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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Superyachts » (Grégory Salle)

Sur l’eau et dans les marinas et mouillages de luxe, le concentré de « stade Dubaï du capitalisme » et son séparatisme assumé offert par la grande plaisance motorisée.

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Superyachts

Parlons franchement, nous sommes entre nous.
Quoi de plus anecdotique en apparence que la plaisance de luxe alias superyachting ? Et même : ne faut-il pas être un peu tordu, voire carrément irresponsable, pour s’intéresser à pareille futilité ? A moins de nourrir une passion pour la navigation dévoyée par un intérêt suspect pour la vie des nababs, difficile a priori de l’envisager autrement que comme un phénomène insignifiant, périphérique tout au plus, ne serait-ce qu’en termes numériques. Par définition, cette pratique ne concerne qu’une fraction infinitésimale de l’humanité, dont le mode de vie a presque littéralement rompu toute attache avec le monde social ordinaire. En première approche, la plaisance de luxe, hors du commun, ne concerne pour ainsi dire personne.
En 2010, le rédacteur en chef (toujours en poste dix ans plus tard) de l’influente revue scientifique The Lancet invitait ainsi à la décontraction sur la question, au moins par comparaison avec le seul sujet qui vaille à ses yeux, celui de la santé. À la différence des inégalités sanitaires, aucunement souhaitables, arguait-il, les inégalités économiques peuvent s’avérer bénéfiques, de sorte que les yachts ne seraient pas un grand mal et même, pourquoi pas, un petit bien. Circulez, il n’y a rien à voir. Plus encore, l’ignorance favorise le préjugé selon lequel une fois dépouillée de ses atours les plus luxueux, la grande plaisance concilierait goût esthétique et souci écologique – une activité noble en tous les sens du terme, en somme.

Publié en avril 2021 dans la collection L’ordinaire du capital des éditions Amsterdam, dirigée par Allan Popelard, « Superyachts » est le troisième ouvrage de Grégory Salle, chargé de recherche au CNRS, longtemps spécialiste des questions carcérales, ayant progressivement déplacé ses questionnements vers les criminalités environnementales et vers, selon la belle expression de Michel Foucault, la gestion différentielle des illégalismes. C’est bien par son sous-titre ironiquement baudelairien, « Luxe, calme et écocide », que cet ouvrage plonge au cœur des préoccupations du chercheur et, dans la lignée directe et indirecte du « Stade Dubaï du capitalisme » (2006) de Mike Davis, et du travail des diverses autrices et auteurs rassemblés dans « Paradis infernaux : les villes hallucinées du néo-capitalisme » à la même époque, décortique le mélange performant de distinction suprême, de désinvolture vis-à-vis des lois et de mépris profond vis-à-vis de l’environnement et des humains ordinaires, qui caractérise cette plaisance de grand luxe, et les différents « modèles » de milliardaires qui en sont la condition de possibilité.

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Il faut en quelque sorte se forcer pour prendre les superyachts au sérieux, ne serait-ce qu’au titre du pouvoir de révélation que recèlent les faits extrêmes ou les phénomènes exceptionnels.
Une manière spontanée de le faire est de pousser un cran plus loin le jugement critique formulé en termes de démesure, jusqu’à rejoindre l’idée d’anormalité. On verra alors dans cette pratique une manifestation non seulement ostentatoire mais pathologique de consumérisme et, à travers lui, d’affirmation individuelle et sociale ; on inclinera à la trouver moralement choquante et socialement indécente ; en conséquence de quoi on envisagera éventuellement d’y mettre fin, selon le degré de gêne éprouvé à l’idée d’une telle interdiction. C’est mieux sans doute que le seul embarras devant l’excès de frivolité, mais ce n’est pas suffisant. C’est raisonner sur le mode de l’excroissance et ainsi dédouaner l’ensemble dont elle procède, comme si n’était en jeu qu’une affaire de proportion. Plutôt qu’avancer, peut-être faut-il carrément renverser la perspective et prendre à contre-pied les représentations convenues – un peu comme Dubaï, à plus large échelle, peut être figurée comme un stade du capitalisme plutôt qu’un isolat extravagant. Et si, au lieu de penser en termes de caprice, d’excentricité, de dérive, nous disions plutôt reflet, expression, indice ? Nous dirons alors pierre de touche et non anomalie, échantillon fiable et non aberration. Mesure plutôt que démesure – une manière de prendre la mesure du délire général qui a pour nom ordre social.

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©Andromede-Oceanologie

En se penchant de près sur certaines caractéristiques de ce marché, sur l’inflation de sa taille et de son aura au cours des quatre dernières décennies, sur le lobbying intense, au niveau global, mais bien davantage au niveau local (mêlant le prestige et le toujours aussi mythologique « ruissellement »), permettant de s’affranchir des législations protectrices de l’environnement chaque fois que nécessaire ou presque, ou – au pire – de profiter tranquillement de l’insuffisance notoire de moyens visant à prévenir et réprimer le délit et le crime écologique (c’est bien là que la gestion différentielle des illégalismes joue pleinement son rôle), en multipliant les exemples et les témoignages sans jamais perdre de vue sa ligne conductrice sous-jacente, éminemment politique et économique, en établissant les passerelles nécessaires avec les fantasmes isolationnistes de l’extrême entre-soi des multi-milliardaires (on songera au « Utopies flottantes » de China Miéville comme au « Agora zéro » d’Éric Arlix et Frédéric Moulin), Grégory Salle nous propose une incision cruelle et salutaire au cœur emblématique du séparatisme des ultra-riches – et des moyens financiers qu’ils se donnent pour y parvenir envers et contre tout.

Ce n’est pas parce que les vaisseaux de luxe s’affranchissent de la présence commune qu’ils sont un en-dehors du monde. Ici comme ailleurs, la dignité du slogan tient en un renversement : plutôt que le monde des superyachts, les superyachts et leur monde. Dérisoire, la plaisance de luxe ? À bien y regarder, elle condense des traits essentiels de ce qui fait l’époque : l’envolée des inégalités économiques, l’accélération du désastre écologique, la persistance de l’iniquité juridique. Elle vient nourrir le constat du durcissement de la ségrégation spatiale comme les débats autour de la constitution d’une classe dominante transnationale. Nous voici même à l’intersection de ces logiques, dans le nœud de leur entrelacement.
Une poignée de super-riches s’égaye en mer, et alors ? Et alors : tout.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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