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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Leur domaine » (Jo Nesbø)

Un sauvage retour du frère prodigue, un drame territorial et familial retors à souhait, une tragédie à tiroirs redoutablement poignante : en roman « hors cycle », du très grand Nesbø.

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Nesbo

Je l’ai entendu avant de le voir.
Carl était de retour. Je ne sais pas pourquoi j’ai repensé à Dog, cette histoire remontait à près de vingt ans. Je devais sûrement sentir que c’était la même raison qui me valait ce retour inopiné. C’était toujours la même. Il avait besoin de son grand frère.
J’étais dans la cour, j’ai consulté ma montre. Quatorze heures trente. Il m’avait juste envoyé un texto, disant qu’ils arriveraient vers quatorze heures. Mais mon petit frère est un éternel optimiste, il promettait toujours un peu plus q’il ne pouvait tenir. J’ai regardé le paysage. Le peu qui émergeait de la couverture nuageuse en contrebas. De l’autre côté de la vallée, la montagne avait l’air de flotter sur une mer de gris. Ici, en altitude, la végétation commençait déjà à se teinter du rouge de l’automne. Le ciel était bleu et limpide comme un regard de jeune fille innocente. L’air bien froid piquait les bronches quand j’inspirais trop vite. J’avais le sentiment d’être parfaitement seul, d’avoir le monde entier pour moi. Enfin, le monde… Plutôt un mont Ararat avec une ferme dessus. Parfois, des touristes prenaient cette route sinueuse depuis le bourg pour admirer la vue et, tôt ou tard, ils se retrouvaient dans la cour. Ils me demandaient souvent si ma fermette était toujours en exploitation. Fermette. Les cons. Les vraies fermes, pour eux, étaient probablement comme celles de la plaine, des champs vastes et des granges surdimensionnées, des maisons de maître tapageuses. Ils n’avaient jamais vu ce qu’une tempête de montagne pouvait infliger à un toit un peu trop grand ni tenté de chauffer une pièce un peu trop spacieuse par moins trente et force sept, quand le vent s’infiltrait à travers les murs. Ils ne connaissaient pas la différence entre terres exploitables et non exploitables, ils ignoraient qu’une ferme de montagne, c’étaient des pâturages pour les bêtes et que cela pouvait être un royaume certes désertique, mais bien plus étendu que les champs de blé jaunes chichiteux du paysan de plaine.
Pendant quinze ans, j’avais vécu ici seul, mais c’était donc terminé. Quelque part dans les nuages grondait un moteur V8. La proximité du bruit indiquait qu’il avait dû franchir le virage du Japon, au milieu de la côte. Le conducteur a appuyé sur l’accélérateur, puis levé le pied, il s’est engagé dans l’un des virages en épingle à cheveux, a accéléré de nouveau. Il approchait de plus en plus. Ce n’était pas la première fois qu’il grimpait ces lacets, ça s’entendait. Et maintenant que les nuances du moteur se précisaient, que je percevais les profonds soupirs quand il rétrogradait, la basse sourde que n’a qu’une Cadillac dans les premières vitesses, j’ai su que c’était une DeVille. La même que le gros engin noir de papa. Évidemment.

Os est un petit village du Telemark, en Norvège, à une trentaine de kilomètres de la ville de Notodden, et à cent cinquante de la métropole d’Oslo. C’est là que vit Roy, gérant d’une station-service franchisée, ex-fermier et propriétaire de quelques hectares de terres désolées à flanc de montagne, depuis la mort de ses parents dans un accident de voiture sur la route traîtresse et bordée de ravins descendant de leur maison au village proprement dit. Et voici que revient du Canada, tout auréolé de son MBA, de ses succès immobiliers et de sa superbe épouse barbadienne, son petit frère Carl, parti précipitamment quelques années plus tôt, au lendemain ou presque de l’accident, suite à une histoire d’amour ayant mal tourné avec la fille de l’homme le plus important du village. Pour cette bourgade qui se morfond doucement, et pour le terrain familial, Carl a un grand projet : ouvrir un complexe hôtelier ultra-moderne de villégiature de semi-luxe, pour attirer ici la riche clientèle de vacances et de week-ends d’Oslo et de plus loin encore. Dans une communauté d’apparence un rien étroite, où, dit-on et croit-on, tout finit par se savoir, comment ce projet va-t-il éclore, se développer, catalyser les ombres du passé et mettre au jour peut-être certains secrets que l’on croyait ignorés ou enfouis ?

