillés qui remontaient le canyon en me lacérant comme de minuscules poignards. Je poursuivis ma marche, tombai en état d’hypothermie extrême et ne dus ma survie qu’à une grotte dans laquelle je me pelotonnai à l’abri du vent, allumant un feu à l’aide de brindilles humides et de bois flotté, et restant là à attendre que la vapeur s’échappe de mes vêtements trempés. Le lendemain, la neige fondit et le canyon s’emplit d’eau glacée à hauteur de la taille : on aurait pu se noyer dans les trous les plus profonds. Deux jours plus tard, le ciel était de nouveau brûlant et clair, l’eau de fonte avait disparu et j’avançais péniblement dans le sable sec à la recherche d’eau potable à l’ombre des rochers sous les falaises. C’est un lieu qui vous rend fou et qui vous laisse pantois, le désert de San Juan !

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« Sortilèges de l’Ouest » est bien loin de se contenter – ce qui nous réjouirait déjà beaucoup, disons-le – d’évoquer le contact intime entre l’homme et ce qui reste de la nature sauvage aujourd’hui – portion congrue s’il en est -, ou d’évoquer le curieux cheminement intellectuel et émotionnel qui conduit d’un quasi-mépris initial (que n’a pas toujours su dépasser Edward Abbey, par exemple) vis-à-vis des palinodies éventuelles des Utes ou des Navajos, entre ivrogneries et pièges à touristes, vers une compréhension authentique de la si fragile ligne de crête culturelle, économique et politique que ces peuples tentent de suivre, encore aujourd’hui. Rob Schultheis y conduit aussi une véritable enquête, au fil des années, sur le véritable massacre écologique auquel les captations massives et indues des eaux des grands fleuves et des petites rivières venant des Rocheuses a conduit inexorablement. Sa navigation mélancolique, et presque désespérée, dans les eaux étonnantes du défunt delta du Colorado, en Basse Californie (mexicaine) est ainsi l’un des moments les plus puissants de son récit.

Mais tout cela, c’était avant l’édification des barrages. Le Colorado a un débit moyen de vingt milliards de mètres cubes par an. Seul un peu plus d’un dixième parvient jusqu’au  Mexique ; le reste est retenu aux États-Unis par tout un réseau de tunnels, de barrages et de canaux qui permet d’arroser Los Angeles, l’Imperial Valley, Denver, les villes du désert d’Arizona, etc. Les deux milliards de mètres cubes sont utilisés pour irriguer les exploitations agricoles au nord du delta, à l’aide d’un entrelacs de canaux d’une longueur totale de neuf cent cinquante kilomètres. Aujourd’hui, le Colorado ne se jette plus dans la mer. Ce n’est plus un fleuve, son delta n’est plus qu’une carcasse historique habitée par un fantôme hostile et inapaisé.

Comme dans la « City of Quartz » de Mike Davis, même si c’est dans un tout autre registre, le constat de Rob Schultheis ne souffre guère d’appel : l’avidité permanente, l’égoïsme incontrôlé et les réflexes conditionnés ont ici comme ailleurs perturbé fondamentalement une série d’équilibres fragiles, en un enchaînement qu’il faut beaucoup d’aveuglement ou de mauvaise foi pour l’appeler, de manière persistante, « progrès ». Et la mélancolie solitaire de ce reportage au (très) long cours, sans la révolte sauvage des héros d’Edward Abbey ou la ruse détachée des Navajos de Tony Hillerman, crée, sous la beauté indéniable, un bien persistant sentiment de malaise et de désolation, précieux s’il parvient à ébranler les certitudes qui continuent, encore aujourd’hui, à pousser à l’abîme.

C’était un jour idéal pour croiser des animaux et repérer leurs traces. Nous trouvâmes des empreintes de coyotes, de cerfs et de ratons laveurs, dans la boue métallique d’une mare asséchée. Il y avait partout des déjections de coyotes, accompagnées de boules de poils de lapin, de carapaces d’insectes, de baies sauvages, de plumes d’oiseaux bleus, d’esquilles d’os divers. Les coyotes, à l’instar des hommes et des ours, sont pratiquement omnivores. Entre autres aliments étranges repérés dans leurs estomacs, on découvre pêle-mêle crapauds cornus, carapaces de tatous, bourdons, serpents à sonnettes, mille-pattes, cordages, ficelles, pneus, boucles de harnais, coquilles d’œufs, miel et mottes de terre. Pour un coyote, le monde n’est qu’un vaste banquet. Il n’est guère étonnant qu’ils passent leur temps à lâcher ce rire qui monte de leurs gueules rouges et béantes : c’est un rire spontané de joie sans mélange.

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