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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Zulu » (Caryl Férey)

La violence extrême à peine enfouie dans les replis de la démocratie sud-africaine retrouvée. Héroïque et terrifiant.

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Publié en 2008 dans la Série Noire de Gallimard, le douzième roman de Caryl Férey, son troisième d’investigation historique et politique internationale, consacré à l’Afrique du Sud, après « Haka » (1998) et « Utu » (2004), consacrés à la Nouvelle-Zélande, et avant « Mapuche » (2012), consacré à l’Argentine, obtint cette année-là le Grand Prix de littérature policière.

Le township de Khayelitsha avait changé depuis l’accession de Mandela au pouvoir : outre l’eau, l’électricité et des routes goudronnées, des petites maisons en brique avaient poussé avec les bâtiments administratifs, et les réseaux de transport permettaient aujourd’hui de se rendre au centre-ville. Beaucoup critiquaient la politique du « petit pas » inaugurée par l’icône nationale, des centaines de milliers de logements étaient toujours plongés dans la misère mais c’était le prix à payer pour le « miracle sud-africain » – l’avènement pacifique de la démocratie dans un pays au bord du chaos…

Presque vingt ans après la fin officielle de l’apartheid, l’Afrique du Sud, proclamée « miracle économique africain », après avoir célébré une première fois sa « réconciliation nationale » avec la Coupe du Monde de rugby en 1995, se prépare à accueillir celle de football en 2010. La pression s’accentue sur les forces de police pour qu’elles contiennent mieux la criminalité débridée qui hante les townships – dans lesquelles le nouveau pouvoir démocratique n’a pu injecter que quelques mesures palliatives -, bidonvilles hérités de la ségrégation raciale, désormais « simplement » sociale, criminalité qui prolifère tout particulièrement aux zones de contact de l’extrême pauvreté avec le monde blanc et riche.

Oscar et Josephina eurent leur second enfant le lendemain du combat historique de Kinshasa, en novembre 1973. Cette nuit-là, dans un chaos indescriptible, Mohamed Ali, le boxeur converti à l’islam, affronterait George Foreman, jugé par tous invincible. L’enjeu du combat n’était pas tant la ceinture du champion du monde des poids lourds que l’affirmation de l’identité noire, et la preuve par les poings que la lutte pour la défense de leurs droits n’était pas vaine. Mohamed Ali, qui avait peu boxé depuis sa sortie de prison, avait cette nuit-là vaincu la force brute de Foreman, le champion de l’Amérique blanche, et ainsi démontré que le pouvoir pouvait être foulé aux pieds, pour peu qu’on se batte avec intelligence et pugnacité.
Le message, aux pires heures de l’apartheid, avait galvanisé Oscar. L’enfant aurait le nom du champion. « Ali » : Josephina trouvait ça joli, Oscar prémonitoire.
Lettré, le Zoulou ne croyait pas beaucoup aux balivernes mais les amaDlozi, les ancêtres vénérés, s’étaient penchés sur le berceau de leur nouveau fils. Comme le boxeur défenseur de la cause noire, leur fils serait champion – toutes catégories…
De fait, Ali Neuman n’avait pas bénéficié de la loi de discrimination positive pour diriger le département criminel de la police de Cape Town : il avait surclassé tout le monde. Plus doué. Plus rapide. Même les vieux flics rougeauds, ceux qui avaient obéi aux ordres, les vicieux et les rôtis du matin au soir, le trouvaient plutôt malin – pour un cafre. Les autres, ceux qui le connaissaient de réputation, le prenaient pour un type dur au mal, descendant d’un quelconque chef zoulou, qu’il valait mieux ne pas trop provoquer sur les questions ethniques. Les Noirs surtout avaient souffert d’une éducation au rabais et restaient minoritaires parmi l’élite intellectuelle : Neuman leur avait montré qu’il ne descendait pas du singe mais de l’arbre, comme eux, ce qui ne faisait pas de lui un être inoffensif…

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Ali Neuman, chef de la police criminelle du Cap, fils d’un respecté chef tribal zoulou devenu intellectuel engagé durant les années de lutte, se voit confier en urgence, avec sa garde rapprochée associant un Afrikaner progressiste et bohême, au bout d’un certain rouleau, et un jeune et brillant anglophone à la vie personnelle également compliquée, une enquête sur un crime particulièrement spectaculaire, dans lequel une jeune fille blanche, fille d’un ex-héros du rugby national, a été massacrée à coups de marteau, alors qu’elle était sous l’emprise d’une drogue encore non identifiée, mais dont on s’aperçoit vite qu’elle commence à se répandre aux confins de l’immense township de Khayelitsha.

