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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Absinthe » (Sébastien Doubinsky)

Lorsque la trame du multivers entre en joyeuse déliquescence, que les rapports entre nature, hommes et dieux se mettent à bouger, vers une apocalypse inattendue : du grand Sébastien Doubinsky.

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Des briques d’abord disjointes en apparence et des personnages baroques qui ne sembleraient pas, en toute rationalité, devoir un jour interagir : familier de tant de mauvais genres, comme il nous l’a déjà souvent montré par le passé, Sébastien Doubinsky s’est montré ici à nouveau à son meilleur pour relier ces points épars sur la toile et en extraire, pour nous l’offrir, une rocambolesque fable d’apocalypse joyeuse. L’hommage à Michael Moorcock et la présence en temps utile de Jerry Cornelius lui-même ne sont bien entendu ici aucunement fortuits.

Le ciel était d’un bleu métallique et les collines jaunes vibraient dans la chaleur. Le sac de sport pesait une tonne sur son épaule. Il ne voyait pas encore de vautours tournoyer au-dessus de lui, mais ils n’allaient pas tarder à se pointer. Marco n’aurait jamais imaginé que 50.000 dollars en petites coupures auraient pu peser aussi lourd. Il s’arrêta et se retourna. D’ici, il ne pouvait plus voir la voiture. Seulement la fine colonne de fumée noire qui s’élevait vers le ciel. Comment pouvait-on se planter sur une ligne droite ? Il grimaça un sourire. Du sang caillé était incrusté sur ses paupières et il lui semblait que son bras droit était cassé. Il pendait, inutile, même s’il pouvait encore remuer les doigts. Qu’est-ce que la femme de Sid avait dit, déjà ? Ah oui : un jeu d’enfant.
Et là, elle avait eu raison. Saperstein était un nase. Il l’avait toujours été et il le serait toujours. Il n’aurait pas dû refuser à Marco son augmentation. Il ne lui avait demandé qu’une centaine de dollars. Les temps étaient durs. Tout le monde en bavait. Et Marco ne rajeunissait pas non plus. Il allait passer la quarantaine rugissante le mois prochain. Il ne pouvait pas larguer son boulot comme ça et trouver tout de suite autre chose. L’expérience de l’âge n’avait plus aucune valeur aujourd’hui.
Quand la femme de Saperstein était apparue sur son pas de porte, deux semaines auparavant, il avait pensé qu’il avait été béni par les dieux. Elle lui avait offert exactement ce qu’il attendait : de l’argent et une vengeance.

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Une aspirante starlette au bord de l’échec définitif, qui se met à vivre des visions bibliques étranges et dévoyées, extraordinairement réelles, sous l’effet d’une certaine substance récréative (« La divine entreprise »), un assistant éditeur très fâché contre son ancien patron (« Sur l’autoroute infinie »), un éditeur de romans de gare et de porno cheap, à présent au bord du divorce, de la ruine et de l’anéantissement (« Publier et périr »), un dieu haïtien des carrefours et du changement vêtu de Dolce et Gabana et un messager des dieux grecs en Sonia Rykiel (« De vieux amis »), un cycliste fort gentiment bien-pensant et fort peu attentif (« Un incident mineur »), les commentateurs cyniques et dérisoires d’une épreuve de plongeon retransmise en mondovision (« Une tragédie olympique ») : tels sont quelques-uns des personnages essentiels qui, portant les fils narratifs qui leur appartiennent en propre, soigneusement titrés et étiquetés, vont organiser, à leur corps défendant ou en toute intelligence, une gigantesque convergence planétaire, historique, déjantée et étonnamment joyeuse.

Assis sur une boîte de munitions dans cette jungle d’Amérique centrale, Hermès se rappela combien il détestait la nature. Un insecte se posa sur son visage, et il se gifla la joue. Il ne savait même pas vraiment où il était.
Mexique ? Guatemala ? Nicaragua ? En tant que dieu des routes et des carrefours, il trouvait sa situation pour le moins ironique.
Une belle jeune femme apparut dans la tente, en treillis et coiffée d’une casquette enfoncée jusqu’aux sourcils. Elle était indienne et ses yeux noirs bridés étaient fascinants. Une centaine de siècles plus tôt, pensa Hermès, et tout aurait pu arriver.
– El Comandante sera là dans une minute, dit-elle. Il s’excuse de vous avoir fait attendre. Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?
– Non, gracias. Je n’ai besoin de rien.
La femme disparut et Hermès regarda le QG de son ami : des boîtes de munitions, une vieille porte utilisée comme plan de travail, recouverte de tonnes de cartes et de papiers, un générateur électrique et une bibliothèque regorgeant de livres de poche. Le dieu grec se leva de son siège, en faisant bien attention de ne pas tacher son nouveau costume Banana Republic, et s’agenouilla devant la bibliothèque, laissant ses yeux se promener sur les couvertures colorées.
– Des livres d’histoire, dit une voix familière derrière lui. La plupart d’entre eux, du moins.

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Tezcatlipoca

Rythmé et entrecoupé de slogans publicitaires attribués à Dieu (le seul, le vrai, le Père) et de dépêches d’agences de presse annonçant au quotidien une déliquescence inclassable mais de grande ampleur, inscrivant quelques-uns de ses spectaculaires faux centres de gravité quelque part entre le Neil Gaiman d’ « American Gods » et le James Morrow de la « Trilogie de Jéhovah », entre le Philip K. Dick du « Temps désarticulé »  et celui de « Au bout du labyrinthe », ou entre le sous-commandant Marcos de « Don Durito de la forêt Lacandone » et le William Burroughs du « Festin nu », « Absinthe » , publié en français chez Gwen Catala en mars 2019, dans une traduction de l’anglais effectuée par l’auteur lui-même à partir de sa version de 2016 chez Dalkey Archive Press, nous propose un roman surprenant, en une très réjouissante fuite en avant, iconoclaste et enlevée, joueuse et songeuse, dans laquelle l’Apocalypse, en une profonde modification des rapports entre nature, hommes et mythes sacrés, n’est en aucune façon ce que l’on croit.

Jerry était sur le point de faire demi-tour lorsque le vieil homme saisit de nouveau son bras, la bouche s’ouvrant et se refermant comme celle d’un poisson hors de l’eau.
– Mais… qu’est-ce que je dois faire ?
Jerry Cornelius pensa aux milliers de portes qui s’ouvraient en même temps, en cette seconde même. D’autres allaient s’ouvrir dans quelques minutes, et ainsi de suite. Un nombre infini. Que des possibilités, et la fin des probabilités. Une bouffée d’air frais, bien que travailler pour le pape ait été amusant. Il avait toujours aimé travailler avec des situations désespérées.
– Jerry, haleta l’homme. Qu’est-ce que je dois faire ?
Le diplomate-assassin le regarda, le visage soudain lointain et dédaigneux.
– Comme James Bond dit dans mon film préféré : « Improvisez, mon cher ami, im-pro-vi-sez ! »

Nous aurons la joie d’accueillir Sébastien Doubinsky ce mercredi 10 avril à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) à partir de 19 h 30, pour évoquer et fêter avec lui le roman « Absinthe » et son essai paru simultanément, « Lire, écrire, se rebeller ».

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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