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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Les Guerriers sans nom » (Jean-Christophe Notin)

Une passionnante enquête-témoignage sur les forces spéciales françaises contemporaines, notamment sur leurs caractéristiques en matière de formation, de doctrine et d’emploi.

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De formation scientifique, l’essayiste et journaliste Jean-Christophe Notin est devenu en une vingtaine d’années, depuis ses débuts d’écriture en 2000, l’un des meilleurs connaisseurs de l’armée française contemporaine, salué par de nombreux prix littéraires et scientifiques. S’il a beaucoup écrit sur la deuxième guerre mondiale (sur les FFL ou sur la campagne d’Italie, sur Leclerc ou sur les derniers combats français de 1945), il se concentre davantage depuis dix ans, en proportion, sur les conflits contemporains, où son art de l’investigation empathique fait merveille, à propos d’Afghanistan en 2011, de Libye en 2012, de Côte d’Ivoire en 2013 ou de Mali en 2014. Hors son travail sur des campagnes spécifiques, on lui doit des enquêtes-études fouillées sur les agents clandestins de la DGSE (« Les Guerriers de l’ombre », 2017) et désormais, avec ce « Les Guerriers sans nom » publié chez Tallandier en 2021, sur les forces spéciales françaises contemporaines.

Bodybuildés, surarmés, intrépides, inflexibles, mais aussi survitaminés, frondeurs, prétentieux, casse-cou : le portrait le plus répandu des membres des forces spéciales (FS) ne s’embarrasse pas de demi-mesures. Et nul besoin d’en chercher très loin la cause. Elle se trouve dans les deux mots qui les caractérisent à peu près partout dans le monde : « forces » mobilise tout l’imaginaire guerrier, « spéciales » est une invitation à penser qu’ils ne font rien comme les autres, qu’ils le font mieux ou qu’ils font ce que personne ne fait.
Volens nolens se compose ainsi une image de super commandos, que confortent les échos médiatiques. Qui n’a en tête la vidéo des Seals s’introduisant dans la dernière demeure de Ben Laden, de nuit, sans jamais s’arrêter en dépit des obstacles ? Ou celles des forces spéciales françaises évacuant en 2011 les diplomates japonais assiégés dans leur ambassade à Abidjan ? Ces images sont certes rares. Pour apprendre le déroulement d’une opération spéciale ayant conduit à l’élimination d’un groupe de djihadistes, il faut le plus souvent se contenter de la diffusion d’un communiqué aussi matinal que sec. Mais l’obscurité, les lumières saturées de vert, les rais des balles traçantes, les voix syncopées à la radio, tous ces codes ont tellement été adoptés, repris, amplifiés et finalement réinventés par les jeux vidéo et la fiction cinéma qu’ils imprègnent l’inconscient collectif. Les films se succèdent, d’escouades venant à bout d’une ennemi dix fois supérieur en nombre, grâce à un armement dernier cri et un sang-froid à toute épreuve. Et qu’importe s’ils sombrent dans l’invraisemblance : par définition, la fiction n’est pas la réalité. Et puis tout le monde s’y retrouve de part et d’autre de l’écran. Du côté du public, l’existence potentielle d’unités surhumaines rassure : elles seront le recours en cas de crise. Du côté des forces spéciales, personne ne se plaindra de ce surdosage de testostérone et d’adrénaline, car même ceux qui en rient le plus en leur sein savent que, dans les travées des spectateurs, sont parfois assis leurs adversaires de demain et qu’à ces yeux-là, mieux vaut passer pour d’impitoyables RoboCop que pour des philosophes à l’âme tourmentée par l’idée de devoir se servir d’une arme.

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Par sa conception même, en synthèse organisée d’entretiens approfondis avec 28 acteurs de ce monde particulier, sous-officiers, officiers ou généraux, l’ouvrage démythifie largement les imaginaires encombrés par la complaisance médiatique et par toute une catégorie de fictions hyperboliques. Il s’inscrit pourtant lui aussi, à son corps défendant sans doute, dans une gestion des mythologies contemporaines dans lesquelles le balancier oscillerait (si l’on écarte les divertissements spectaculaires ayant renoncé, volontairement ou non, à toute vraisemblance) entre la brutalité souvent cynique mise en scène sans malice et avec peu de second degré dans la série « The Unit » (David Mamet, 2006-2009) et avec beaucoup plus de ruse dans le texte « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la Terre ait porté » (Emmanuel Adely, 2014), à un bout du spectre, et le réalisme presque froid (mais narrativement si superbement agencé) de la série « Le Bureau des légendes » (Éric Rochant, 2015-2020) et des romans « Citoyens clandestins », « Pukhtu Primo » et « Pukhtu Secundo » (DOA, 2007, 2015, 2016), à l’autre bout, pour poser ces bornes à partir de fictions dont les forces spéciales constituent un objet essentiel et non incident, d’une part, et dont le parti pris qualitatif est indéniable, d’autre part.

