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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Mauvais œil » (Marie Van Moere)

Blanchiment et aquaculture, haines recuites et souvenirs obsédants : une cinglante et surprenante enquête criminelle à Ajaccio.

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Ça sent l’urine, celle qui a mariné longtemps. Au pied de ce pilier du parking souterrain de la rue de l’Étoile, dans le 17e, l’ammoniaque collée au béton répand son âcreté, s’accroche aux jambes de pantalon, vole autour du pénis sorti du boxer, repousse les assauts des principaux ennemis, l’odeur de la pisse fraîche et le parfum d’un cigare cubain.
Toussaint Galea se rajuste et grimpe dans son Audi Q7. Au volant, Idris Koroma attend, silencieux, l’ordre du départ, alors que Toussaint Galea fustige la saleté des parkings, laquelle encourage les gens à se soulager dès qu’ils en ont l’envie. Deux autres hommes patientent à l’arrière. Plus tôt dans la soirée, aux environs de vingt-trois heures, Claude et Jean-Luc ont accompagné leur patron dans les salons luxueux d’un cercle de jeu voisin, à la rencontre d’un Corse ami et associé de longue date. Beaucoup d’argent était en jeu, il s’agissait de ne pas dissoudre l’amitié dans d’inutiles tentations. Les deux partenaires avaient préparé la rencontre avec soin. Flanqués chacun de leurs porte-flingues, il n’y eut aucun tiraillement entre eux et une pleine bouteille de Cristal Roederer fut vidée en l’honneur du nouveau projet ajaccien.
– On y va. Putain, les gonzesses passent leur vie à se retenir et elles n’ont pas de problème de prostate. La vie est mal faite.
Idris Koroma démarre le puissant moteur V8. Le SUV quitte les niveaux inférieurs du parking Wagram Arc de Triomphe.

J’avais déjà beaucoup apprécié le cocktail délicat de violence déchaînée et de pudeur intime qui caractérisait « Petite louve » (2014), le premier roman de Marie Van Moere. « Mauvais œil », publié dans la collection Equinox des Arènes en janvier 2019, est son deuxième, et témoigne déjà d’une maîtrise impressionnante du crescendo en matière de polar, et d’une gradation très juste de la profondeur en matière de plongée dans un milieu hybride et complexe, celui de cette Corse, à nouveau, qu’elle affectionne et où elle vit.

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Le chef d’entreprise se présente accompagné d’Élisa, Cécile ne se lève pas et sent qu’elle vexe le petit homme noueux. Aucun bijou sur ses mains calleuses mais plusieurs chaînes se devinent à son cou sous une chemise impeccablement blanche. Il est très bronzé et son crâne pèle très légèrement. En un coup d’œil, Cécile voit qu’Ottavi quitte ses bureaux pour travailler en mer, elle pense que sa vie personnelle doit être fonctionnelle, voire inexistante, qu’il n’a pas de temps à perdre et qu’il est furieux. Son regard est noir comme le bleu mort des jours d’orage.
– Je peux fumer ?
Sa cigarette est déjà allumée. Tout en Georges Ottavi est fermé. Les exhalaisons de fumée sont ses uniques signaux d’appel.
– Cette exploitation, c’est ma vie. Je suis tout le temps par monts et par vaux et, quand je suis ici, je me transporte sur les sites. Je plonge encore avec les équipes techniques. Ce matin, elles ont trouvé sept cages à loups complètement éventrées. j’ai perdu dix-huit mois de travail sur plusieurs tonnes de poissons qualitatifs. Le loup, c’est ce que je vends le mieux au détail et que j’expédie sur le continent. J’aurais pu envoyer mon adjoint pour le dépôt de plainte mais je tenais à venir moi-même parce qu’ensuite je traverse la rue et je vais voir le préfet. Un cendrier, s’il vous plaît.
La façon servile qu’a Bonnard de poser une tasse sale devant Ottavi écœure Cécile.
– Tant que tu y es, ouvre la porte du couloir et la fenêtre derrière moi, Dominique, merci.

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Pour renouer les trames brutales de destins en apparence brisés (ou peut-être seulement mis en sommeil) quelques années auparavant, dans l’une de ces sauvages luttes de pouvoir et d’avidité dont un certain grand banditisme, au carrefour des affaires et de la politique, demeure coutumier, Marie Van Moere sait explorer, sans aucun manichéisme les étranges recoins des motivations personnelles, des liens si troubles entre fidélités familiales et appâts du gain, entre désinvoltures sûres d’elles-mêmes et prudences voraces, tout en bâtissant une unité de police judiciaire ajaccienne crue et baroque dans son superbe réalisme même. Une belle réussite.

Enfermée dans sa chambre, Antonia ouvre le tiroir de sa coiffeuse. Elle évite de se regarder. Le grand miroir ovale lui renvoie une image qui l’effraie. Une étrangère à elle-même. Le tiroir sort de ses gonds, Antonia le pose sur le plancher. Au fond, scotchés sous la tablette, Antonia saisit un téléphone à carte, un chargeur de batterie et un pistolet. Elle démonte l’arme debout, un Glock 26 offert par Attilius. Elle fouille derrière les romans d’amour de sa bibliothèque. Le chargeur et les munitions rejoignent l’arme démontée. Antonia se décide à tout jeter à la poubelle. Elle se rassoit, branche la batterie et le téléphone. Dans le répertoire, un seul numéro. Celui de Toussaint. Vingt minutes avant d’oser appeler, sept minutes de conversation à mots couverts. Quand Antonia raccroche, elle est en colère. Elle remonte nerveusement le Glock 26. Toussaint a « quitté la nourrice pour la capitale, puis j’ai traversé, je suis avec des amis, non, je ne peux pas te rejoindre de suite, il faut attendre ».

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