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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Utu » (Caryl Férey)

Violente et cruelle, la folie qui révèle les fissures de façades sociales bien propres sur elles.

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Publié en 2004 à la Série Noire de Gallimard, le septième roman de Caryl Férey était la suite, pouvant « presque » se lire indépendamment, de l’étonnant « Haka » de 1998. Tentons donc le pari d’en parler sans trop dévoiler ce qui s’est passé précédemment…

L’enquête menée par Fitzgerald dans « Haka » a laissé d’importantes zones d’ombre, qu’il s’agit maintenant pour la police d’Auckland d’élucider : du fait des apparentes connections maories mises à jour, on fait donc revenir Paul Osborne, l’ancien adjoint et ami de Fitzgerald, d’Australie, où il se soûlait méthodiquement depuis son départ de la police, afin qu’il mette ses connaissances de la communauté et de ses traditions au service de l’enquête.

Tandis qu’il suit la piste principale qui lui a été confiée, un certain nombre de coïncidences troublantes se font jour à propos de plusieurs affaires en cours. Au mépris des instructions hiérarchiques et de certaines plates-bandes, il entreprend d’en avoir le coeur net, tout en se confrontant à chaque étape à son propre passé, riche en blessures intimes – comme cela se dessine déjà narrativement nécessaire pour une figure attachante de héros hors normes et résolument déjanté, chez Caryl Férey.

Il y avait une table à dessin à la droite du bureau, et un tas de paperasse étalé dessus. Osborne fit un pas vers les gribouillis d’architecte mais Wheaton, plus rapide que prévu, s’interposa avec véhémence.
– J’vous ai dit que je savais rien. Foutez le camp !
Osborne pivota et lui planta un uppercut au foie qui laissa l’autre sans voix. Il en profita pour jeter un oeil aux plans : hôtel de luxe, restaurants, casino, bungalows sur la plage, club d’équitation, tennis, piscine alambiquée, promenade avec palmiers longeant un petit port de plaisance, thermes, on prévoyait même une extension pour un secteur d’activités tertiaires. Il comprit mieux la proximité du golf entrevu tout à l’heure le long de la route… Plié contre le bureau, Wheaton grimaçait : le souffle revenait péniblement. Osborne quitta le baraquement.
Un nuage de poussière âcre grossissait au-dessus de la colline. L’explosion de tout à l’heure avait laissé un cratère impressionnant. Les ouvriers affluaient maintenant contre ses flancs éventrés. Bulldozers, pelleteuses et camions à benne les suivaient de près. En retrait, les experts en démolition constataient les dégâts. Visiblement satisfaits, ils ôtaient leurs casques blancs et inspectaient leurs plans.
C’était une colline aux crêtes tapissées d’une herbe d’un vert cru. Le cœur d’Osborne battit plus vite lorsqu’il vit les terrassements : des anciens pas maoris.
Ils faisaient sauter à la dynamite d’anciens villages maoris.

9782070314102

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Comme dans « Haka », la violence des rapports sociaux est ici omniprésente, et la cruauté humaine individuelle n’y connaît guère de limites, ce qui ébranle peut-être davantage encore la lectrice ou le lecteur, concernant la Nouvelle-Zélande, pays des antipodes souvent perçu, de France et de loin, comme plutôt idyllique. La belle vitrine concoctée pour les compétitions de voile, et notamment pour l’America’s Cup de 2003 (qui, dans le roman, n’est encore que dans le proche avenir – mais Peter Blake, comme cela est mentionné incidemment, a déjà remporté le mythique saladier, essentiel pour ce pays dont une bonne partie de la fierté publique tient alors aux All Blacks et au Team New Zealand), serre aux entournures, et l’avidité souvent teintée de racisme de nantis prompts à contourner les règlements officiels tout en poursuivant leurs efforts de démantèlement des programmes sociaux, pour s’enrichir un peu plus, se heurte sans fard à des traditions et à des rituels ancestraux qui peuvent aisément se dévoyer en folies meurtrières – canevas qui anticipe déjà par bien des aspects celui de « Zulu » (2008), en Afrique du Sud.

Afin de ne pas trop dévoiler, j’ai occulté les deux noms propres de la citation suivante :

Intérêt, communauté de pensée, tolérance zéro, X et Y avaient tout à faire ensemble. Mais l’époque voulant cela, on durcissait le ton : sécurité, répression, criminalisation, les forts contre les faibles, les riches contre les pauvres, ceux qui fabriquent les couleuvres et ceux qui les avalent, le même phénomène apparaissait dans tout l’Occident. La société néo-zélandaise n’y échapperait pas.

Avec ce deuxième roman de l’hémisphère Sud « développé », Caryl Férey nous offrait une nouvelle démonstration, fidèle à la tradition authentique du roman le plus noir, de la façon dont le contexte socio-politique façonne le rapport individuel au délit et au crime, et de la gigantesque ombre que porte si aisément le passé inavouable sur le présent contraint, tels qu’elles éclateront de manière sans doute encore plus spectaculaire dans « Zulu », puis dans « Mapuche » (2012) en Argentine et dans « Condor » (2016) au Chili.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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AVT_Caryl-Ferey_199

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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