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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Le revenant » (Éric Chauvier)

Le pas de côté anthropologique désespéré d’un zombie nommé Baudelaire.

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Chauvier

Éric Chauvier, né en 1971, docteur en anthropologie, est avant tout connu aujourd’hui comme un scientifique inventif, contribuant par ses approches et son écriture à renouveler profondément le travail contemporain de l’ethnologie, tout particulièrement celle des marges, des frontières et des inframondes, mais aussi des espaces où l’industrie rencontre et agresse l’humain, comme l’illustrent remarquablement, par exemple, son « Anthropologie » de 2006, son « Contre Télérama » de 2011, son « Somaland » de 2012 ou sa « Rocade bordelaise » de 2016.

Il produit aussi à l’occasion des textes beaucoup plus étranges, où l’anthropologie, de simplement buissonnière, se fait carrément onirique et fantastique, avec une visée toutefois bien différente de celles décrites récemment, malicieusement, par son confrère Pierre Déléage (« L’autremental : figures de l’anthropologue en écrivain de science-fiction », 2020).

De s’être débattu comme un diable dans le cœur sombre du XIXe siècle n’aura pas suffi. Rappelons les faits, pourtant extraordinaires. Né le 9 avril 1821 à Paris, Charles Baudelaire est âgé de 6 ans lorsque succombe son géniteur, disparition qui va influencer sa vie dans les grandes largeurs. De ce drame personnel naîtra une poésie universelle. Sans la mort de son père, notre homme n’aurait probablement jamais porté sa croix de poète maudit. Peut-être même serait-il devenu fonctionnaire, marchand d’art, ou pire encore. Il n’aurait pas passé son existence à honnir son beau-père, Jacques Aupick, ce général d’armée, autoritaire par profession, qui va involontairement nourrir la révolte de l’adolescent, le plongeant tout de go dans une insondable névrose et le frappant, pour ainsi dire, de malédiction. La mère symbolisera l’élan sensible et créatif, le père, la basse-fosse où agonisent les rêves et leur pendant sacré, la poésie. Prisonnier de ce schéma difficile, pour ne pas dire délétère, Charles va transgresser comme il respire. Renvoyé en 1838 du lycée Louis-le-Grand, il s’échine à mener une vie à l’encontre des valeurs bourgeoises qu’incarne la famille. Ce dégoût devient le nœud gordien de son inspiration. Il passe son bac, dernier repère du conformisme, mais replonge, comme l’opiomane (qu’il n’est pas encore), dans sa drogue : la sédition de principe. Jugeant la vie de l’adolescent scandaleuse et désireux de l’assagir, Aupick le fait, dit-on, embarquer pour Calcutta. Mais ce périple mystérieux, imparfaitement documenté, ne sert à Charles qu’à colorer sa révolte totale menée au nom de la Beauté : elle sera exotique ou ne sera pas. Jacques a raté son coup et, finalement, on ne sait si Charles devient poète précisément afin que le coup rate. Quoi qu’il en soit, le voilà désormais toisant les sensualités inédites de ce monde, méprisant la médiocrité comme d’autres se préservent d’une maladie mortelle. En 1840, à l’âge de 19 ans, le cours des choses s’accélère comme il était prévu, pour ce grand torturé, qu’il s’accélérât. Par provocation et par amour, il se lie à Jeanne Duval, à ce point citée par les futurs exégètes de l’œuvre de Charles, qu’elle semble, avec le temps, avoir revêtu le masque du personnage central. À en juger par son endettement, sa mise sous tutelle, sa vie dissolue, Charles serait sans doute pris pour un parfait raté s’il ne produisait une poésie absolument révolutionnaire relevée d’une posture de dandy qui magnifie sa vie de débauche. Pour parachever cette débâcle personnelle, lui, le jeune homme bien né, va contracter la syphilis. Il en combattra les douleurs grâce au haschich dont il devient dépendant. Il n’a que 21 ans et vient de débuter Les Fleurs du mal, le parfum vénéneux des adolescences des siècles à venir. Ce n’est qu’en 1857 que paraît l’ouvrage, aussitôt interdit pour offense à la religion et outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. En attendant, Charles sera critique d’art, journaliste, défenseur de la liberté sur les barricades de la « Révolution de février ». Souffrant toujours d’addiction et d’endettement, il fuira en Belgique et connaîtra ce que l’on nomme alors des « troubles cérébraux ». Épuisé par quatre décennies de tourments créateurs, il meurt une première fois à 46 ans, en 1869, l’année où paraît son autre chef-d’œuvre, Le Spleen de Paris. Tant d’affres, d’aventures, de dérives, toutes aussi intenses que mille vies vécues, n’auront pas suffi à souffler l’existence de Charles Baudelaire : le 18 janvier 2018, 149 ans après sa mise officielle au tombeau, dans le quartier du Marais, entre une sortie de métro et un kiosque à journaux, Charles revient – si l’on peut dire – à la vie, sous la forme d’un zombi syphilitique.

