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Général

30 jours avec Saint-John Perse

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Sur un certain réseau social, nous venons de passer 30 jours, chaque matin, en compagnie de quelques strophes de Saint-John Perse. Prix Nobel de littérature en 1960, l’homme eut plusieurs vies, d’enfant de planteur antillais à important diplomate professionnel, d’exilé américain à poète consacré demeurant pourtant fort secret. Auteur d’une œuvre toujours plus protéiforme qu’il n’y semble d’abord, controversé à l’occasion, il a été récemment associé, de manière paradoxale, à Aimé Césaire et à Édouard Glissant dans le superbe essai de Patrick Chamoiseau, « Les liaisons magnétiques », et vient tout juste de devenir le protagoniste aussi essentiel qu’involontaire du dernier en date des romans de Jérôme Baccelli, « Ici ou là-bas ». À la demande de certaines des lectrices et des lecteurs de ce blog, voici les trente extraits ayant été mis en ligne au cours du mois écoulé.

30 « Et nos pensées déjà se lèvent dans la nuit comme les hommes de grande tente, avant le jour, qui marchent au ciel rouge portant leur selle sur l’épaule gauche.
« Voici les lieux que nous laissons. Les fruits du sol sont sous nos murs, les eaux du ciel dans nos citernes, et les grandes meules de porphyre reposent sur le sable.
« L’offrande, ô nuit, où la porter ? et la louange, la fier ?… Nous élevons à bout de bras, sur le plat de nos mains, comme couvée d’ailes naissantes, ce cœur enténébré de l’homme où fut l’avide, et fut l’ardent, et tant d’amour irrévélé… (Chronique, 1960)

29 « Mer de Baal, Mer de Mammon – Mer de tout âge et de tout nom,
« Ô Mer sans âge ni raison, ô Mer sans hâte ni saison,
« Mer de Baal et de Dagon – face première de nos songes,
« Ô Mer promesse de toujours et Celle qui passe toute promesse,
« Mer antérieure à notre chant – Mer ignorance du futur,
« Ô Mer mémoire du plus long jour et comme douée d’inanité,
« Très haut regard porté sur l’étendue des choses et sur le cours de l’Être, sa mesure !… (Amers, 1957)

28 Étranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes (et l’on entend parfois de nuit le cri de tes poulies),
Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ? (Amers, 1957)

27 L’odeur funèbre de la rose n’assiègera plus les grilles du tombeau ; l’heure vivante dans les palmes ne taira plus son âme d’étrangère… Amères, nos lèvres de vivants le furent-elles jamais ?
J’ai vu sourire aux feux du large la grande chose fériée : la Mer en fête de nos songes, comme une Pâque d’herbe verte et comme fête que l’on fête.
Toute la Mer en fête des confins, sous sa fauconnerie de nuées blanches, comme domaine de franchise et comme terre de mainmorte, comme province d’herbe folle et qui fut jouée aux dés… (Amers, 1957)

26 … C’était hier. Les vents se turent. – N’est-il rien que d’humain ?
« À moins qu’il ne se hâte, en perdra trace ton poème… » Ô frontière, ô mutisme ! Aversion du dieu !
Et les capsules encore du néant dans notre bouche de vivants. (Vents, 1946)

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25 Des hommes dans le temps ont eu cette façon de tenir face au vent :
Chercheurs de routes et d’eaux libres, forceurs de pistes en Ouest, par les cañons et par les gorges et les raillères chargées d’ans – Commentateurs de chartes et de bulles, Capitaines de corvée et Légats d’aventure, qui négociaient au prix du fer les hautes passes insoumises, et ces gisements au loin de mers nouvelles en plein ciel, dans leur mortier de pierre pâle, comme une lactation en songe de grandes euphorbes sous la meule…
Et par là-bas s’en furent, au bruit d’élytres de la terre, les grands Itinérants du songe et de l’action : les Interlocuteurs avides de lointains et les Dénonciateurs d’abîmes mugissants, grands Interpellateurs de cimes en exil et Disputeurs de chances aux confins, qui sur les plaines bleuissantes menaient un œil longtemps froncé par l’anneau des lunettes. (Vents, 1946)