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Shannon est allée regarder par la fenêtre. Elle n’avait pas déboutonné son manteau. Elle devait trouver qu’il faisait froid dans la maison. En septembre. Ça promettait pour l’hiver. J’ai entendu Carl se débattre avec les valises dans l’escalier exigu.
« Carl prétend que vous n’êtes pas riches, a-t-elle dit, mais tout ce que je vois d’ici vous appartient, à toi et lui.
– Exact, mais c’est juste du terrain infertile, tout ça.
– Terrain infertile ?
– De la nature sauvage, a expliqué Carl qui arrivait essoufflé, mais souriant, à la porte. Des pâturages pour les moutons et les chèvres. On ne peut pas cultiver grand-chose dans une exploitation de montagne. Comme tu le vois, il n’y a même pas beaucoup de forêt. Mais nous allons travailler cette ligne d’horizon. Hein, Roy ? »
J’ai hoché la tête. Lentement. Comme j’avais vu le faire des paysans d’un certain âge quand j’étais gamin, me disant qu’il se passait derrière ces fronts plissés tant de choses compliquées qu’il aurait été bien trop long, voire impossible, de les exprimer toutes dans notre langue simple de la campagne. Ils semblaient en outre se comprendre sans parler, ces vieux qui hochaient la tête, puisqu’au lent hochement de l’un répondait souvent celui de l’autre. et voilà que je la hochais lentement, moi aussi. Sans saisir grand-chose de plus maintenant qu’alors.
J’aurais bien pu interroger Carl, mais je n’aurais sans doute pas eu la réponse. Des réponses, oui, à foison, mais pas la réponse. Peut-être n’en avais-je pas non plus besoin, j’étais juste content d’avoir de nouveau Carl et je n’avais pas l’intention de l’embêter avec cette question maintenant. Pourquoi diable était-il rentré ?

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En marge de sa fabuleuse série policière mettant en scène l’inspecteur Harry Hole, de la police d’Oslo, dont le premier volume, « L’homme chauve-souris », a été publié en 1997, et dont le douzième et dernier en date, « Le couteau », date de 2019, le Norvégien Jo Nesbø s’est déjà essayé, en sus d’autres projets extra-littéraires (et notamment musicaux), à de « petits » romans indépendants, d’une tonalité sensiblement différente, campagnards et nordiques (« Du sang sur la glace » et « Soleil de nuit », en 2015) ou résolument urbains et mondialisés (« Chasseurs de têtes » en 2009, par exemple). « Leur domaine », publié en 2020 et traduit en français en 2021 par Céline Romand-Monnier dans la Série noire de Gallimard, se démarque assez nettement de ses prédécesseurs, par son ampleur, par sa trajectoire parabolique de tragédie grecque reconstruite en drame shakespearien (le fait que l’auteur nous ait offert en 2018 sa propre version contemporaine de « Macbeth » n’est ainsi sans doute pas un hasard), et pour son machiavélisme foncier ouvrant avec un immense brio des tiroirs à l’intérieur des tiroirs. Utilisant à merveille le somptueux monologue intérieur de Roy, avec ses silences et ses dissimulations volontaires ou involontaires, comme sa capacité à manier d’apparents coqs-à-l’âne qui n’en sont peut-être pas du tout, créant sous nos yeux une magie noire dure à la peine, nimbée de fulgurantes bienveillances souvent inattendues, entrechoquant drames familiaux intimes, avidités rampantes, ressassements haineux, tentatives d’échappée belle et ruses para-policières particulièrement retorses, Jo Nesbø nous propose ici un très grand roman, poignant sans pathos, violent sans complaisance, et particulièrement redoutable dans ses sinuosités.

Avoir une station-service dans une petite ville présente ses avantages et ses inconvénients. Un avantage est que les habitants vont faire leurs courses chez nous et que la limitation à cinquante permet aux voitures venues d’ailleurs de virer vers la station-service sur une inspiration du moment. Quand j’avais le garage, nous contribuions aussi à la vie économique du bourg, puisque les clients d’ailleurs qui avaient besoin de réparations d’une certaine importance allaient souvent manger au café et passer la nuit dans un chalet du camping du lac. L’inconvénient, en revanche, c’est que la situation n’est pas pérenne, ce n’est qu’une question de temps avant que la circulation routière disparaisse. Les automobilistes veulent pouvoir rouler à quatre-vingt-dix sur des lignes droites, pas se traîner à vitesse d’escargot à travers chaque putain de hameau jusqu’à leur destination. Les dessins d’une nouvelle nationale passant hors d’Os sont prêts depuis longtemps mais jusqu’à présent, la géographie nous a sauvés : c’était trop cher de creuser un tunnel à travers nos montagnes. Mais le tunnel viendra. Aussi sûrement que le soleil pulvérisera notre système solaire dans deux milliards d’années, et bien plus vite que ça. Ensuite, dans ce trou paumé, ce sera bien sûr direct la clef sous la porte ; pour nous tous qui vivions de la circulation de transit, mais aussi pour le reste du bourg, les répercussions seront à peu près les mêmes que quand le soleil tirera sa révérence. Les paysans continueront de traire leurs vaches et de cultiver ce qui pousse ici, en altitude, mais que feront les autres, sans route nationale ? Se couper les cheveux et se faire bronzer jusqu’à la carbonisation ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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