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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’univers de carton » (Christopher Miller)

Bio-bibliographie piégée, à plusieurs niveaux, d’un écrivain imaginaire, et vertigineuse réussite littéraire.

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L'univers de carton

Publié en 2009, traduit en français en 2014 par Claro dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, le deuxième roman de Christopher Miller, en un seul assemblage dense de 630 pages, propose à la fois un formidable hommage décalé à Philip K. Dick, une magistrale égratignure de la tentation biographique, une réflexion fantomatique sur l’écriture, et un très jouissif enchâssement d’abîmes confrontant la notion même de personnalité (s) de l’écrivain, le tout exécuté en un torrent d’humour déjanté et progressivement inquiétant.

Depuis ses humbles débuts comme scribouillard de SF lambda jusqu’à la nuit de son horrible mort, Phoebus Kinsman Dank fut probablement le seul véritable génie de notre époque et assurément le plus prolifique. Ses cinquante-sept livres présentent un défi intimidant aux lecteurs potentiels. Même ses fans les plus ardents n’ont lu que quelques-uns de ses livres, la plupart étant épuisés. Un des objectifs de ce guide est de fournir les informations de base sur la vie et l’œuvre de Dank dont aurait besoin son lecteur idéal avant d’aborder chaque livre.
De prime abord, la vie de Dank ne respire pas le bonheur. A la grande honte de notre époque illettrée, aucun de ses romans ne lui a vraiment apporté la gloire ni (nonobstant quatre mariages calamiteux) valu l’amour durable des femmes qu’il a aimées. Il a fini ses jours célibataire et négligé. Quelques-uns de ses romans se sont assez bien vendus, mais aucun ne s’est vendu aussi vite que le pauvre Dank dépensait son argent. Le monde voyait en lui, si tant est qu’il le vît seulement, un gros loser mal habillé d’un naturel affable.

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cardboard

Pour mener à bien cette monumentale encyclopédie consacrée à Phoebus Kinsman Dank, à sa vie et à son œuvre, Christopher Miller a convoqué deux auteurs, l’universitaire, lui-même romancier fort confidentiel, William Boswell, admirateur inconditionnel de l’écrivain Dank, ami proche, sur le tard, de l’homme Dank, et le poète, ami d’enfance plus tard intensément brouillé avec Dank, Owen Hirt. Comme toute encyclopédie qui se respecte, les entrées alphabétiques alternent titres de romans et de nouvelles (importantes) du « Maître », thèmes de l’œuvre, mais aussi éléments biographiques essentiels ou clés de lecture formulant opinions et hypothèses, offrant à la lectrice et au lecteur une occasion unique de pénétrer les arcanes créatives de l’auteur le plus prolifique de la science-fiction américaine imaginairement postulée par Christopher Miller.

Dank faisait partie de ces gens qui compulsent en permanence le Guide médical de la famille, l’Atlas en couleurs des maladies incurables, le Manuel de Merck et le Guide des troubles mentaux de l’Association psychiatrique américaine – et comme le savent tous ceux et celles qui ont consulté ces ouvrages, en particulier le dernier cité, il est difficile de les feuilleter sans se reconnaître, ou reconnaître quelqu’un de proche, à chaque page. Pendant un temps, Dank garda un exemplaire du GTM sur le réservoir des toilettes de la salle de bains bleue, et un jour, en un seul transit intestinal, je me découvris successivement atteint de trouble explosif intermittent, de trouble paranoïaque et de fugue psychogénique ! Quant à Dank, du fait de son extrême suggestibilité, il se reconnaissait dans presque toutes les formes nébuleuses recensées dans ce monumental atlas des nuages.

PhilipDick

Philip K. Dick (1928-1982)

 

Là où les choses se raffinent une première fois, c’est lorsqu’il apparaît que, pour des raisons légèrement compliquées, l’encyclopédie à deux voix est en elle-même une controverse littéraire et personnelle : les deux rédacteurs se détestent, s’opposent fondamentalement dans leur appréciation de P.K. Dank, génie pour Boswell, nullité pour Hirt, et corrigent régulièrement dans une entrée donnée les appréciations portées par le co-auteur dans l’entrée précédente, même lorsqu’il n’y avait pas de rapport direct entre leurs thèmes, ou interviennent sous forme de notes de bas de page par moments fort abondantes et éventuellement fort vindicatives. Si l’on y ajoute que le traducteur Claro, insidieusement, ajoute un savoureux grain de sel en surplomb du débat en justifiant – ou en déplorant – certains choix de traduction, on obtient un mélange formellement détonant et immensément réjouissant.

À la fin du premier semestre, quand je me mis enfin en quête d’un appartement, Dank et moi formions un couple si tranquille qu’il parut vaguement vexé quand je parlai de déménager : les réserves qu’il avait pu avoir lors de mon installation chez lui avaient disparu depuis longtemps. Je me dois de signaler que Dank n’avait fréquenté la fac qu’un semestre, et c’est sans doute ce manque de familiarité avec le monde universitaire qui explique ce choix d’un professeur comme personnage sinistre dans The Academician. Le grand artiste « marginal » Henry Darger, autodidacte proclamé, peignait souvent des toques universitaires – des « couvre-chefs de professeur d’université », comme il les appelait – sur la tête des soldats sadiques tueurs d’enfants qu’on voit sur ses tableaux. Non que Dank et Darger eussent eu tort de craindre les enseignants. Le professeur MacDougal – critique littéraire à ses heures perdues, naguère ami de Dank, opposé à mon embauche (et plus tard à ma titularisation), et directeur de mon département de 1996 jusqu’à sa mort aussi sinistre que soudaine en 2000 – était si haineux et si largement haï que même un homme aussi pacifique que Dank fut interrogé au moment de sa mort.

