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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Haka » (Caryl Férey)

Violentes tensions sociales et démons enfouis au cœur de la réputée idyllique Nouvelle-Zélande.

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RELECTURE

Haka

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Publié en 1998 aux éditions Baleine, réédité dans une version légèrement revue chez Gallimard en 2003, le troisième roman de Caryl Férey sera celui de la reconnaissance, et le point de départ d’un parcours qui emmènera la lectrice ou le lecteur visiter de près les violences contemporaines et leurs racines plus anciennes de pays emblématiques de l’hémisphère Sud que sont la Nouvelle-Zélande (« Haka » donc, ici, et sa suite « Utu » en 2004), l’Afrique du Sud (« Zulu », 2008), l’Argentine (« Mapuche », 2012) et le Chili (« Condor », 2016).

Naturellement. C’était forcément une chose vomie mille fois qui lui tordait le ventre. Et chaque matin, Jack Fitzgerald pouvait mesurer l’ampleur du chaos : une partie d’infini qu’aucun stratagème mathématique ne comblerait jamais. Il l’avait juré.
Sa famille avait disparu. Depuis, Jack allait se réfugier dans la chambre isolée au fond du couloir, celle de la gamine. Il n’en ressortait qu’à l’aube, moribond, sans larmes, à moitié fou. Outre les photos, exposées aux murs par dizaines, il avait réuni là dossiers, ordinateurs, cartes d’état-major, témoignages divers et autres rapports de police liés à leur disparition. De cette histoire, Jack connaissait tout mais ne savait rien. Avec le temps, la chambre de la petite était devenue son bureau parallèle, une sorte de cimetière sans tombe : tant qu’on n’aurait pas retrouvé les corps, il resterait son propre fossoyeur – et accessoirement capitaine de la police d’Auckland.
Ce petit manège durait depuis bientôt vingt-cinq ans. Fitzgerald en avait aujourd’hui quarante-cinq et sombrait peu à peu vers le Pandémonium de son seul imaginaire. Car ce qui le poussait à se réfugier dans le bureau secret relevait plus du comportement psychotique que du rite obsessionnel. Dans le langage psychiatrique, la fonction était précise : il entretenait son délire.
D’après les experts, c’était la seule façon de guérir.
D’après lui, c’était la seule raison de vivre.

Dès les premières pages, Caryl Férey établit avec force son camp de base : un héros hors normes, consumé par une blessure devenue secrète, qui met l’essentiel de son immense talent et de sa puissance investigatrice au service de son obsession, remplissant son rôle social avec brio mais comme « au passage » (on retrouvera cette matrice aussi bien avec l’Ali Neuman de « Zulu » qu’avec le Ruben Calderon de « Mapuche »), dans une société qui bouillonne sous sa surface apparemment calme – voire idyllique, dans le cas de la Nouvelle-Zélande des années 1990 – et dont les bulles de boue (partie normale du paysage, hors métaphore, de l’archipel volcanique) laissent peu à peu remonter à la surface des carburants anciens, issus de la colonisation et du racisme notamment, pour alimenter les tensions sociales contemporaines, attisées par l’essoufflement programmé du welfare state et par le néo-libéralisme plus ou moins rampant.

haka Férey Caryl Baleine

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La journée avait été éprouvante : une fille était morte le sexe découpé, un truand de la vieille école avait fait une chute mortelle sans rien révéler de sa terreur, des gosses l’avaient agressé en plein bar, une criminologue débarquait dans sa vie en lui avouant que les huiles locales savaient tout de ses escapades nocturnes et le spectre d’Elisabeth hurlait dans les phares de la Toyota…

L’univers dépeint par Caryl Férey, directement ou indirectement, n’est assurément pas pour les enfants de chœur : la violence y est omniprésente, la cruauté suinte de partout, la folie rôde, comme réalité ou comme excuse, la corruption dissout les restes des liens sociaux qui ne soient pas pure connivence, l’avidité et le conformisme se comportent en maîtres. Derrière le carton-pâte cravaté de la City d’Auckland, derrière même les passions populaires autour des All Blacks ou de la voile qui irrigue ici une bonne part de la vie, de Whitbread en America’s Cup, les méchants sont vraiment méchants, et les gentils assument vite des destins de héros antiques, nécessairement maudits. Certains diront : « manichéisme outrancier », d’autres reconnaîtront : « réalisme tragique », mais il s’agit bien de montrer la noirceur dans toute son ampleur, tant intime que politique, et de ne pas trop croire à « l’espoir, le sale espoir », comme le susurrerait l’Antigone d’Anouilh sur le champ de ruines.

