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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Nocturne du Chili » (Roberto Bolaño)

Confession sans culpabilité d’un prêtre à l’agonie, complice de la junte chilienne, et monologue d’une intensité poétique exceptionnelle.

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Exilé au Mexique avec sa famille quand il avait quinze ans, Roberto Bolaño (1953 – 2003) était revenu au Chili en 1973 quelques jours seulement avant le coup d’état. Il avait alors vingt ans et fut brièvement emprisonné, lorsque les militaires firent main basse sur le pouvoir. Après cinq mois sur place il quitta de nouveau le Chili et n’y retourna plus jamais.

Le fantôme de ce Chili qu’il n’a connu qu’à contretemps a toujours suivi Roberto Bolaño avec détermination, et toute son œuvre, notamment ce roman publié en 2000, et superbement traduit par Robert Amutio pour les éditions Christian Bourgois en 2002, est habitée par le même questionnement sur le mal et sur le rôle des intellectuels face à cette ombre de l’humanité.

Comme Carlos Wieder dans «Étoile distante», le personnage central de «Nocturne du Chili» est inspiré d’un personnage réel. A l’heure de l’agonie, le père Icabache, Sebastian Urruta Lacroix, évoque son parcours sur son lit de mort.

«Je ne sais pas de quoi je suis en train de parler. Parfois je me surprends appuyé sur un coude. Je divague, je rêve et essaie d’être en paix avec moi-même. Mais parfois j’oublie jusqu’à mon nom. Je m’appelle Sebastian Urruta Lacroix. Je suis chilien.»

Prêtre intellectuel, critique littéraire et poète, le père Icabache a été l’un des hommes les plus cultivés du Chili. Il a aussi été membre de l’Opus Dei, et, à la demande de Messieurs Etniarc et Eniah [des noms de famille à lire à l’envers, comme dans ces jeux d’enfants qui peuvent être si cruels], il a enseigné le marxisme à Pinochet et aux membres de la Junte, pour que ceux-ci puissent combattre leurs ennemis plus efficacement, et il a participé à des soirées littéraires mondaines dans la maison d’un agent américain et de son épouse Maria Canales, une grande villa où les opposants au régime Pinochet étaient torturés au sous-sol. Cette maison a réellement existé c’était la villa de Mariana Callejas et de Michael Townley.

® Alejandro Hoppe. Chili, 1987.

L’histoire du Chili remonte à la surface, «comme un cadavre qui remonte du fond de la mer ou du fond d’un ravin» mais le père Icabache, lui, n’a pas de regrets ; il ne reconnaît pas son aveuglement, il accuse ses détracteurs – comme cette vision d’un jeune homme aux cheveux blancs venu l’écouter sur son lit de mort – d’être les véritables coupables.

«Et alors à une vitesse vertigineuse défilent les visages que j’ai admirés, les visages que j’ai aimés, haïs, enviés, méprisés. Les visages que j’ai protégés, ceux que j’ai attaqués, les visages de ceux dont je me suis défendu, les visages que j’ai cherchés vainement.
Et alors se déchaîne une tempête de merde.»

Confession sans remords en un bloc étouffant, récit cauchemardesque d’une puissance poétique impressionnante, «Nocturne du Chili» est une des multiples portes d’entrée idéales dans l’œuvre pure et dure de cet écrivain essentiel.

«Le Chili tout entier s’était transformé en arbre de Judas, un arbre sans feuilles, apparemment mort, mais encore bien enraciné dans la terre noire, notre fertile terre noire où les vers mesurent quarante centimètres.»

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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