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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’affaire Furtif » (Sylvain Prudhomme)

La détonante rencontre de voiliers au longs cours, de bazookas et de désespoirs esthétiques sur un tapis de peaux de phoque.

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Le monde était sur le qui-vive. Partout, on veillait, on anticipait, on prévenait. Il n’était plus un doigt dont le remuement ne fût aussitôt prétexte à alarmes, enquêtes, rapports, expertises, contre-expertises.
Une nuit de novembre, le Furtif prit le large. Dans le silence du port de Lisbonne endormi, on le vit larguer les amarres et se faufiler tous feux éteints entre les bateaux à quai. Du faisceau de sa lampe, le douanier lui ordonna de se ranger devant la capitainerie ; il poursuivit sa route sans ralentir. Les vigiles lui crièrent de revenir ; il ne leur adressa pas d’autre réponse que le ronflement de son moteur et les remous laissés derrière lui.
L’alerte fut donnée. Des pas se bousculèrent dans le hall de la capitainerie, des silhouettes en uniforme s’élancèrent. Les moteurs de cinq vedettes de police maquillées en embarcations de pêche se mirent à toussoter dans l’obscurité. Hérissées d’hommes en ciré jaune, on les vit doubler le môle l’une après l’autre, augmenter rapidement leur allure jusqu’à rattraper le voilier à hauteur de la tour de Belém, juste avant l’embouchure du Tage, ralentir à nouveau, se mettre à louvoyer dans son sillage.

Un mystérieux voilier si bien nommé, un équipage plus mystérieux et élusif encore, une folle course à la voile à travers l’Atlantique en direction de confins antarctiques désolés, une surpuissante symbolique érémitique à partir d’îlots rocailleux et résolument désolés : ce sont les ingrédients étonnants et particulièrement sibyllins que Sylvain Prudhomme assemble, en une alchimie aussi réjouissante qu’improbable, dans ce deuxième roman publié d’abord aux éditions Burozoïque en 2010, et réédité en 2018 dans la collection L’Arbalète de Gallimard. Plutôt que de chercher au fil de ces 120 pages des explications qui ne seront livrées qu’au détour de gloses savantes, de supputations de congrès scientifiques et d’articles de revues spécialisées, sans possibilité de s’insérer au coeur du mystère lui-même, il faut ici absolument se laisser enlever par la magie d’une folie parfaitement logique, dans laquelle le désespoir et le pied-de-nez, la quête personnelle transcendante et l’utopie collective radicale, l’essence de l’art contemporain et les racines même du vivre-ensemble, composent une mosaïque essentielle et merveilleusement déroutante.

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Îles Shetland du Sud

Les années passèrent. Les œuvres d’Emily Evans connurent un bref regain d’intérêt, puis sombrèrent dans l’oubli.
Recherchés par une poignée d’inconditionnels, le Journal de Sôseki et les photos d’Alma Fitzpatrick prirent peu à peu place parmi ces œuvres dont les silhouettes solitaires se rencontrent par endroits au long de l’histoire de l’art, pleines de beautés mais austères, abruptes comme des falaises, et dans l’isolement desquelles on peine à séjourner trop longtemps.

La lectrice ou le lecteur sentiront peut-être comme des échos assourdis et concentrés à la fois de textes eux-mêmes hautement mystérieux,  matoisement maritimes ou artistiques, tels que « Le navire de bois » (1949) de Hans-Henny Jahnn ou « Aujourd’hui l’abîme » (2014) de Jérome Baccelli, ou encore « La madrivore » (2010) de Roque Larraquy, et même « Une pause, mille coups ! » (2008) de Maxi Kim : les croisements orchestrés presque doucereusement et en tout cas sans explications officielles par Sylvain Prudhomme entre les célébrités jusqu’au-boutistes, embarquées pour ce voyage au bout du monde, que sont un activiste infatigable, un plasticien audacieux, un anti-architecte impitoyable, une musicienne minimaliste, une photographe expérimentale et un biologiste botaniste amateur d’algues, ne sont de nature ni à rassurer ni à conforter, mais bien plutôt à questionner d’une joie frauduleuse certaines des fondations en apparence les mieux établies de nos vies contemporaines. Rarement une utopie inclassable et une littérature indicielle au sens propre auront été fusionnées avec une telle grâce volontairement troublante.

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Photo : ® Joël Saget / AFP

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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