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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Paz » (Caryl Férey)

Au cœur du bourbier sanglant de la Colombie de 2017, un drame presque shakespearien concocté avec brio parmi les atrocités et les avidités des puissants jamais rassasiés.

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Lautaro Bagader avait écrasé la contestation, les laudateurs qui vous tirent dans le dos, fermé le clapet des journalistes, des sceptiques, des pleutres, des pleurnicheurs. Quatre-vingt-dix pour cent des crimes n’étaient jamais élucidés en Colombie : Lautaro avait écrémé la flicaille fournie par son père pour constituer son unité d’élite, il avait sécurisé des quartiers entiers, balayé devant la porte des politiques qui auraient pu lui compliquer la vie, mis des gens dans sa poche comme on y enfonce le poing, repoussé la chienlit, nettoyé les rues des crasses humaines qui pullulaient à Bogotá, sans repos ni merci. On le disait cynique, raciste, violent, sexiste, impitoyable, retors, Lautaro Bagader emmerdait son monde. Il avait un groupe efficace, entraîné, avec des systèmes de primes qui offraient une solution à la corruption généralisée. Il avait viré les lopettes qui se prenaient pour des aigles, les feignasses, encouragé les filles qui avaient du cran, étanchéifié le navire amiral, posé des mines aux quatre coins de la ville, parmi lesquelles un réseau d’informateurs comme des cellules autonomes qui ne rendaient de comptes qu’à lui ou à Diuque, son chien de guerre.
L’affaire qui l’occupait sentait la pisse froide contre un mur en parpaing. Lautaro avait doublé les récompenses pour obtenir des infos, sans résultat. Les cadavres s’accumulaient. Plus d’une trentaine, dont la moitié hors de sa juridiction, et tous n’avaient sûrement pas encore été découverts : un bombardement de morts, par petits bouts éparpillés comme des munitions à fragmentation touchant la population civile. Les médias n’étaient pas au courant, focalisés sur les premières élections depuis les accords de paix. Ça ne durerait pas.

Colombie, 2017. Après des mois de négociation d’un accord complexe, les FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia), le plus importants groupe révolutionnaire ayant opéré en Colombie depuis 1945, acceptent de renoncer à la lutte armée en échange de diverses amnisties et peines de prison réduites, alors que les milices paramilitaires de droite et d’extrême-droite, leurs véritables adversaires sur le terrain, responsables de 80 % des meurtres de civils dans le pays, d’après les Nations Unies, semblent se contenter d’une mise en sommeil plus ou moins prononcée, en attendant de voir venir. Au cœur de ce processus d’apaisement au sein du pays le plus violent d’Amérique du Sud, porté par le ministre de la Justice Oscar de la Peña, qui espère bien devenir le prochain président à Bogota, on trouve le président de la Cour Suprême, Saùl Bagader, éminence grise absolue, blanchi sous le harnais néo-libéral et sulfureux de l’ex-président Álvaro Uribe, homme de l’ombre rusé et méticuleux. Pourtant, malgré ces signaux faibles mais prometteurs d’une possibilité de retour à la paix et à la démocratie, son homme de confiance, qui n’est autre que son propre fils, Lautaro Bagader, responsable de choc de la police criminelle de la capitale, réputé particulièrement inflexible et incorruptible, est confronté à une vague de crimes spectaculaires, atroces, dont la mise en scène savante n’est vite pas sans rappeler celle des dix années fondatrices du drame colombien, entre 1950 et 1960, années dites de La Violencia. Lorsqu’un ex-guerillero des FARC, libéré après huit ans de prison et semblant se consacrer à une véritable reconversion professionnelle dans les faubourgs balnéaires de Carthagène, fort paisibles à l’échelle du pays, se retrouve soudainement impliqué dans ces phénomènes qui n’ont peut-être rien d’aléatoire, la lectrice et le lecteur, saisis par l’art brutal du romancier, se demandent bien comment tout cela va-t-il pouvoir finir.

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Ils n’étaient que trois dans le bureau du palais de Justice. Issu de la société civile, Oscar de la Peña avait pris la suite de Guillermo Gavaria comme gouverneur de la région d’Antioquia ; adepte de Gandhi, Gavaria avait été enlevé en 2003 dans les montagnes lors d’une marche blanche en faveur de la paix, puis séquestré et abattu par les FARC quand l’Armée avait tenté de le libérer. L’heure de la réconciliation nationale venue, Oscar avait activement participé au processus de paix avec les FARC ; c’est à ce moment, à La Havane, qu’il avait rencontré Saùl Bagader. Toujours bel homme malgré ses soixante-sept ans, stratège hors pair sachant lâcher du lest au moment opportun, l’ancien conseiller d’Uribe gardait l’air faussement tranquille du vieux lion rompu aux combats. Sa rapidité d’esprit et ses réseaux multidimensionnels finissaient d’en faire un animal politique aussi à l’aise dans les milieux conservateurs que progressistes, raison pour laquelle de la Peña préférait l’avoir comme ami. Saùl Bagader n’était pas une girouette, comme le prétendaient certains : il faisait tourner le vent.
Son fils était également une belle bête, dans un style plus brut : réputé pour ne manger dans la main de personne, Lautaro était plutôt le genre à mordre, et le ministre de la Justice se doutait que les deux hommes n’avaient aucun secret l’un pour l’autre.