Au volant de la Toyota, ils arpentaient la banlieue la plus mal famée du pays. Dans la bouche, comme un avant-goût d’ultra-violence. Ici, les gangs rivalisent avec la police, laquelle n’intervient qu’épisodiquement dans ces quartiers pauvres laissés en charge aux délinquants de tous acabits. C’est devant un des magasins miteux que Jonah Lomu avait vu périr son oncle, massacré à coups de machette. Mais si le célèbre All Black avait réussi à s’en sortir, il était bien esseulé parmi les jeunes autochtones. Avec la crise, le néolibéralisme et l’argent sale, les bandes s’étaient organisées. L’autorité de la police avait reculé. Il régnait désormais un univers de violence à peine contrôlée par ceux qui la généraient. Les Maoris, souvent sans travail, ruminaient les rancœurs colportées par leurs ancêtres depuis que le Royaume-Uni avait volé leurs terres d’origine. Malgré les accords passés au siècle dernier, les avantages donnés aux premiers natifs et les récentes restitutions de la reine d’Angleterre, les jeunes avaient la sensation d’être nés en marge et que tout était fait pour qu’ils y restent.

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Vue de South Auckland.

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Malgré quelques menues hésitations d’écriture ici ou là, Caryl Férey réussit aussi une notable prouesse, me semble-t-il, en réancrant, dans une véritable histoire à couper le souffle, le crime dans sa réalité sociale, refusant – avec quelques autres, bien heureusement – de dépolitiser le roman noir et le thriller, comme la mode s’en est doucement répandue depuis les années 90. Le serial killer qui met ici le feu aux poudres sans jamais tenir vraiment la vedette dans le récit retrouve naturellement sa vocation première de symptôme et de révélateur social et politique plutôt que de protagoniste à sensation. Et que cette lecture acide d’un monde qui se refuse à presque tous passe par le truchement inattendu d’antipodes parmi les plus exotiques possibles pour une lectrice ou un lecteur français n’est que l’une des belles surprises de ce roman incisif et cruel.

– Oui, je l’ai initié, poursuivit le Maori. Ce pauvre être avait besoin de moi, et les dieux le réclamaient. Non pas les dieux d’aujourd’hui, ces pitres qui sont les vôtres, mais ceux de nos ancêtres, avant l’arrivée de Tuti, votre capitaine Cook. Ainsi Tuiagamala devint Tané, le Mal dont chaque civilisation a besoin comme repère. Car, sans notion de bien et de mal, quelles barrières fixer à son peuple ? La symbolique est simple, monsieur Fitzgerald. Elle est la même que la vôtre, quoique plus primitive. Vous avez chassé les dieux multiples que nous honorions mais certains sont revenus. Car ceux que vous nous avez proposés en échange avec la cohorte de missionnaires débarqués sur notre terre ne nous ont finalement apporté que chaos, désorganisation du lien social et familial, mort des croyances, désolation et chômage… Aujourd’hui, certains d’entre nous, esclaves d’hier, reviennent aux anciennes formes de vie, de croyances… Nous honorons nos dieux en secret, loin de vos villes criardes et perverses où nous n’avons nulle place…
Le triomphe saillait de ses pommettes ; cet homme se croyait invincible. D’immortel, il n’y avait qu’un pas. Jack savait que les hommes étaient des sots, inventeurs de contradictions qu’ils étaient incapables d’assumer. L’aspect spirituel lui échappait : les Grecs n’avaient pas fait tant de manières avec leurs dieux. Ils s’en servaient selon l’occasion. Il expulsa un soupir dégoûté.
– Pauvre fou. Tu me donnes vraiment envie de vomir.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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