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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Delta » (Fanny Taillandier)

Une anthropologie historique brillante du triangle camarguais, façonné en emblème du permanent travail politique conduit entre le minéral, l’organique et l’imaginaire.

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Delta

C’est une étendue plate. Point culminant : sept mètres, en haut d’une dune que le vent déplace et que l’eau transporte. De l’eau, du vent, il y en a. La terre est entre eux, embrassée par eux, modelée par eux. Elle porte le sel de la mer et le sable du fleuve.
Frênes, jonchaies, roselières à phragmites qui cliquètent dans le mistral, scirpe maritime, iris jaune, potamot ; salicornes frutescentes, pelouses à saladelles mauves en automne, tamaris, genévriers de Phénicie, oyat, pins pignons.
Voilà pour la végétation.
Pour les animaux : sarcelles d’hiver à tête fauve, pilets, souchets, milouins dans les étangs ; célèbres flamants fouissant dans les marais ; hérons garde-bœufs et aigrettes garzettes sautillant dans les prairies. Il y a aussi des tortues, très farouches. Et pour les insectes : quarante espèces différentes de moustiques. Le cheval et le taureau, d’introduction humaine, sont des races robustes et peu maniables.
Toute cette vie en adéquation avec le sel qui habite l’eau et la terre, avec le vent qui ploie les branches, avec les débordements du fleuve qui redessinent, d’année en année et de millénaire en millénaire, le territoire du delta. Les courants, les marais, contrarient la circulation ; les crues ou les assèchements rendent précaires les installations humaines.
Depuis ses débuts, la Camargue est une zone extrêmement vivante et foncièrement non humaine. On n’entend que le vent, parfois le cri d’une bête – de ce que les humains appellent les bêtes.
Et pourtant déjà, dans ce non-humain, le fait de nommer prend le pas sur le silence et fait exister le lieu. Car depuis ses débuts, l’humanité le travaille et façonne. Ce que nous voyons n’est pas la nature sauvage. Tous ces noms donnés aux plantes et aux animaux, en latin, en français et en occitan. Et puis cet espace même : delta, Bouches-du-Rhône. Une lettre d’un alphabet, l’organe de la parole.
Du langage, donc. Mettons que c’est le point de départ de tout ce mouvement qui est celui du monde, et qui ici plus qu’ailleurs est rendu visible dans son incessant ressac : intervention humaine, transformation de la nature à ce contact, nouvelle intervention humaine, nouvelle transformation nécessitant une autre intervention.
Mettons que le delta est, en petit, ce que notre monde est en grand : le travail triangulaire perpétuel du minéral, de l’organique et de l’imaginaire.

La Camargue comme un triangle physique et symbolique, marqué au sceau de cette lettre Δ devenue le nom générique d’une forme particulière d’embouchure fluviale. La Camargue comme lieu ancré dans une histoire polycellulaire, économique, politique, culturelle et in fine écologique. La Camargue comme incarnation inattendue de la notion évolutive et équivoque d’Empire, que traque Fanny Taillandier depuis plusieurs ouvrages à présent.

Après le signe annonciateur que constituait « Les états et empires du lotissement Grand Siècle » en 2016, ce sont les deux installations « Par les écrans du monde » en 2018 et « Farouches » en 2021 qui proposent cette enquête fondamentalement politique, mais méticuleusement polymorphe. « Delta », publié en avril 2022 dans la collection Symbiose des éditions du Pommier (et ainsi sous le signe de Michel Serres : « Le droit de symbiose se définit par la réciprocité : autant la nature donne à l’homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là… ») choisit un angle résolument différent, ancré sur un terrain géographique beaucoup plus spécifique, que l’autrice sait ici rendre étonnamment emblématique.

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Le fleuve et la mer, l’eau douce et l’eau salée, travaillaient depuis toujours à changer ce paysage, à métamorphoser la terre et les plantes. L’humain, en arrivant dans la partie, a créé ce triangle qui aujourd’hui encore vit, fertile et changeant. À la forme même du delta correspond cette triangulation perpétuelle, de même que c’est comme tout naturellement que les humains ont nommé « bouches » les bras changeants du Rhône, et ont baptisé d’une lettre, fait humain par excellence, l’espace que ses bras dessinaient.
Strates géologiques et strates mythologiques se superposent aussi, se recouvrent, se mélangent et déplacent leurs lignes. Une mythologie en remplace une autre, un folklore se transforme. Et tout comme le delta de la Camargue reprend, en un seul lieu, les problématiques de tous les deltas du monde, les récits qui font de la Camargue un espace humain, qui lui donnent place dans la géographie de nos croyances, puisent leurs sources sur toutes les rives du globe.
Espace anthropique, la Camargue est peut-être un espace anthropocène. Peut-être ici plus qu’ailleurs les dynamiques globales ont-elles un impact sur les lieux, sur l’eau et la terre. Parce que le delta peut disparaître, une île aux Saintes, quelques sommets de dunes çà et là. On se déplace en bateau, comme durant l’Antiquité et le Moyen Âge. Si la Camargue existe telle qu’elle est, c’est sous l’effet de l’action humaine. Si elle disparaît, ce sera aussi en conséquence.
L’histoire géologique du delta est longue, et elle n’est pas terminée. Son existence comme objet de récit, décor ou personnage, continue, elle aussi, à se transformer.
Mettons que ce texte, tentative de rendre compte de ce monde nouveau, fait d’eau et de mots, soit un arrêt sur image et un salut rendu au perpetuum mobile. Mettons qu’on honore ici cette forme parfaite du triangle, qu’on en visite les trois sommets dans l’espace plan : Arles, La Grande-Motte, Fos-sur-Mer, qui sont aussi les trois formes d’occupation humaine les plus remarquables, quoique vingt siècles séparent la première des deux autres. Mettons que depuis ces sommets on plonge le regard vers cette surface du globe, en tâchant de rendre à chacune des trois têtes du delta (les histoires, la nature, les humains) ce qui lui revient, et qui ensemble donne la Camargue.