Brian considérait que ses ancêtres, en instaurant ce système, avaient chié dans leur froc : la peur du Noir avait envahi les consciences et les corps avec une charge animale qui rappelait les vieilles peurs reptiliennes – peur du loup, du lion, du mangeur d’homme blanc. On ne pouvait rien bâtir là-dessus : la phobie de l’autre avait dévoré la raison, ses mécaniques, et si la fin du régime honni avait rendu aux Afrikaners un peu de leur dignité, quinze années ne suffisaient pas à effacer leur part d’Histoire…

Dans ce décor d’une noirceur réellement terrifiante, grevé de misère, de maladie (le sida exerce ici ses ravages à grande échelle), de violence extrême (les gangs recrutent, ici comme dans le reste du pays, des repris de justice et des tueurs accourus de toute l’Afrique pour goûter à cette – relative – prospérité), de corruption, d’hypocrisie, d’avidité débridée et d’impossible réconciliation (le regret restera encore et toujours le grand absent du post-apartheid), Caryl Férey excelle à faire surgir, plus encore sans doute que dans « Haka » et « Utu », des personnages hors du commun, chevaliers de cape et d’épée paradoxaux, mélangeant intimement en eux d’Artagnan et Dantès, idéalistes et torturés, héroïques et névrosés, pour mieux les fracasser, après une tonitruante et désespérante cavalcade, contre le mur du réel, gris foncé et inexorable. Par rapport aux développements, presque feutrés en comparaison, des avidités à l’œuvre dans, par exemple, « La constance du jardinier » de John Le Carré, ou dans « Comédia infantil » de Henning Mankell, « Zulu » laisse s’exprimer totalement et brutalement, quasiment au grand jour, le mélange détonant de la finance pharmaceutique et du crime d’État, de la manipulation politique et des mafias organisées, pour un cocktail qui, s’il n’a évidemment rien de réjouissant, se hisse aisément dans la zone de la lecture indispensable.

Khayelitsha

Khayelitsha

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Neuman se fraya un chemin parmi la foule et trouva sa mère devant l’estrade, parmi d’autres chanteuses, transies d’amour. Josephina secouait son prodigieux embonpoint, louant le Seigneur avec une ferveur à la mesure du prêcheur qui, ce soir, donnait son show ; le public reprenait en chœur, extatique… Ali resta un moment à observer sa mère, le front inondé de sueur, souriant au vide bleu. Elle paraissait heureuse… Une bouffée de tendresse lui serra le cœur. Il se souvenait du 27 avril, le jour des premières élections démocratiques, quand ils étaient allés ensemble au bureau de vote de Khayelitsha… Il revoyait la file de gens apprêtés comme pour un mariage, des Noirs et des métis qui faisaient la queue en demandant à ceux qui revenaient de l’isoloir s’ils n’avaient pas eu de problèmes – on avait peur de se tromper de candidat (ils étaient dix sur la liste), de ne pas faire la croix au bon endroit, ou qu’elle dépasse du cadre, ce qui annulerait le vote, on se méfiait de l’encre sur les doigts, des empreintes digitales qu’on pouvait laisser sur la feuille de vote, dont on disait qu’elles pouvaient les trahir – si l’on votait pour l’ANC, qui dit que les autorités ne jetteraient pas les sympathisants en prison ? Il revoyait Josephina entrer dans l’isoloir avec sa liste de candidats, toute tremblante, et du cri d’horreur qu’elle avait poussé : la pauvre s’était trompée, elle avait coché la case de Makwethu, premier sur la liste des candidats, dont les cheveux gris ressemblaient à ceux de Madiba. On avait calmé ses cris de désespoir en lui donnant un autre bulletin, que Josephina s’était appliquée à remplir comme il convenait, sans déborder du cadre, mais elle avait repassé tant de fois sur sa croix qu’elle avait troué le papier… Il se souvenait des visages, des cartes d’identité qu’on serrait, les doigts exsangues, des gens qui votaient en pleurant, ceux qui paraissaient ivres en sortant de l’isoloir, et de la fête indescriptible qui avait suivi le résultat des élections, quand même les grand-mères étaient sorties dans la rue avec leurs couvertures pour se mêler aux danses et au tonnerre de klaxons…

Ce qu’en dit Jean-Marc Lahérrère sur Actu du Noir est ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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