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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Lettre au recours chimique » (Christophe Esnault)

Une incroyable poésie fiévreuse et furieuse adressée au soulagement des pathologies non soignées qui constituent la vie contemporaine.

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Et l’infirmière de la médecine du travail
Me demande si je suis célibataire ou en couple
Et expliquer que j’aime une femme libre
Et que je ne peux pas cocher les cases qu’elle me propose
A vite fait de l’irriter
Comme si prononcer les mots « La femme que j’aime »
Pour ne pas dire « Mon amoureuse »
Comme si maudire le mot « compagne »
Et ne pas le laisser passer
Me posait déjà en cas clinique
Avec le mot problème en surbrillance
Pour ma part je n’ai pas de problème
À penser autrement que vous
Rappel élémentaire : si je pense comme vous je ne pense pas
Ai emmené si peu loin ma pensée
Qu’elle ne peut être une pensée
J’aimerais juste ne pas penser comme vous
Sans qu’il y ait naissance du moindre problème
Je ne suis pas ennemi du langage et sais défendre ma pensée
Ma pensée qui s’appuie sur des milliers de livres lus
Des milliers de films et documentaires vus
Sur des échanges des dialogues des rencontres
Avec des personnes avec qui je sais plaisamment
Être en désaccord
Le bonheur d’être en désaccord
De ne pas penser pareillement que l’autre
Comment pourrait-il y avoir échange ou dialogue
Sans penser différemment ?
Si je pense comme l’autre
Exactement comme l’autre
Il n’y a pas de pensée
Car la pensée a été emmenée si peu loin
Qu’elle n’existe pas

On sait depuis quelques années la capacité rare dont dispose Christophe Esnault pour s’adresser à des interlocuteurs hautement improbables (ou rendus tels lorsqu’ils ne le semblaient d’abord pas) et particulièrement réjouissants, littérairement : dès « Isabelle, à m’en disloquer » (2011) et « Correspondance avec l’ennemi » (2015), voire dans « Ville ou jouir » (2020) et même dans « L’enfant poisson-chat » (2020) – on vous laissera le soin, pour ces deux textes-là, de déterminer le protagoniste réel de l’échange -, le questionnement frontalement poétique et subtilement politique, sans relâche, irrigue une révolte de fond face à la force d’inertie si colossale de l’absurde qui régit notre contemporain (et que l’aventure Le Manque à laquelle participe Christophe Esnault en compagnie de Lionel Fondeville – dont le témoignage photographique est aussi présent dans l’ouvrage – tente aussi de déminer et contourner).

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Unknown

Le travail salarié et ce qu’induisent
Des journées de travail salarié
Rassure-toi t’es pas tout seul
Et les prisons et les psychiatres
Main dans la main sont là
Pour que tu y retournes
L’éducation et les universités ont été avalées
Par l’économie de marché
L’hôpital public et la santé ont été avalés
Par l’économie de marché
La novlangue du management a tout avalé
Liste à poursuivre jusqu’à la nausée
Avale ton médicament sans la ramener s’il te plaît

Publié en mars 2021 dans la collection Freaks des éditions Æthalidès (où l’on trouve aussi, par exemple, les remarquables « Seins noirs » de Watson Charles ou « Le tango des ombres » de Jean-François Seignol), « Lettre au recours chimique » mobilise lorsque nécessaire Günther Anders et son « Obsolescence de l’homme » (dès l’exergue), des films d’Aurélia Bécuwe (« Phase haute », dès l’exergue également) et de Sandrine Bonnaire (« Elle s’appelle Sabine »), Jean-Louis Comolli et son « Une terrasse en Algérie », Sarah Kane et son « 4.48 Psychose » (une référence presque constante de l’auteur, comme il en sourit page 77), Pierre Guyotat et son « Tombeau pour cinq cent mille soldats », Mathieu Riboulet et son « Entre les deux il n’y a rien », Unica Zürn et ses « Lettres au docteur Ferdière », ou encore Claire Dumay et ses « Étreintes bloquantes ».

Naviguant dans un espace éminemment inconfortable mais particulièrement judicieux, aux bornes opposées duquel on trouverait peut-être le Pierre Barrault de « Clonck et ses dysfonctionnements » et le Thierry Théolier de « Dude Manifesto », ces 100 pages fiévreuses délimitent un étrange territoire, à la fois terriblement familier et brutalement dépaysant, celui où s’exerce le vivre (que l’on ne saurait accoler à l’épithète libre que dans un contexte furieusement spinoziste) sous diktats et soulagements esthétiques, sociaux, médicaux et politiques – dans un ordre le plus souvent merveilleusement ou tristement aléatoire.

Le plaisir à vivre on vous le fait payer un maximum
Ne vous amusez surtout pas à l’exhiber
Rappel : Soyez discret
Vivre (pour ceux qui savent ce que cela veut dire)
Vivre est devenu un espace de radicalité
Et je veux bien être un poil parano
Voire un champion du monde et cador de la parano
Mais il me semble que la question
Quelle est la pathologie ?
Cette question mord dans la jambe du vivre
Et dans l’exercice du vivre

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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