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Exceptionnel hommage à la nature sans aucune posture d’adoration (dans une tonalité, sur ce point, au fond pas si éloignée de celle des « Diplomates » de Baptiste Morizot), « Delta », dans la géométrie dessinée par les trois acteurs en présence (minéral, organique et imaginaire : « Les noms indistincts » de Jean-Claude Milner pourraient bien travailler aussi cette géographie-ci), entre Arles, le They de la Gracieuse (qui implique Port-Saint-Louis comme Salin-de-Giraud) et l’étang du Ponant (qui englobe métaphoriquement, de son côté, aussi bien La Grande-Motte que les Saintes-Maries-de-la-Mer ou Aigues-Mortes), respecte l’ingéniosité humaine (en soulignant toutefois ses innombrables inconséquences à moyen et long terme – on songera peut-être ici au travail rebelle de Jean-Baptiste Vidalou), note la prégnance toujours oubliée de la vie matérielle, rappelle la vanité des fantasmes des « maîtres et possesseurs », agence les références dans un entrechoc permanent qui crée du sens trop négligé de prime abord, et nous offre in fine un parcours puissant et singulier de réflexion politique (et presque philosophique) sur l’action humaine confrontée à la durée, sur l’hybris impériale (au sens propre comme au sens figuré) et sur un art d’accommoder ce qui subsiste que ne renierait peut-être pas, sur un terrain géographiquement voisin, le Frédéric Fiolof de « Finir les restes » (où Beauduc et Piémanson tiennent aussi leur juste place).

En saison, pourtant, cette plage est noire de monde, comme en témoignent les immenses étendues de parking aménagées derrière la dune, laissée derrière. Il a fallu la modernité du XXe siècle, cet étrange renversement de perspective sur tout, pour que les humaines réunis ici prennent un plaisir assumé à ce monde minéral et salé, à cet air sec, à ce sol qui se dérobe sous le pas. La route elle-même n’a été ouverte que dans les années 1970, menant au bout de leur voyage les vacanciers qui empruntaient par centaines une mauvaise piste pour venir bivouaquer parmi les sansouïres, sans eau, dans le vent et la chaleur, cherchant quelle vérification de quel édénique enfer […]. Hors saison, les quelques retraités naturistes qui se chauffent la couenne au soleil d’automne s’étiolent peu à peu, disparaissent derrière et deviennent si petits lorsqu’on se retourne qu’on pourrait les prendre pour des épaves.
Le sable est ponctué de troncs d’arbres blanchis par les vagues, de coquillages délavés, d’algues qui dessinent le long de la crête des vagues leurs indifférentes arabesques. La mer miroite comme du cuivre fondu sous le soleil ; dans la brume de l’horizon mouillent d’énormes cargos qui ressemblent à de gros scarabées. Les goélands, maîtres des lieux, surveillent le large depuis la grève et s’envolent paresseusement à l’approche humaine, d’abord un ou deux, puis des vingtaines qui se soulèvent presque à la verticale, tournoient et décrivent une longue volte en piaillant, avant de revenir se poser un peu plus loin. Plus on avance vers la point de la flèche littorale, qu’on appelle « they », plus leur guano blanchit le sable, recouvrant, remplaçant, effaçant les traces humaines : polystyrène, bouteilles en plastique, fauteuil de jardin dont un pied a disparu, morceaux de fil à pêche, haut de bikini à sequins, pneu automobile – glorieux indices de notre civilisation que les futurs habitants du globe, une fois que nous aurons disparu, regarderons sans doute avec une incompréhension mêlée de désespoir. Mais nos déchets, ici, ne sont pas exactement la preuve fr notre intrusion dans une nature auparavant vierge ; ils sont au contraire la marque sûre, fût-elle repoussante et inesthétique, d’une création conjointe de ce paysage grandiose et hostile qu’il fait rêver, de pas en pas, à la fin du monde.
Car cette plage et son they, que nous n’apercevons pas encore, n’auraient pas été semblables sans l’action humaine. Ils résultent de l’action conjointe du grand Rhône, qui rejoint la mer ici, et des courants littoraux, qui ont distribué les sédiments qu’il charriait en un long banc de sable s’amincissant en they ; le vent, enfin, a formé la dune qui coiffe la plage. On dirait une histoire naturelle ; elle en a tous les ingrédients, eau, terre, air. Et puis, il y a l’ingrédient humain.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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