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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Bois II » (Élisabeth Filhol)

Le bref temps d’une séquestration de prédateur impavide, le choc des temps courts et des temps longs, dans l’ardoise ancienne et dans l’aluminium nouveau.

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Des boues noires en dépôt dans des eaux peu profondes par quarante degrés de latitude sud : l’aventure Bois II commence là, au fond de la mer ordovicienne. Dans la mer nagent des trilobites. À la surface et dans le ciel, rien. Rien de vivant. Un grand silence règne sur la Terre. Aucun bruit animal, aucun déplacement, pas même le bruit du vent dans le feuillage des arbres, ni arbres ni feuilles, ni palmes à quinze ou vingt mètres de haut des fougères arborescentes, rien d’organique, seulement des roches ou du sable à perte de vue, et des cours d’eau. Le vent souffle du sud et balaie les terres émergées contenues presque entièrement dans un seul hémisphère. Tandis qu’au nord, des vagues énormes tournent, elles tournent en boucle et sans fin, et la Terre sur elle-même en moins de vingt-deux heures.
Une ligne sépare les eaux sombres du nord des eaux chaudes du sud, quand la vie est au sud et qu’au nord ne peuplent l’océan que les corps mous des céphalopodes et des bancs de méduses, la vie dans les récifs et les prairies sous-marines mais rien hors de l’eau, pourtant on respire, il y a tout ce qu’il faut pour ça, ni plus ni moins qu’au sommet du Mont-Blanc pour la composition de l’air, mais personne pour en profiter et pas de Mont-Blanc, de l’oxygène en pure perte qui attaque les métaux dans la roche, et c’est tout un panel de couleurs à la surface de la Terre du rouge au brun, des jaunes, des verts olive. Le monde d’avant. D’avant que l’on se pose la question à Bois II de l’âge de l’ardoise et du minerai de fer, et en quoi les trilobites peuvent aider à la datation et à comprendre comment ces gisements se sont formés.

Ce n’est certainement pas par coquetterie, par inadvertance ou même par fascination géophysique (même si on la sait depuis « La centrale » capable d’être conquise par l’étrangeté et le charme des nucléotides, et qu’on la découvrira dans « Doggerland » en porte-parole crédible d’espaces géographiques depuis longtemps submergés) qu’Élisabeth Filhol entamait en 2014 son deuxième roman, « Bois II », mais bien parce qu’il y est question, derrière une formidable incursion, à hauteur de délégué du personnel, dans une grève et une séquestration de patron faisant suite à une menace de fermeture de site, du contraste entre échelles de temps, le temps très long des formations géologiques avec leurs millions d’années, le temps long des luttes ouvrières, de leurs espoirs et de leurs désespoirs, avec leurs décennies, et le temps de plus en plus court des offres publiques d’achat, des élagages de portefeuilles industrialo-financiers et des rentabilisations forcenées d’actifs sur base multi-trimestrielle.

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Ardoisière en Bretagne

On est un collectif, soudés. Des hommes et des femmes soudés entre eux, résolus, combatifs, depuis trois semaines que dure le conflit. Rassemblés au milieu de la cour, on l’attend. Dans moins de deux heures, il franchira le portail au volant de son 4 x 4 Mercedes noir. Alors les gars, derrière lui, refermeront les grilles marquées du monogramme FL des Forges du Lignon et l’année 1901 date de la construction de l’usine qui a changé combien de fois d’actionnaires et d’activité depuis ? La dernière fois, en décembre 2005, à deux doigts d’une liquidation, je m’en souviens. On était tous là, quatre-vingt-dix personnes, notre effectif au complet promis à la casse comme les murs. Alors forcément, quand Mangin est arrivé, on y a cru.
Quand il a traversé la salle encadré par les deux représentants canadiens d’Alcan venus nous annoncer la signature d’un protocole, accord de cession de leur point de vue à eux, de reprise de son point de vue à lui Mangin, et nous au milieu, personne à l’époque ne connaissait son nom. Je peux témoigner de l’effet que produit quelqu’un comme Mangin sur un effectif qui s’attendait au pire, n’importe quel repreneur de la stature de Mangin, et Dieu sait si au premier abord il en impose, qui se propose de vous racheter et de préserver le site, à deux mois d’une liquidation programmée. On avait aligné trois tables. Ils se sont assis côte à côte, discrètement en anglais pour les dernières mises au point, face à un parterre de chaises. Leur avocat à gauche, Ferguson au milieu. Mangin à droite dépassait tout le monde d’une demi-tête. La salle s’est remplie. Nous les délégués du personnel, titulaires et suppléants, pas obligatoirement au premier rang comme des bons élèves, et dans une discipline assez éloignée des habitudes anglo-saxonnes. Je voyais bien dans l’oeil bleu de Ferguson qu’il désespérait de pouvoir s’y faire un jour, en France, au bazar ambiant de n’importe quelle réunion de travail, même les réunions cadres à Paris ou Saint-Jean-de-Maurienne. En finir au plus vite et rentrer chez lui à Montréal, retrouver ses marques, le quartier des affaires, sa manière à lui, normée, nord-américaine, de faire des affaires. C’était bien parti. Bois II, un site parmi d’autres. Aller et retour Paris-province dans la journée. Quant à nous placer sur une carte même approximativement, aucun des trois n’en aurait été capable, Mangin pas plus qu’un autre, qui ne voyait dans l’Ouest de la France, plus précisément le Nord-Ouest, qu’une tache blanche, avec une ligne de côte et deux ou trois villes phares sur cette côte, Rennes au milieu, et c’est tout.