24 Au seuil d’un grand pays nouveau sans titre ni devise, au seuil d’un grand pays de bronze vert sans dédicace ni millésime,
Levant un doigt de chair dans la ruée du vent, j’interroge, Puissance ! Et toi, fais attention que ma demande n’est pas usuelle.
Car l’exigence en nous fut grande, et tout usage révoqué – comme à la porte du poète la sollicitation de quelque mètre antique, alcaïque ou scazon.
Et mon visage encore est dans le vent. Avec l’avide de sa flamme, avec le rouge de son vin !… Qu’on se lève avec nous aux forceries du vent ! Qu’on nous donne, ô vivants ! la plénitude de notre dû…
Je t’interroge, plénitude ! – Et c’est un tel mutisme… (Vents, 1946)

23 Ainsi quand l’Enchanteur, par les chemins et par les rues,
Va chez les hommes de son temps en habit du commun,
Et qu’il a dépouillé toute charge publique,
Homme très libre et de loisir, dans le sourire et la bonne grâce,
Le ciel pour lui tient son écart et sa version des choses,
Et c’est par un matin, peut-être, pareil à celui-ci,
Lorsque le ciel en Ouest est à l’image des grandes crues,
Qu’il prend conseil de ces menées nouvelles au lit du vent.
Et c’est conseil encore de force et de violence. (Vents, 1946)

22 Et d’éventer l’usure et la sécheresse au cœur des hommes investis,
Voici qu’ils produisaient ce goût de paille et d’aromates, sur toutes places de nos villes,
Comme au soulèvement des grandes dalles publiques. Et le cœur nous levait
Aux bouches mortes des Offices. Et le dieu refluait des grands ouvrages de l’esprit. (Vents, 1946)

21 Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids. Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant. La part que prit l’esprit à ces choses insignes, nous l’ignorons. (Neiges, 1944)

en su casa en La Provenza

20 Un homme atteint de telle solitude, qu’il aille et qu’il suspende aux sanctuaires le masque et le bâton de commandement !
Moi je portais l’éponge et le sel aux blessures d’un vieil arbre chargé des chaînes de la terre.
« J’avais, j’avais ce goût de vivre loin des hommes, et voici que les Pluies… » (Pluies, 1944)

19 Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face. Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé. (Exil, 1942)

18 Lois sur la vente des juments. Lois errantes. Et nous-mêmes. (Couleur d’hommes.)
Nos compagnons ces hautes trombes en voyage, clepsydres en marche sur la terre,
et les averses solennelles, d’une substance merveilleuse, tissées de poudres et d’insectes, qui poursuivaient nos peuples dans les sables comme l’impôt de capitation.
(À la mesure de nos cœurs fut tant d’absence consommée !) (Anabase, 1924)

17 Que votre approche fût pleine de grandeur, nous le savions, hommes des villes, sur nos maigres scories,
Mais nous avions rêvé de plus hautaines confidences au premier souffle de l’averse,
Et vous nous restituez, ô Pluies ! à notre instance humaine, avec ce goût d’argile sous nos masques. (Pluies, 1944)

16 Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :
Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre…
« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,
Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre. (Exil, 1942)

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15 Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive !
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises !
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier ! l’exil n’est point d’hier ! « Ô vestiges, ô prémisses »,
Dit l’Étranger parmi les sables, « toute chose au monde m’est nouvelle !… » Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère. (Exil, 1942)

14 Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux ; gens des vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l’échéance de nos rives ; flaireurs de signes, de semences et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de l’aube ; ô chercheurs de points d’eau sur l’écorce du monde ; ô chercheurs, ô trouveurs de raisons pour s’en aller ailleurs,
vous ne trafiquez pas d’un sel plus fort quand, au matin, dans un présage de royaumes et d’eaux mortes hautement suspendues sur les fumées du monde, les tambours de l’exil éveillent aux frontières
l’éternité qui bâille sur les sables. (Anabase, 1924)

13 Aussitôt c’est le jour ! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise, et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille ! (Éloges, 1911)

12 Mathématiques suspendues aux banquiers du sel ! Au point sensible de mon front où le poème s’établit, j’inscris ce chant de tout un peuple, le plus ivre,
à nos chantiers tirant d’immortelles carènes ! (Anabase, 1924)

11 Puissance, tu chantais sur nos routes nocturnes !… Aux ides pures du matin que savons-nous du songe, notre aînesse ?
Pour une année encore parmi vous ! Maître du grain, maître du sel, et la chose publique sur de justes balances !
Je ne hèlerai point les gens d’une autre rive. Je ne tracerai point de grands
quartiers de villes sur les pentes avec le sucre des coraux. Mais j’ai dessein de vivre parmi vous.
Au seuil des tentes toute gloire ! ma force parmi vous ! et l’idée purecomme un sel tient ses assises dans le jour. (Anabase, 1924)

