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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Condor » (Caryl Férey)

Vingt-cinq ans après la fin de la dictature, un roman dantesque pour tester le changement chilien, ou son impossibilité.

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Condor

Publié en 2016 à la Série Noire de Gallimard, ce nouveau roman de Caryl Férey franchit d’un bond la Cordillère des Andes qui le sépare de « Mapuche » (2012), pour atterrir au Chili, où, de nos jours, la quête de justice après la mortifère dictature (1973-1990) du général Pinochet prend des formes certes comparables, mais au fond bien différentes, de celle qui tente de prévaloir chez le voisin argentin.

Les forces antiémeutes ne tiraient plus à balles réelles sur la foule, comme au temps de Pinochet : elles se contentaient de repousser les manifestants au canon à eau depuis les blindés avant de les matraquer. Des dizaines de blessés, huit cents arrestations, passages à tabac, menaces, Gabriela avait tout filmé, parfois à ses risques et périls.
Chassée par les gaz lacrymogènes et la charge des pacos, elle fuyait parmi les cris et les sirènes quand une main l’avait tirée sous un porche. Celle de Camila Araya, la présidente de la Fech, croisée plus tôt en tête de cortège. Elle aussi était essoufflée.
– Ça va, rien de cassé ?
– Non, non…
Elles étaient deux réfugiées trempées des pieds à la tête quand la guerre hurlait dehors : on entendait des tirs sporadiques derrière la porte cochère, le crépitement des barricades en feu, les haut-parleurs recrachant les ordres de dispersion, les sabots de la police montée et les cris des étudiants qu’on jetait sur les trottoirs pour les frapper. Leurs regards s’étaient croisés, sur le qui-vive. Des lycéens avaient été arrêtés un mois plus tôt, déshabillés dans un commissariat et soumis à toutes sortes d’humiliations – d’après les témoignages, les flics se focalisaient surtout sur le sexe des filles…
– N’aie pas peur, avait murmuré Camila.
– Je n’ai pas peur.

On retrouve ici avec un très grand plaisir certaines des caractéristiques les plus frappantes des romans « Hémisphère Sud » de Caryl Férey, et notamment cette capacité à faire vivre sous nos yeux des héros hantés par le passé et par leurs fêlures intimes, en proie à la fois à la résurgence directe du mal ancien, et aux conséquences léguées par celui-ci au présent, en mêlant étroitement ce qui ressort de la violence et de la folie individuelle et ce qui renvoie à une oppression sociale et économique et à une avidité capitaliste qui ne renonce jamais, même lorsque les formes prétendent s’en atténuer ou s’arrondir. Les psychopathes déployés ici, qu’ils aient pu jadis vivre leurs fantasmes comme tortionnaires liés à la DINA, ou qu’ils le soient devenus, dans une version nettement plus « bénigne », après avoir été eux-mêmes soumis à l’abjection de la torture, n’ont rien à envier, en termes de puissance explosive, à ceux de « Haka », de « Utu », de « Zulu » ou de « Mapuche », enfin.

9782707154521

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Les socialistes de retour au pouvoir avaient promis des réformes pour l’éducation mais tout le monde savait que les banques et le secteur privé ne lâcheraient pas le morceau si facilement : trop d’argent en jeu, de campus high-tech à rentabiliser auprès d’une élite peu encline à partager un atavisme de classe marqué au fer dans le corps social du pays.

La plongée dans l’histoire contemporaine du Chili, comme avant elle dans celle de l’Afrique du Sud et de l’Argentine, est saisissante. Au risque de froisser certaines sensibilités habilement révisionnistes ou tenantes plus ou moins avouées de la « théorie des deux démons », chère aux amnistieurs politico-économiques de tout poil, Caryl Férey baigne ses protagonistes dans une réalité noire, celle d’une adhésion plutôt massive des « élites » à la purge sanglante, celle d’un 11 septembre 1973 prenant immédiatement des allures de vengeance par anticipation, à grande échelle, celle d’une opération Condor, toujours aussi mal connue du grand public de l’hémisphère Nord, notamment, – qui voit les services spéciaux de l’ensemble des dictatures sud-américaines, militaires ou non, collaborer très activement pour poursuivre et éliminer leurs opposants (en utilisant de ce mot une définition extrêmement extensive), en Europe ou aux États-Unis, sous le regard bienveillant et attendri du parrain états-unien, d’Henry Kissinger et de la CIA. Sur ce dernier thème tout particulièrement, la lecture complémentaire du « Les années Condor » (2004) de Peter Dinges, traduit en 2005 à La Découverte par Isabelle Taudière, reste fort précieuse.