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De l’un de ses aveux en entretien, on retiendra qu’Élisabeth Filhol n’a jamais été témoin d’une grève, et moins encore d’une séquestration, en entreprise, mais qu’elle a déjà vu de près, durant sa première carrière, des conflits du travail, parfois fort rudes. Elle montre en tout cas à nouveau ici une remarquable capacité à saisir et à transmettre simultanément les ressorts comptables et financiers de la manipulation contemporaine des entreprises (et notamment des diverses formes de rachat avec effet de levier, à l’image de la redoutable performance d’un Thomas Pynchon dans « Fonds perdus ») et les ressorts humains, individuels et collectifs, des ouvriers et employés confrontés à des phénomènes dont les élites voudraient absolument qu’ils les dépassent (la prose vigoureuse d’un Gérard Mordillat, par exemple dans « Notre part des ténèbres », n’est pas si loin). Mais, comme dans « La centrale » et comme ensuite dans « Doggerland », elle parvient à conduire cette navigation au plus près en contenant le lyrisme ou l’émotion qui déborderait le cas échéant à un strict minimum, dégageant ainsi une étonnante poésie technique qui pourrait appeler celle du François Bon de « Temps machine ».

L’intuition de l’activité, de la vitalité de l’entreprise, on l’a tous. Pas toujours la valeur absolue des chiffres, mais la tendance, l’intuition que l’activité augmente ou diminue, on l’a. Parfois davantage qu’une intuition quand les stocks de produits finis s’accumulent, ou à l’autre bout du temps de travail annualisé, des semaines de quarante-cinq heures, entre ces deux extrêmes, toute une palette d’appréciations quant au volume et à la qualité du chiffre d’affaires dont chacun à son poste se construit empiriquement une représentation avec ce bout de réel dont il dispose, et tout ça circule, pas seulement les flux de matières. Mais quand du jour au lendemain, un tiers de vos produits sont fabriqués ailleurs, globalement comment être sûrs que les affaires sont bonnes ou mauvaises, aussi bonnes ou mauvaises qu’on vous le dit ? Et quand le ciel s’obscurcit, que la menace se précise, finalement que les chiffres tombent qui justifient à leurs yeux la fermeture du site, comment croire à ce qu’ils vous racontent, à ce qu’ils nous ont rapporté de nos comptes après clôture, sachant qu’on en sait juste assez, pour savoir qu’on peut faire dire aux comptes à peu près n’importe quoi ?

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Dans ce combat encore et toujours renouvelé du pot de terre contre le pot de fer, Élisabeth Filhol n’a aucun besoin de prêcher (ce qui n’est d’ailleurs pas son propos) : il lui suffit de décrire, en alternant avec bonheur les distances focales, ce qui se passe. À la différence du « Des châteaux qui brûlent » d’Arno Bertina, le sort de la Stecma, entreprise créée par un ingénieur passionné par les échafaudages en aluminium dans les années 1950, ayant son usine dans la zone industrielle née de la reconversion partielle d’anciennes ardoisières bretonnes, avant d’être vendue à Péchiney, puis de devenir un spin-off de  l’absorbeur Alcan, lui-même voué à être racheté par Rio Tinto, n’intéresse guère la presse et les pouvoirs publics, et l’occupation de la petite usine par ses 87 salariés ne provoque l’envoi ni de forces de police ni de négociateurs ministériels : le repreneur Mangin vient ici seul dans son 4 x 4 rutilant, et ne s’appuie que sur son imposant gabarit, sa détermination et son mépris souverain pour parvenir à ses fins, dans la situation de crise avérée – et largement provoquée par ses soins, de facto. Il y a là aussi, au passage, plusieurs solides leçons, rudement apprises sur le tas, de rhétorique de combat et de langue de bois, au sens du « La tête haute » de Mathilde Levesque. Maîtrise de la parole et des nerfs, oscillation entre le verbal et le physique, entre l’intime et le collectif, assaut de technicités et de fumigènes bien rodés contre des collaborations plus ou moins spontanées entre des salariées qui ne partagent pourtant pas toutes exactement le même monde – mais c’est bien un monde qui s’unifie lorsqu’apparaît, béant, l’écart entre les grandes manœuvres pseudo-mondiales, ailleurs et demain, et les situations concrètes qui en découlent, ici et maintenant. Et c’est bien dans la mise en scène sans affèteries de cette humble simplicité du choc dérisoire que s’élabore un grand roman contemporain. Christophe Kantcheff en parle d’ailleurs superbement dans Politis (à lire sans abonnement sur la page de l’éditeur, ici).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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