Caryl Férey nous a soigneusement accoutumés, au fil de ses grands romans policiers d’immersion voyageuse, depuis la Nouvelle-Zélande de « Haka » (1998) et « Utu » (2004)  jusqu’au Chili de « Condor » (2016), en passant par l’Afrique du Sud de « Zulu » (2008) et l’Argentine de « Mapuche » (2012) – on rangera dans un compartiment légèrement à part la Sibérie de « Norilsk » (2017) et de « Lëd » (2021) -, à nous réjouir (dans l’horreur éventuelle) de son talent particulier pour actualiser la violence socio-politique historique dans le monde contemporain : à chaque occurrence, après de long mois de séjour parmi les vibrations policières de l’Histoire encore en train de se faire, même apaisée en apparence, il s’agit bien de mettre à jour en quoi les sombres événements du passé continuent à irriguer le présent de leur violence tenace, à quel point la socio-psychologie contemporaine de certaines nations reste tributaire des cruels choix politiques opérés jadis.

« Paz », publié en 2019 à la Série Noire de Gallimard, nous plonge dans la Colombie contemporaine, meurtrie et comme assommée à perpétuité par soixante ans de guerre civile, de décadence étatique, de corruption quasi généralisée, d’avidité presque sans bornes de la part des puissants, et d’opportunités financières criminelles jamais négligées, sous couvert de haine viscérale des partageux et du communisme.

Très belle réussite à nouveau, ce roman-ci abuse peut-être quelque peu, toutefois, en comparaison de ses prédécesseurs, d’une dimension shakespearienne dans laquelle le poids d’une histoire familiale l’emporte peu à peu sur toute autre considération, sociale ou politique, dont la toile de fond était pourtant parfaitement disponible, et bien rendue. Offrant ainsi peut-être à la lectrice ou au lecteur une tonalité plus directement humaine et intime (que l’on retrouvera d’ailleurs, confirmant ainsi sans doute une évolution) dans l’ultérieur et sibérien « Lëd », il pourra de ce fait dérouter quelque peu initialement celles et ceux qui, comme moi, s’étaient habitués à une trame mettant plus directement en exergue les sauvageries structurelles que les atrocités personnelles.

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Parmi ces suspects, un homme sortait cependant du lot : Antonio Pesca, alias Carbonel, le chef du Clan du Golfe. Une belle pourriture à qui Lautaro aurait bien tiré trois balles dans la tête sans toucher la prime de cinq millions de dollars offerte pour sa récompense.
Ancien guérillero de l’EPL maoïste, Carbonel avait retourné sa veste et s’était engagé dans les milices d’extrême-droite liées aux propriétaires terriens et aux cartels en lutte contre les FARC. Il était devenu proche de Carlos Castaño, un des chefs paramilitaires les plus sanguinaires du pays, avant leur démobilisation dans les années deux mille. Carbonel avait depuis surfé sur la vague d’arrestations pour s’enrichir à leur place, mater la concurrence et faire du Clan du Golfe le plus puissant cartel de Colombie.
Spécialisé dans l’extorsion, l’exploitation minière illégale et les réseaux de prostitution, le Clan disposait de trois mille hommes répartis dans treize départements et cent cinquante municipalités, et était aujourd’hui responsable de quarante pour cent du trafic de cocaïne. L’Armée avait lancé plusieurs raids l’année passée contre cette structure à la capacité de corruption tentaculaire et complexe, mais le Clan du Golfe avait riposté en déployant son « Plan Pistola » : tuer le maximum de policiers, le plus souvent en pleine rue, comme aux pires heures du cartel de Medellin. Une impasse, à l’heure où le pays réclamait la paix.
Le chef de la Fiscalia était alors intervenu, proposant de jouer le rôle d’arbitre entre Carbonel et le ministère de la Justice piloté par de la Peña. Saùl avait établi un contact avec le narcotrafiquant via une ligne sécurisée, et profité des disputes internes et des accords signés avec les FARC pour pousser Carbonel à négocier à son tour. Tous les chefs mafieux finissaient par s’y résoudre, pour sortir blanchis après quelques années de prison sur mesure, et surtout éviter l’extradition vers les États-Unis, où leur pouvoir de corruption se réduisait à peau de chagrin. Escobar s’était ainsi fait construire une prison en Colombie, pour lui et ses hommes, avec tout le luxe dont on pouvait rêver et même un tunnel pour s’échapper le cas échéant – ce qu’il avait fait évidemment. Carbonel avait accepté le deal du Procureur, une peine aménagée contre sa reddition, annonçant que lui et ses principaux lieutenants étaient « disposés à se soumettre à la justice et à suspendre toutes leurs activités illégales ».

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