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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Mapuche » (Caryl Férey)

L’Argentine de 2011, ses tortionnaires toujours impunis, ses enfants kidnappés en 1976-1983 au profit de leurs riches complices de l’époque.

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Publié en 2012 dans la Série Noire de Gallimard, le treizième roman de Caryl Férey, dont j’avais déjà beaucoup apprécié auparavant les deux romans « néo-zélandais » – « Haka » (1998) et « Utu » (2004) – ainsi que le superbe « La jambe gauche de Joe Strummer » (2007), est sans doute son plus accompli à ce jour.

Retrouvant avec un grand plaisir sa manière de camper rapidement un héros au grand cœur, politisé mais poursuivant surtout des démons personnels, tête brûlée s’il est possible, Caryl Férey nous plonge cette fois dans l’Argentine contemporaine qui, d’amnistie complaisante en enterrement de première classe, n’en finit plus de digérer ses années de dictature, ses 30 000 disparus, ses 15 000 fusillés, et enfin ses 500 bébés kidnappés auprès de leurs parents prisonniers politiques pour être adoptés secrètement par des familles proches du pouvoir, entre 1976 et 1983.

« Las putas al poder ! (Sus hijos ya estan en el) ». Le graffiti plastronnait sur les tôles du hangar. Jana avait dix-neuf ans à l’époque mais la rage restait intacte. Toutes les classes dirigeantes avaient participé au hold-up : politiciens, banquiers, propriétaires du secteur tertiaire, FMI, experts financiers, syndicats. La politique néolibérale de Carlos Menem avait enfermé le pays dans une spirale infernale, une bombe à retardement : accroissement de la dette, réduction des dépenses publiques, flexibilité du travail, exclusion, récession, chômage de masse, sous-emploi, jusqu’au blocage des dépôts bancaires et à la limitation des retraits hebdomadaires à quelques centaines de pesos. L’argent fuyait, les banques fermaient les unes après les autres. Corruption, scandales, clientélisme, privatisations, « ajustements structurels », externalisation des profits, Menem, ses successeurs aux ordres des marchés, puis la débâcle financière de 2001-2002 avaient parachevé le travail de destruction du tissu social entamé par le « Processus de réorganisation nationale » des généraux.

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Mapuche

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Le détective privé Ruben Calderon, l’un des très rares rescapés des geôles militaires de l’époque, alors que son père et sa sœur n’en ont pas réchappé, est ainsi l’un des « chasseurs » privilégiés des « Grands-Mères de la Place de Mai », l’association de recherche des orphelins kidnappés par la dictature (là où les « Mères de la Place de Mai » cherchent avant tout à élucider le sort des disparus). Par un étrange concours de circonstances, il va se retrouver lancé sur une folle piste de l’immonde, aux côtés d’une jeune Indienne Mapuche, sculpteur de son état, dont le sang lui assure une place tout au fond de la société argentine, Indienne à qui le souvenir bien vivace des massacres perpétrés à l’encontre de son peuple, pour voler leurs terres au XIXème et au XXème siècles, fournit un puissant moteur – que rappelait incidemment, depuis une perspective sensiblement différente, le magnifique spectacle « Les naufragés du Fol Espoir » d’Ariane Mnouchkine en 2010.

Une peinture au pistolet-mitrailleur de la « bonne » (et riche) société argentine, de ses complicités, de ses absences de regrets, de ses turpitudes assumées sans aucun complexe, dans un pays qui cherche encore à digérer les crises économiques terribles que lui ont infligées notamment ses élites économiques passées (rappelons, pour mémoire, que la propriétaire et présidente du plus grand groupe de presse du pays est toujours sous le coup d’une enquête pour détournement d’enfant durant la dictature…), que l’on pourra comparer sans hésiter au portrait qu’en donnait Elsa Osorio dans son « Luz ou le temps sauvage » (1998), centré sur le même sujet principal. Le style sans fioritures de l’auteur fait merveille, dans ce thriller haletant de vengeances sauvages et hors contrôle – qui ne prétend pas, attention tout de même, intégrer une documentation minutieuse, loin de là -, dont l’objet reste bien, avant tout, l’éternel retour de l’avidité capitaliste.

Ruben abandonna le journalisme qui le faisait vivre depuis son retour à Buenos AIres, et trouva l’appartement à l’angle de Peru et San Juan, qui deviendrait son agence. Il étudia les techniques d’interrogatoire des tortionnaires, la résistance à la douleur, les filatures, avec acharnement, il étudia l’histoire, la politique, l’économie, les réseaux d’immigration nazie, le droit international, l’anthropologie légiste, le tir sur cible mouvante, les arts martiaux des sections combat des Montoneros, de l’ERP ou du Mossad : pour rendre les coups. Son agence de détective n’avait pas pour but de retrouver les disparus – il était bien placé pour savoir qu’ils avaient été liquidés – mais les responsables.
Dans un pays où neuf juges sur dix exerçant sous la dictature avaient été confirmés dans leurs fonctions, Ruben Calderon était l’ennemi déclaré, le bras armé des Grands-Mères, celui qui recevait des têtes d’animaux par la poste, des menaces téléphoniques, des injures. Lui accumulait les rapports d’enquêtes, réglait ses comptes.

Ce qu’en dit Jean-Marc Laherrère dans Actu du Noir est ici, ce qu’en dit Patrick Galmel dans Polar Noir est ici, ce qu’en dit Encore du Noir, nettement moins emballé, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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