☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Citoyens clandestins » (DOA)

Méthodique et ambitieux, un coup de poing presque inégalé dans le thriller politico-policier contemporain.

x

RELECTURE

Citoyens clandestins (SN)

Publié en 2007 dans la Série Noire de Gallimard, le troisième roman de DOA fut récompensé cette année-là par le Grand Prix de Littérature Policière, et marquait nettement l’arrivée sur scène littéraire, non d’un mort, mais d’un auteur quasiment unique en France, capable de créer et d’entremêler des histoires fortes, diablement crédibles, au sein d’épais thrillers « à l’américaine », extrêmement documentés et sombrement hyper-réalistes, sans céder aux approximations, aux raccourcis et aux effets commerciaux trop souvent pratiqués par les auteurs hexagonaux dans ce domaine – auquel il redonne, du même coup, sa puissance et son intérêt.

Jusqu’à DOA en effet, fort peu d’écrivains avaient su se plonger – et émerger plutôt triomphants, même avec les yeux légèrement écarquillés d’horreur – dans l’intersection cruciale dessinée par les polices, les services secrets et les forces spéciales, agents objectifs d’une confrontation au monde, d’un réel affrontement de logiques de violence, de profit, de pouvoir et d’honneur, sous les yeux de ces spectateurs professionnels, idéalistes, désabusés ou instrumentalisés, que sont les journalistes.

Le saut à venir promettait d’être mouvementé. Son équipe et lui, tous chuteurs du Groupe, allaient être largués en altitude au-dessus de la zone de contrôle italienne, à proximité d’un bled appelé Pec. De là, ils étaient censés effectuer une dérive sous voile après une ouverture à très grande hauteur, pour rejoindre les gorges de la rivière Decanka Bistrica, près de la frontière albanaise. Ces deux points étaient distants d’une quinzaine de kilomètres, c’est-à-dire pas grand-chose dans des conditions optimales.
Ce qui n’était pas le cas ce soir.
La météo était mauvaise. Les derniers bulletins faisaient état de vents tournants accompagnés d’une couverture nuageuse épaisse et basse. Et de flotte, beaucoup de flotte. L’idéal pour se foutre dedans lorsque l’on navigue à plusieurs, de nuit, au-dessus d’une région hostile, avec des ailes qui allaient se mettre à tourner comme des poids lourds à cause de l’humidité, pour essayer de se poser à flanc de montagne, dans une clairière moins grande que le jardin potager de son foutu pavillon de banlieue.

Citoyens Clandestins (Folio)

Il est hors de question de raconter ce roman qui entrelace si expertement ses narrations et ses intrigues. On se contentera ici de noter l’incroyable brio mis en œuvre, quelques mois avant et quelques mois après la date fatidique du 11 septembre 2001, autour d’une menace terroriste sur la France, extrêmement « embarrassante » politiquement en plus d’être potentiellement dévastatrice en vies humaines, pour faire violemment s’entrechoquer, au contact, ou subtilement interagir, à distance, une galerie de protagonistes aussi savamment variée pour inclure un infiltré de la DRM au sein de réseaux islamistes du vingtième arrondissement, plusieurs éminences grises de la République, un dealer plus ou moins repenti, un commissaire des renseignements généraux, un dirigeant d’une officine travaillant principalement pour la DGSE, une jeune journaliste un peu trop débutante et un peu trop idéaliste, jusqu’à un certain point, un journaliste expérimenté et sans doute un peu trop blanchi sous le harnais, un cheikh particulièrement motivé et intransigeant, un agent de la CIA, un général du COS, un enquêteur de la brigade criminelle, ou encore – et peut-être surtout ? – un ex-dragon parachutiste solitaire, spécialisé dans l’extraction du renseignement en environnement hostile.

L’officier traitant secoua la tête, il n’aimait pas ça. « Combien de temps ce séjour ?
– Je ne sais pas.
– Où doit avoir lieu le rendez-vous avec cet Amine ? »
Karim haussa les épaules. « Ces informations ne m’ont pas encore été transmises. Je sais juste que je pars dans deux jours.
– Pour autant qu’on le sache, ils pourraient te refiler un engin explosif et le faire péter pendant ton voyage. »
Un silence plutôt inconfortable s’installa pendant de longues secondes.

Direction-du-Renseignement-Militaire

Appuyé sur une exceptionnelle documentation (a priori pas uniquement de sources « ouvertes », mais provenant sans doute aussi de « gens du métier », certains détails opérationnels ne traînant pas nécessairement partout), DOA parvient à déverser quelques torrents bienvenus de pédagogie insérée dans le récit, en s’arrêtant toujours – parfois in extremis – juste avant d’entrer dans la zone risquée du didactisme. Maîtrisant, ou réinventant à l’occasion, les codes du grand récit d’espionnage policier, il associe ainsi le meilleur de Robert Ludlum (les couches épaisses de paranoïa incontrôlée en moins, et avant que l’auteur de « Osterman week-end » (1972), « La mémoire dans la peau » (1980) ou « La mosaïque Parsifal » (1982) ne se soit définitivement transformé en morne machine à reproduire de la recette à succès), pour sa pénétration des enchevêtrements de services secrets, le meilleur de Tom Clancy (avant aussi que l’auteur de « Tempête rouge » (1986) ou de « Danger immédiat » (1989) n’ait finalement muté en une brute néo-conservatrice et raciste incapable de sortir de son sillon pathologique), pour sa description fine et crédible des modes d’action militaires des forces spéciales, et la subtile synthèse humaine, sans pathos, mais de ce fait infiniment plus poignante, des vies individuelles de pions qu’excellèrent à décortiquer à l’habile emporte-pièce tant Jean-Patrick Manchette que James Ellroy. Sans oublier une mise en perspective historique et politique, aussi discrète qu’efficace, cohérente avec l’admiration avouée de l’auteur pour Dominique Manotti (et par exemple son indispensable « Nos fantastiques années fric » de 2001), mise en perspective qui mériterait à elle seule de beaucoup plus importants développement critiques.