Maison PKD

La maison de P.K. Dick à Berkeley (1950-1960).

Là où les choses se raffinent une deuxième fois, c’est lorsque la lectrice ou le lecteur réalise que ce projet encyclopédique inclut progressivement un véritable thriller, portant sur l’élucidation de l’assassinat mystérieux de P.K. Dank, annoncé dès les premières lignes de la préface, pour lequel Owen Hirt, justement, serait soupçonné et en fuite (ne correspondant avec Boswell que par courrier électronique à origine masquée). Dès les sept ou huit premières entrées, la fiabilité respective des deux narrateurs est ainsi minée : la controverse n’est pas uniquement littéraire mais porte tout au long du texte sur les responsabilités dans la mort de l’auteur adulé ou détesté, et ce d’autant plus que de bien sombres indices se mettent peu à peu à foisonner dans les interstices du texte.

L’agoraphobie de Dank empira avec les années, même si, enfant, ses crises l’avaient tenu à l’écart de l’école pendant des semaines, contraignant sa pauvre mère à expliquer, à une cohorte d’enseignants sceptiques, la différence entre le mal dont souffrait son fils et la bonne vieille école buissonnière – une différence dont elle-même ne fut jamais vraiment convaincue. Nombre des personnages de l’œuvre de Dank souffrent de la même phobie. L’un d’eux (cf. BIG DICK et DICK, PHILIP K.) reste confiné chez lui par peur du monde extérieur, tandis qu’un autre (cf. THE TOE) ne veut plus sortir de son lit parce qu’il sait qu’il risque de mourir s’il se cogne un certain orteil.

Sutin Invasions divines

La formidable mise en abîme opérée par Christopher Miller , grand connaisseur et grand admirateur de l’œuvre de Philip K. Dick, doit beaucoup, pour son cadre formel et bio-bibliographique, décalé et ré-agencé, au « Invasions divines – Philip K. Dick, une vie » de Lawrence Sutin (d’ailleurs chaleureusement remercié en fin d’ouvrage), mais appelle aussi nécessairement des échos du côté de l’excellent – et fort sérieux – « Les romans de Philip K. Dick » (1984) de Kim Stanley Robinson, et, pour la lectrice ou le lecteur francophone, du côté du beaucoup plus « imaginatif » (et ouvertement spéculatif, quoi qu’on en dise) « Je suis vivant et vous êtes morts » (1993) d’Emmanuel Carrère.

Fourmillant de comptes-rendus hilarants de romans et de nouvelles imaginaires (dont les titres – et leurs traductions par Claro – et les synopsis mériteraient à eux seuls le détour par ce roman), saisissant mine de rien à la fois une certaine âme inventive et irremplaçable de la science-fiction, tout en fustigeant sans pitié et avec une ironie dévastatrice certains des travers les plus pénibles d’un certain fandom, comme le fit en son temps, à ses risques et périls, le Norman Spinrad du somptueux « Il est parmi nous », « L’univers de carton » assume sereinement ses nombreux niveaux simultanés de lecture.

« L’univers de carton » est un thriller littéraire décapant, ne nécessitant pas de connaissances qui ne soient pas fournies au fur et à mesure à la lectrice ou au lecteur, à la manière de l’Arturo Perez-Reverte de « Club Dumas » ou de l’Amanda Cross de « L’affaire James Joyce » (en beaucoup plus hilarant et caustique – et pour tout dire, déjanté – que ces deux illustres exemples).

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Christopher Miller

« L’univers de carton » est aussi une formidable lecture en creux et en bosses de l’œuvre de Philip K. Dick (qui n’apparaît ici que comme un personnage occasionnel de Phoebus Kinsman Dank, mais qui irrigue bien entendu l’ensemble), distillant de brillants indices issus du corpus dickien, à la manière du beau travail d’Antoine Bello avec Agatha Cristie dans son « Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet » (2010), mais en ayant placé l’approche sous le patronage décalé et caustique du John Kennedy Toole de « La conjuration des imbéciles » plutôt que sous celui, très « tongue-in-cheek », du Pierre Bayard de « Qui a tué Roger Ackroyd ? ».

« L’univers de carton » est enfin une plongée véritablement inquisitrice, curieuse et spéculative, dans les personnalités multiples qui caractérisent une bonne partie de la création littéraire la plus inventive, proposant une promenade alerte, parfois sinistre et en tout cas toujours risquée, dans les profondeurs des egos acceptant – ou étant forcés, pour diverses raisons – de se confronter à l’écriture, dans ces confins brumeux – ou même, à l’occasion, fangeux – où la folie côtoie de si près le génie littéraire que, parfois, la frontière en devient impalpable.

Un très grand roman qui devait réjouir, bien au-delà des amatrices et amateurs de Philip K. Dick, toutes celles et tous ceux que tente ou passionne le mélange étroit et presque diabolique d’humour et de sérieux dans l’approche de la chose littéraire.

Ce qu’en dit (en anglais) Ed Park dans le Los Angeles Times est ici,

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Autres cauchemars  (Yiğit Bener) | «Charybde 27 : le Blog - 26 mars 2015

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