Il y a aussi du vrai dans cette image d’Épinal 2.0. Courageux, très efficaces, à la pointe, les hommes des forces spéciales le sont. Mais ils sont beaucoup plus. Rares en réalité sont les populations correspondant si peu à la représentation que l’on s’en fait. Et c’est même sans doute ce qui surprend le plus lorsqu’on les rencontre pour la première fois. En la matière, les forces spéciales rejoignent les clandestins de la DGSE dont l’espérance de vie serait bien rabotée s’ils ressemblaient vraiment à James Bond ou Jason Bourne. Parce que la résistance et l’endurance sont essentielles à leurs missions, les forces spéciales sont certes d’allure sportive, mais ils ne sont pas tels ces boxeurs dont on se demande si un geste malencontreux ne va pas vous casser le bras. Ils n’avalent pas dix blancs d’œuf au déjeuner et ne tapissent pas non plus leurs bureaux de posters sur les armes ou la survie. Le décalage avec les clichés est encore plus évident dans leur discours. Je précise que mon postulat initial fut de ne pas profiter des portes qui m’étaient ouvertes pour essayer d’arracher à l’improviste quelque information secrète. Tout d’abord parce que la confidentialité a un but, la protection de la vie des opérateurs et le succès de leurs actions. Mais aussi, et surtout, parce que le « scoop », le vrai, l’utile, le difficile d’accès, est ailleurs. Quiconque en effet parvient à fréquenter ces milieux peut toujours espérer, au détour d’une discussion habile, grappiller un détail sensible sur la portée d’une arme, les limites d’un système de transmissions ou les conditions de l’élimination d’un chef djihadiste. Or le trésor des forces spéciales n’est pas là. Le plus captivant chez eux, ce fameux « scoop », ce n’est pas le raffinement de leur armement, mais la pondération avec laquelle ils l’utilisent. Ce n’est pas qui ou comment ils tuent, mais tout ce qu’ils mettent en œuvre pour ne pas avoir à le faire, et ce que cela implique chez eux de devoir s’y résoudre finalement. Au fond, ce n’est pas ce qu’ils font, mais qui ils sont.
La gageure était donc de faire parler les hommes des forces spéciales sur les contingences de leur métier, sur les joies et les peines qu’ils en retirent, en fait sur leur intimité. Comme ce fut le cas avec les clandestins de la DGSE, j’ai en effet le privilège de connaître de longue date ces guerriers « sans nom » – puisqu’ils emploient eux aussi des pseudonymes. Mais il est une chose de questionner un ami, ou une personne que l’on estime, sur le déroulement d’opérations à peines terminées, et il en est une autre de lui demander de mettre des mots sur ce qui constitue les fondements de sa vie : pourquoi l’armée ? Pourquoi les forces spéciales ? Quid de la confrontation avec la mort, la peur, avec les succès et les échecs d’un parcours si dense ? Quelles conséquences sur la vie privée ?

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Qu’il s’agisse de parcourir des motivations, une sélection, une initiation ou un esprit, sur le terrain de l’ensemble des unités affectées au Commandement des Opérations Spéciales depuis 1992, parachutistes d’infanterie de marine de Bayonne ou dragons parachutistes de Martignas-sur-Jalle, commandos marine de Lorient ou de Saint-Mandrier, commandos parachutistes de l’air et contrôleurs aériens spécialisés d’Orléans, pilotes d’hélicoptères dédiés de Pau et de Cazaux et de transports d’Orléans, le travail de Jean-Christophe Notin est remarquable, et confirme en effet un certain nombre d’intuitions, d’informations livrées par la presse spécialisée, ou de mises en fiction effectuées par les auteurs les mieux documentés et les plus réalistes. Ce qui se déploie sous nos yeux concernant l‘individu des forces spéciales est certes impressionnant, mais ce qui l’est sans doute plus encore, c’est la clarté qui se dégage du collectif et de la stratégie d’emploi, y compris lorsque certaines interrogations authentiques sont discrètement exprimées. Très au-delà du cercle de celles et ceux qui s’intéressent à la chose militaire, l’ouvrage constitue une lecture précieuse pour toutes les amatrices et amateurs de géopolitique concrète, de continuité stratégie-opérations, d’innovation et de changements structurels à l’intérieur des organisations. Et si le caractère « validé par la défense » d’une grande partie des informations et opinions exprimées semblait presque inévitable, l’auteur en tire clairement le meilleur parti, et parvient à exprimer et faire exprimer bon nombre de considérations surprenantes, subtiles, raffinées, voire iconoclastes dans certaines circonstances.

Médecin en chef Zac : La force morale, c’est un des piliers de leur métier. Quand je regardais avec mon oeil d’officier et mon oeil de médecin, les officiers, les sous-officiers, les militaires du rang qui sortaient des différents stages du 13e RDP, j’étais frappé par leur humilité, leur discrétion, leur capacité à entrer facilement en contact avec les gens, le tout avec le sourire. C’est juste magique. Quels que soient leurs grades, ce sont des hommes extraordinaires, avec une vie intérieure riche, mais dans laquelle ils ne s’enferment pas. D’ailleurs, quand vous discutez avec eux sans les connaître, souvent vous vous méprenez sur leurs grades et vous êtes surpris en les découvrant en uniforme. (…)

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À propos de Hugues

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