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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Solaire » (Ian McEwan)

La science et le capital face au réchauffement climatique, en une farce songeuse, comédie tragique ou parodie sérieuse. Une étonnante réussite.

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Il appartenait à cette classe d’hommes – peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents – que certaines belles femmes trouvaient inexplicablement séduisants. Du moins le croyait-il, ce qui semblait suffire à en faire une réalité. Que ces femmes le prennent pour un génie ayant besoin qu’on le materne jouait en sa faveur. Mais le Michael Beard de cette période était un homme aux facultés intellectuelles amoindries, un monomaniaque anhédonique et blessé. Alors que son cinquième mariage se désintégrait, il aurait dû savoir que faire, prendre du recul, reconnaître sa part de responsabilité. Les mariages, les siens en tout cas, ne ressemblaient-ils pas aux marées, refluant avant l’arrivée du suivant ? Or celui-ci était différent. Michael Beard ne savait que faire, prendre du recul lui coûtait et, pour une fois, il ne se reconnaissait aucune responsabilité. C’est sa femme qui avait une liaison, au grand jour de surcroît, une liaison punitive et sûrement sans remords. Il se sentait en proie, entre autres émotions, à d’intenses accès de honte et de désir. Patrice voyait un maçon, leur maçon, celui-là même qui avait rejointoyé leurs murs, aménagé leur cuisine, refait le carrelage de leur salle de bains, ce type épais qui, un jour, devant une tasse de thé, avait montré à Michael une photo de sa maison simili-Tudor rénovée et tudorisée par ses soins, avec un bateau posé sur sa remorque sous un réverbère de style victorien au milieu de l’allée bétonnée, et un emplacement où ériger une cabine téléphonique rouge à usage décoratif. Beard découvrait avec étonnement la difficulté d’être cocu. Le malheur n’avait rien de simple. Et qu’on ne vienne pas dire que son âge le mettait à l’abri de nouvelles expériences !
Il l’avait bien cherché. Ses quatre ex-femmes – Maisie, Ruth, Eleanor et Karen -, qui, toutes, s’intéressaient encore vaguement à son sort, auraient exulté, et il espérait qu’elles n’en sauraient rien. Aucun de ses mariages n’avait duré plus de six ans. Au moins était-il parvenu à rester sans enfant. Ses épouses avaient très vite compris quel père médiocre, voire épouvantable, il ferait, elles avaient préféré se protéger et partir. Il aimait se dire que, s’il les avait fait souffrir, ça n’avait jamais été bien long, et d’ailleurs il restait en bons termes avec elles.

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D’emblée, ou presque, le ton est donné : Michael Beard, le protagoniste principal de « Solaire », onzième roman de Ian McEwan, publié en 2010 et traduit en français en 2011 par France Camus-Pichon chez Gallimard, ne sera pas destiné à attirer la sympathie de la lectrice ou du lecteur (échaudé peut-être, comme le rappelait alors Christopher Tayler dans The Guardian, par les réactions de ses lectrices et lecteurs au personnage trop subtilement ambigu de Henry Perowne dans « Samedi » en 2005). Professeur de physique fondamentale vieillissant, encore tout auréolé pourtant de sa gloire de Prix Nobel (pour la colligation « Beard-Einstein »), invité à d’innombrables colloques et président en titre d’un centre de recherche opportuniste créé par le gouvernement britannique pour montrer à l’opinion qu’il s’agite concrètement face au réchauffement climatique, il est avant tout préoccupé par son cinquième mariage, vacillant, et par ses innombrables aventures de coureur invétéré. On sait depuis longtemps à quel point Ian McEwan excelle à retourner la comédie ou le vaudeville – mais non la farce proprement dite, qui n’est pas son registre, me semble-t-il – en une arme littéraire subtile pour obtenir des effets bien différents de ceux proclamés en apparence : « Solaire » en est une démonstration exemplaire.