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10 Ailleurs des cavaliers sans maîtres échangèrent leurs montures à nos tentes de feutre. Nous avons vu passer l’abeille naine du désert. Et les insectes rouges ponctués de noir s’accouplaient sur le sable des îles. L’hydre antique des nuits n’a point pour nous séché son sang au feu des villes. (Chronique, 1960)

9 Au négociant le porche sur la mer, et le toit au faiseur d’almanachs !… Mais pour un autre le voilier au fond des criques de vin noir, et cette odeur ! et cette odeur avide de bois mort, qui fait songer aux taches du Soleil, aux astronomes, à la mort… (Éloges, 1911)

8 Nous en avions assez du doigt de craie sous l’équation sans maître… Et vous, nos grands Aînés, dans vos robes rigides, qui descendez les rampes immortelles avec vos grands livres de pierre, nous avons vu remuer vos lèvres dans la clarté du soir : vous n’avez dit le mot qui lève ni nous suive. (Chronique, 1960)

7 Je reviendrai chaque saison avec un oiseau vert et bavard sur le poing. Ami du Prince taciturne. Et ma venue est annoncée aux bouches des rivières. Il me fait parvenir une lettre par les gens de la côte. (La Gloire des Rois : Amitié du Prince, 1924)

6 Nous avons un clergé, de la chaux.
Je vois briller les feux d’un campement de Soudeurs… (Éloges, 1911)

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5 Et qui donc m’eût surpris dans mon propos secret ? gardé par le sourire et par la courtoisie ; parlant, parlant langue d’aubain parmi les hommes de mon sang – à l’angle peut-être d’un Jardin public, ou bien aux grilles effilées d’or de quelque Chancellerie ; la face peut-être de profil et le regard au loin, entre mes phrases, à tel oiseau chantant son lai sur la Capitainerie du Port. (Amers, 1957)

4 Là s’avinaient, parmi les hommes de labour et les forgerons de mer, les étrangers vainqueurs d’énigmes de la route. Là s’échauffait, avant la nuit, l’odeur de vulve des eaux basses. Les feux d’asile rougeoyaient dans leurs paniers de fer. L’aveugle décelait le crabe des tombeaux. Et la lune au quartier des pythonisses noires
Se grisait d’aigres flûtes et de clameurs d’étain : « Tourment des hommes, feu du soir ! Cent dieux muets sur leurs tables de pierre ! Mais la mer à jamais derrière vos tables de famille, et tout ce parfum d’algue de la femme, moins fade que le pain des prêtres… Ton cœur d’homme, ô passant, campera ce soir avec les gens du port, comme un chaudron de flammes rouges sur la proue étrangère.
Avis au Maître d’astres et de navigation. (Amers, 1957)

3 Architecture frontalière. Travaux mixtes des ports… Nous vous prions, Mer mitoyenne, et vous, Terre d’Abel !
Les prestations sont agréées, les servitudes échangées. Corvéable la terre au jugement de la pierre !
La mer louable ouvrait ses blocs de jaspe vert. Et l’eau meuble lavait les bases silencieuses. (Amers, 1957)

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient gardé ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! (Vents, 1946)

1 Sur trois grandes saisons m’établissant avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai fondé ma loi.
Les armes au matin sont belles et la mer. À nos chevaux livrée la terre sans amandes
nous vaut ce ciel incorruptible. Et le soleil n’est point nommé, mais sa puissance est parmi nous
et la mer au matin comme une présomption de l’esprit. (Anabase, 1924)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “30 jours avec Saint-John Perse

  1. Je viens de decouvrir votre blog par hasard. Merci et bravo a vous de contribuer a faire vivre ces fabuleux poetes qu’etaient St John Perse, et surtout W.S.Graham que je lis depuis des annees en anglais mais j’ignorais qu’il avait ete traduit. Je continuerai avec plaisir a suivre ce blog. Eric Quintric-Diverres, amateur de poesie

    Publié par Diverres Eric | 9 avril 2019, 18:19
  2. Cher Monsieur, je vous écris d’Algérie, et Saint John Perse, c’est toute une histoire dans ma vie… Un de ses textes en particulier, « Etranger, dont la voile », qui sous entend, appelle une Communication, bref un « livre », vous êtes libraire, un jour, proche peut-être, il figurera dans vos rayons !

    Publié par BEKADDOUR | 3 mai 2019, 23:08

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