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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’été-machine » (John Crowley)

Après l’Apocalypse, le conte poétique de Roseau Qui Parle, grand frère énigmatique d’un Enig Marcheur.

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L'été-machine

Publié en 1979, traduit en français en 1981 chez Belfond par Rémi Olisko, réédité en 2006 aux Moutons Électriques, le troisième roman de John Crowley était en fait la réécriture de sa toute première tentative, « Apprendre à vivre avec » (« Learning to Live With It »), restée non publiée jusqu’alors, roman nominé au prix Campbell et au British Science Fiction Award, deux ans avant le couronnement de son quatrième roman, « Little, Big » (« Le Parlement des Fées ») par le World Fantsy Award 1982.

Roman post-apocalyptique subtil et poétique, paru quelques mois avant l’exceptionnel « Riddley Walker » (« Enig Marcheur ») de Russell Hoban, il fit dire à celui-ci que « John Crowley est l’un de ces écrivains nécessaires que l’on attend sans même le savoir ».

Conte à l’intérieur d’un conte, énigme à l’intérieur d’une série d’énigmes, « L’été-machine » retranscrit l’entretien de Roseau Qui Parle avec un mystérieux interlocuteur, entretien portant principalement sur sa jeunesse au coeur de l’étonnant village de Petit Belaire, lieu semble-t-il quelque peu particulier pour une humanité réduite de survivants épars à une Apocalypse d’abord non précisée, sur le Système, les Anges et les Saints, sur son inscription dans une « chaîne », communauté à l’intérieur de la communauté, sur son apprentissage de parleur véridique, sur son amour pour Rien Qu’une Fois, puis sur son départ en quête de la Liste du Dr Boots, communauté itinérante encore plus secrète, que son amie a rejointe.

Oublier Petit Belaire ? Comment avait-elle pu m’en croire capable ? Plus je m’en éloignais, plus il habitait mes pensées : la musique de ses mots, ses insectes, ses oiseaux, ses buissons de mûres, le mystère de son noyau, peut-être enfoui dans le Système des Archives, ou ses objets rescapés des tiroirs sculptés. Aujourd’hui, après ma vie dans un arbre et la lettre du Dr Boots, après avoir traversé les ténèbres et la lumière, après avoir vécu comme un vengeur et avoir été tiré à hue et à dia un nombre indéfini de fois, il m’arrive parfois de croire que cet endroit dans les bois était un lieu imaginaire, que je n’ai rien d’un parleur véridique, que je ne dis pas ce que je pense ou pense ce que je dis, et que tout ça n’est qu’une pure création de mon esprit ; un rêve dicté par une voix qui parle véridiquement. Une voix qui ne peut pas mentir.

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D’une écriture rare, à la fois légèrement précieuse, profondément codée et elliptique, et innocemment poétique, qu’un certain lectorat SF « hardcore » eut parfois du mal à pleinement apprécier, avant que la fantasy ne reconnaisse un grand en John Crowley, « L’été-machine » compte indéniablement parmi les textes les plus emblématiques d’une fiction qui, tout en utilisant les clés de lecture de l’anthropologie, héritées de Ursula K. Le Guin ou encore plus instrumentalisées par une Eleanor Arnason (« A Woman of the Iron People », 1991) s’en dégage pour inventer sa propre mythographie, traçant subtilement des chemins de traverse post-apocalyptiques, dans lesquels le passé transmuté permet l’invention de nouvelles pistes utopiques et poétiques, tout en interrogeant en profondeur le rôle de la transmission, du patrimoine et de la légende, par des voies souvent insoupçonnables, comme les conteurs de jadis (et tout particulièrement les conteurs africains, qui reçoivent plus d’un clin d’œil dans ce roman) ou comme son cousin « Enig Marcheur ».

Certaines années, il y a une époque où, après les premiers gels, le ciel se réchauffe et fait place à l’été. C’est à l’odeur des petits matins, aux feuilles sèches et cramoisies qui menacent à chaque instant de tomber que vous reconnaissez l’arrivée de l’hiver. Et quand l’été prend la relève, il est d’autant plus précieux qu’il est faux et éphémère. Pour des raisons que personne ne connait, à Petit Belaire, nous l’appelions l’été-machine.

La réédition française aux  Moutons Électriques propose aussi une très intéressante préface d’André-François Ruaud.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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