Après quinze ans de dictature, Augusto Pinochet s’était résolu à organiser un référendum national – pour ou contre la poursuite de sa gouvernance -, attendu comme un plébiscite. En dépit de son âge avancé et de la fin de la menace communiste, les conseillers du dictateur n’étaient pas inquiets : tous les médias appartenaient aux groupes privés affiliés, les défenseurs du « Non » au référendum n’auraient que des spots télévisés à proposer face au vieux Général, présenté comme père protecteur de la nation. Ils avaient tort : le monde avait changé sans eux, qui n’avaient rien vu.
Malgré la victoire de la Concertation (la coalition des partis démocrates) au fameux référendum, Stefano appréhendait son retour au pays. Ce fut pire. Jaime Guzmán, un jeune professeur de droit constitutionnel formé à l’École de Chicago, avait adopté les théories d’Hayek et de Friedman, dérégulant tous les secteurs d’activités pour faire du Chili, dès 1974, la première économie néolibérale au monde.
Vingt ans plus tard, le contraste était saisissant. Le centre-ville de Santiago, les enseignes, les mentalités, tout avait changé : Stefano ne reconnaissait plus rien. Qu’était-il arrivé à son pays ?
L’oubli fait aussi partie de la mémoire. Atomisée par les années de plomb, la société chilienne, autrefois si généreuse, s’était confite dans la morosité d’un puritanisme bien-pensant où la collusion des pouvoirs pour la privatisation de la vie en commun était sans frein : supermarchés, pharmacies, banques, universités, énergies, les Chicago Boys de Guzmán avaient passé le pays au tamis de la cupidité, interdisant syndicats et revendications salariales. Un Chilien sur cinq vivait dans des conditions de pauvreté extrême, sans droits sociaux, mais qu’importe puisqu’il y avait des malls et des shopping centers où ils pourraient acheter à crédit la télé à écran plat qui étoufferait dans l’œuf toute velléité de protestation.
Les militaires ayant piétiné cent fois le droit international, Pinochet avait modifié la Constitution pour graver dans le marbre les rouages du système économique et politique (une Constitution en l’état immodifiable) et s’octroyer une amnistie en se réservant un poste à vie au Sénat, où les lois se faisaient. La mort du vieux Général au début des années 2000 n’y changea rien. Manque de courage civil, complicité passive, on parlait bien de mémoire mais tout participait à tordre les faits, à commencer par les manuels scolaires où le coup d’État contre Allende était dans le meilleur des cas traité en quelques pages, voire pas du tout…

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Mine de cuivre, désert d’Atacama.

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Sans doute le plus lucide et le plus dur des romans de Caryl Férey jusqu’à présent, « Condor » envoie sa grosse dose de désespoir sous speed, son mélange d’enquêtes éclatées et opiniâtres, et sa course-poursuite finale délicieusement jusqu’au-boutiste, éléments qui tiennent désormais de la marque de fabrique attachante de l’auteur. Il s’y glisse pourtant, ténue, une petite ombre d’espoir de lendemains qui, sans chanter, pourraient peut-être ne pas pleurer tout à fait autant, sous le signe très déluré, fortement obsessionnel comme on l’aime, et discrètement néo-zapatiste, de deux femmes, l’une protagoniste principale et l’autre déjà jeune figure politique tutélaire.

Les Mapuches – « les gens de la terre » – avaient refoulé les Incas au-delà du fleuve Bío Bío, imposant alors leur frontière naturelle à celle de l’empire. Plus tard, après avoir érigé des fortins au nord du fleuve, l’armée de Pedro de Valdivia, qui s’était aventurée sur leurs territoires, avait été massacrée jusqu’au dernier, le coeur du conquistador dévoré cru. En cinq cents ans de résistance, les Mapuches avaient survécu aux Espagnols, aux colons chiliens, au bain de sang appelé « Pacification de l’Araucanie » qui avait salué l’invention de la Remington, à l’assimilation forcée, aux propriétaires terriens qui les avaient parqués sur des parcelles infertiles, à la dictature : ils survivraient aux multinationales et à leurs laquais à la tête de l’État, qui leur refusaient l’autonomie, même partielle, sur leurs territoires ancestraux.
« Porcs, chiens, Indiens de merde, fils de pute d’Indiens », le langage des Forces spéciales et des carabiniers n’avait en effet guère évolué depuis Pinochet. Les méthodes non plus : la loi antiterroriste qui frappait les opposants à la dictature avait été abrogée au retour de la démocratie, sauf pour les Mapuches.

Drapeau mapuche

Drapeau mapuche.

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À la diabolique mixture ainsi concoctée, la lectrice ou le lecteur aura la belle surprise de voir s’ajouter, sous le signe mythique de Victor Jara, de ses mains broyées et coupées avant qu’il soit froidement abattu dans le stade de Santiago au lendemain du 11 septembre 1973, la magnifique excursion d’un (extrait de) roman dans le roman, d’une poésie politique et personnelle réellement impressionnante, et sans aucun caractère de gratuité, mais bien au contraire donnant à l’un des personnages principaux son épaisseur véritable et sa substance définitive – et peut-être son sens secret à tout le récit. Caryl Férey signe ici une très belle réussite, encore au-delà de ses précédents romans.

Soudain le Colosse s’ébroua.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Catalina.
Il chuchota :
– Ils sont là…
Le fleuve coulait en bordure des barbelés.
Il coulait une eau saumâtre, baignée d’anguilles, une eau de cochons qui scintillait pourtant sous les feux des spots. Et ils arrivaient des quatre coins de nulle part, moitiés d’automates attirés par le flux… Ils arrivaient par groupes pressés, ça se bousculait jusque dans les derniers rangs, les plus fanfarons prédisaient des miracles, vingt, trente pour cent, des miracles bénéfice pour tous qui en valaient la chandelle, des miracles garantis qu’ils espéraient tellement, et si toutes leurs petites actions mises bout à bout ne faisaient pas un geste capital, ils espéraient au moins tirer leur épingle du jeu.
Ils en voulaient.
On les avait programmés compétition.
Ils en voulaient.
On les avait programmés capital spermatique.
Ils en voulaient encore.
On les avait programmés spéculateur précoce.
Ils en voulaient à mort !
– Oh, non…, souffla-t-elle. Non, n’y allez pas !
Mais les affamés n’écoutaient pas : ils se précipitèrent vers l’eau du fleuve qui croyaient-ils coulait pour eux, et y plongèrent leurs mains avides.
Oh ! oui ils en voulaient, ils en voulaient vite ici maintenant, et que si c’était bon pour eux, c’était pas mauvais pour les autres…
Évidemment, ils ne comprirent pas tout de suite : c’est quand ils ressortirent leurs mains de l’eau noire et les virent lacérées, qu’ils commencèrent à crier.

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AVT_Caryl-Ferey_199

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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