Il racontait tout cela sur fond de conversations de plus en plus animées, les vingt artistes du réchauffement climatique finissant leur vin tandis qu’on desservait. Insensible à l’autodérision, ou préférant ne pas relever, Jésus déclara solennellement, tournant son visage triste et désabusé vers la salle à manger pleine de monde, qu’à aucun moment de l’existence il ne fallait perdre espoir… Ses pingouins les plus réussis, les plus réalistes, ceux dont les lignes étaient les plus pures, avaient été sculptés ces deux dernières années, et depuis peu il s’attaquait aux ours blancs, créatures menacées par la hausse des températures et naguère hors de portée de ses talents artistiques. À son humble opinion, il était important d’avoir foi en la possibilité d’un profond changement intérieur. De toute évidence, un chercheur comme le señor Beard devait formuler sa propre théorie, tendre vers cette beauté, car qu’était la vie sans nobles ambitions ?
Comment avouer à Jésus qu’il n’avait pas entrepris de recherches sérieuses depuis des années, qu’il ne croyait pas en un profond changement intérieur ? Seulement en une lente déchéance intérieure, et extérieure. Il ramena la discussion vers le terrain moins risqué de la sculpture sur glace des pingouins comparée à celle des ours blancs, mais se remit à broyer du noir. L’action des antidouleurs s’estompait ; le vin, toujours le même, avait désormais l’âpreté de la piquette ; la bonne humeur ambiante lui rappelait que son mariage avait tourné court. Il se sentait las, trop cynique pour apprécier la compagnie. Ses prises de position animées n’étaient qu’une imposture, un effet conjugué du traumatisme, des médicaments et de l’alcool.

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Saisi à trois « moments » de son existence, 2000, 2005 et 2009, Michael Beard poursuit sa course inexorable, boule de billard à la conscience ô combien molle d’abord relancée sur le tapis par un maçon irascible, un doctorant brillant et infatigable, et le morceau de bravoure que constitue un bref et intense séjour au Svalbard en résidence (seul scientifique parmi une vingtaine d’artistes de renommée mondiale) au Svalbard (travaillé à partir d’une expérience authentique vécue par l’auteur) – avant de devenir, lui qui évoluait à la limite du climato-scepticisme, le chantre d’une méthode révolutionnaire d’utilisation du rayonnement solaire pour produire de l’énergie propre à beaucoup plus grande échelle que le seul photovoltaïsme. Derrière la comédie enlevée et l’humour noir omniprésent, Ian McEwan compose un tableau qui pourrait parfaitement évoquer celui de Kim Stanley Robinson dans sa « Trilogie climatique » (2004-2007), élaborée pourtant avec des moyens fort différents : ici aussi, la science et le capital sont sur la sellette, moyens d’action privilégiés autant que leviers si facilement dévoyés. Le talent déployé par Ian McEwan pour agiter sous nos yeux les aspects les plus et les moins reluisants de la communauté scientifique, humaine trop humaine s’il en est, bénéficie à plein de sa capacité à fondre la narration dans le point de vue unique – avec tous ses biais proprement monstrueux – de l’acteur principal (rappelant bien sûr le procédé ancien si magnifiquement déployé par Joaquim Maria Machado de Assis dans son classique « Mémoires posthumes de Brás Cubas » de 1881).

Le reste du temps, il écoutait et il buvait. Après deux ou trois verres de blanc, le rouge descendait aussi facilement que de l’eau, du moins au début. Il y avait différents thèmes, certains se répondant en canon, d’autres se mêlant, comme la déception et l’amertume : le siècle venait de se terminer et le changement climatique restait une préoccupation mineure. Bush avait mis en pièces les modestes propositions de Clinton, les États-Unis tourneraient le dos à Kyoto, les espoirs nés voilà longtemps à Rio étaient morts. Succédant à la déception, l’inquiétude finit par dominer. Le Gulf Stream allait s’arrêter, les Européens mourraient de froid dans leur lit, l’Amazonie deviendrait un désert, certains continents seraient la proie des flammes, d’autres noyés sous les eaux, et dès 2085 la banquise disparaîtrait l’été et les ours blancs avec elle. Beard avait déjà entendu ces prédictions et n’en croyait pas un mot. De toute façon, il n’était pas homme à s’inquiéter de l’avenir de la planète. À son âge, sans enfant, et sur le point de divorcer pour la cinquième fois, il pouvait se permettre une pointe de nihilisme. La Terre n’avait besoin ni de Patrice ni de Michael Beard. Même si elle se débarrassait des humains, la biosphère se maintiendrait contre vents et marées, et dans dix millions d’années à peine elle grouillerait de nouvelles créatures, dont peut-être aucune n’aurait une intelligence anthropoïde. Qui regretterait alors que Shakespeare, Bach, Einstein ou la colligation Beard-Einstein soient tombés dans l’oubli ?

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