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Ce « Revenant », publié en 2018 chez Allia, c’est bien Charles Baudelaire. Mais un Charles Baudelaire réduit de facto à l’état de zombie de moins en moins apte à communiquer, en attendant peut-être de devenir la charogne dont Clémentine Beauvais jouait récemment des facettes logiquement culpabilisantes pour le poète oublieux dans son « Décomposée ».

Ici, Éric Chauvier a su trouver dès le début de ces 65 pages un ton mordant et tout d’ironie rentrée, qui lui permet de télescoper joliment l’histoire officielle depuis 1850 et la mise en perspective de notre 2018, en complicité potentielle avec les écritures alertes du Pierre Bergounioux du « Récit absent » ou de l’Éric Vuillard de « La Bataille d’Occident ». Dans l’ombre subtile du monumental « Baudelaire » de Walter Benjamin (dont provient l’exergue de ce « Revenant »), il se joue un pas de côté décisif, l’un de ces détours analysés par Georges Balandier en matière d’anthropologie politique, et c’est aussi ainsi, en proposant une immersion brutale et décharnée dans une pop culture toute contemporaine, que la littérature sait assister et comme démultiplier l’impact de la science humaine et sociale – ce que nous prouve là avec brio Éric Chauvier, en ayant imaginé ce Persan ô combien radical, dérisoire et impuissant, malgré ses possibilité, et logiquement en voie de putréfaction avancée.

Ne vous demandez pas quelle malédiction l’a arraché aux ténèbres car, comme chacun sait, dans le cinéma populaire et dans la littérature de gare, un mystère nimbe toujours la zombification des mortels. Peu importe qu’il s’agisse d’un champignon toxique inconnu, d’une bactérie mystérieuse ou d’une source radioactive, Charles est bel et bien de retour parmi les vivants. Ce pauvre hère à la morsure vaine et à la bave torrentielle ignore quasiment tout, cependant, de son existence passée, qui il fut, qui il aima, ce qu’il transgressa et, surtout, ce qu’il écrivit et sous l’influence de quelle muse adorée. Il n’a qu’une extrêmement vague impression de cette existence. La souffrance de se découvrir en génie avili, aussi piteusement déclassé, ne lui cause aucun tourment puisque le voilà privé de toute capacité à raisonner et à éprouver. Il n’est rien de plus qu’un esprit primitif enfermé dans un corps humain délabré. Mais un esprit soumis à l’addiction de la morphine, comme pour augmenter un peu plus la charge de malédiction qui le frappe. Dans le Paris de la disruption, de ses limbes de morts-vivants, il traque des motifs de soulagement. Mais ne subsistent en lui que des idées fantômes et des sensations pâles. Il ne peut rien exprimer de sa quête passée et de sa damnation éternelle. Même si des souvenirs précis venaient à hanter son esprit demeuré, il ne pourrait rien en dire. Cette aphasie est peut-être une résurgence de ses troubles cérébraux, nous n’en savons rien. Pour l’heure, il ne peut que geindre, souffler, cracher et, lorsqu’il entrevoit un peu de ce qu’il fut, derrière les brumes épaisses des siècles passés, hurler.

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