Insigne_du_13°_RDP

13ème RDP

Lynx retira son sac à dos d’un mouvement sec, à la manière de quelqu’un qui cherche à se débarrasser d’un poids trop important pour ses épaules. Il s’assit sur un banc et regarda la foule étrangère qui déambulait devant lui sur les Champs-Élysées. Pas un sourire qu’il aurait pu suivre dans cette mer de visages inexpressifs. Pas une seule invitation à ne pas se fermer un peu plus. Une musique languide, castratrice, inondait ses oreilles et le protégeait de l’extérieur. Dans ce vide sonore, les gens paraissaient fonctionner au ralenti.
Il faisait chaud, il transpirait, son T-shirt lui collait à la peau. Il était presque semblable à tous ces touristes. Lui ne marchait pas au hasard cependant, pas plus qu’il ne profitait d’une quelconque vacance, insouciant, aléatoire, à la dérive. Il explorait ses trois cercles de sécurité, révisait les cabines téléphoniques à pièces, à carte, les cybercafés, les échappatoires, les points de rupture, les allées. Les impasses.
Il les connaissait par cœur.
Il fut un temps où ce décalage avec la normalité l’amusait. Fendre des foules inconscientes, savoir ce que les autres ignorent, participer d’une réalité dissimulée à l’homme du commun, éternel dommage collatéral d’une guerre clandestine, permanente et violente. Tout cela lui paraissait très excitant. Il avait souscrit au mythe de la caste des seigneurs, une belle histoire. Une excuse pratique.

DGSE_logo

Au-delà de cette belle horlogerie romanesque et de cette maîtrise de certaines arcanes, DOA nous offre deux songes supplémentaires, riches et profonds, l’un articulé autour d’un respect, d’un hommage et d’une indéniable fascination envers le professionnalisme extrême de ces tenants du glaive – dont les états d’âme, inévitables, sont condamnés à toujours rester secondaires -, l’autre autour d’un questionnement et d’une mise à l’épreuve, celles d’une certaine logique de l’honneur semblant chaque jour plus obsolète et celles d’une décence ordinaire en voie de disparition accélérée, face, ici, principalement à la raison d’État et au fanatisme, qui s’effacent progressivement eux-mêmes devant la pure avidité financière, la marchandisation ultime et le désespoir tout nu, qui seront les protagonistes de moins en moins cachés de la « suite » de « Citoyens clandestins », « Pukhtu Primo », en 2015. Et l’on peut en voir sans doute l’écho récent dans le beau personnage de « L’ange gardien » (2014) chez Jérôme Leroy.

Thriller méthodique et maîtrisé du professionnalisme militaire et policier, « Citoyens clandestins » est aussi et peut-être surtout le très curieux chant funèbre d’un monde qui crut un moment ne pas se réduire à des calculs combinatoires, politiques ou financiers. Et sans doute davantage encore à la relecture, et en résonance avec son successeur, « Pukhtu Primo ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

DOA

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

11 réflexions sur “Note de lecture : « Citoyens clandestins » (DOA)

  1. Je n’ai malheureusement pas encore lu « Citoyens clandestins ». En revanche, je lis, actuellement, le livre « Pukthu Primo », de DOA. Dès les premières pages, on est comme aspiré et il est difficile de s’en détacher.
    En attendant la suite, je vais me jeter sur « Citoyens clandestins » et « Le serpent aux mille coupures ». Encore merci pour la qualité de ce blog.

    Publié par Neozen99 | 10 mai 2015, 17:52

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Pukhtu Primo  (DOA) | «Charybde 27 : le Blog - 11 mai 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Une histoire des Forces Spéciales  (Jean-Dominique Merchet) | «Charybde 27 : le Blog - 12 mai 2015

  3. Pingback: Note de lecture : « Le serpent aux mille coupures  (DOA) | «Charybde 27 : le Blog - 8 octobre 2015

  4. Pingback: Note de lecture : « Dawa  (Julien Suaudeau) | «Charybde 27 : le Blog - 7 mars 2016

  5. Pingback: Note de lecture : « Pukhtu Secundo  (DOA) | «Charybde 27 : le Blog - 1 octobre 2016

  6. Pingback: Note de lecture : « Préparer l’enfer  (Thierry Di Rollo) | «Charybde 27 : le Blog - 2 décembre 2016

  7. Pingback: Les best-sellers 2016 de la librairie Charybde | Charybde 27 : le Blog - 9 janvier 2017

  8. Pingback: Note de lecture : « Deadline  (Jean-Marc Flahaut) | «Charybde 27 : le Blog - 19 août 2017

  9. Pingback: Note de lecture : « Loups solitaires  (Serge Quadruppani) | «Charybde 27 : le Blog - 17 octobre 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :